Les langues africaines : l’échec du passage à l’écrit

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 Par Gérard Galtier

Cet article assez critique sur les politiques menées en faveur des langues africaines est suivi d’un autre article : « Le cas de Mayotte ». L’auteur, Gérard Galtier, est professeur au département Afrique de l’Inalco (Paris). La référence du texte d’origine figure au bas de l’article. Courriel : gerardgaltier@noos.fr

La question des langues en Afrique peut être abordée de multiples manières. Il existe d’abord les langues officielles (exemples, le français au Mali, l’anglais et le swahili en Tanzanie) ; ce sont généralement des langues européennes parfois associées à des langues africaines. Il existe aussi les diverses langues maternelles (exemple, le sérère au Sénégal). Il existe enfin des langues africaines de grande extension adoptées comme moyen d’intercommunication par des communautés différentes. On les appelle souvent « langues véhiculaires » (exemple, le wolof au Sénégal, qui est parlé dans tout le pays, y compris en Casamance).

C’est essentiellement dans les pays anglophones que les langues africaines ont un statut officiel (exemple, le tswana au Botswana). Dans les pays francophones, le français est généralement la seule langue officielle.

Quant aux « langues véhiculaires », elles se sont répandues soit parce qu’elles étaient les langues d’anciens royaumes de la période pré-coloniale (l’ancien Mali ou l’ancien Kongo), soit parce qu’elles étaient des langues commerciales utilisées par les négociants sur les marchés (le swahili), soit parce qu’elles ont été utilisées par les armées des pouvoirs coloniaux (le lingala au Congo-Kinshasa), soit parce qu’elles étaient la langue de la capitale des nouveaux Etats africains, soit plusieurs de ces raisons à la fois.

Parmi ces langues véhiculaires, on peut citer :

– A l’ouest, le wolof qui se répand dans tout le Sénégal, car il est la langue majoritaire du pays et celle de la capitale, Dakar.

– Puis le mandingue (bambara du Mali, malinké de Guinée, dioula du B.F et de C.I.), qui continue à se propager. Ce fut la langue de grands empires ou royaumes dans le passé ; c’est une langue commerciale au Burkina Faso et en Côte d’ivoire ; c’était la langue la plus utilisée dans les troupes coloniales françaises ; c’est la langue de Bamako, la capitale du Mali.

– Le haoussa, qui est son équivalent plus à l’Est. Il n’a pas encore achevé son expansion et tend à recouvrir l’ensemble du Niger et tout le Nord-Nigeria.

– Le sango, qui est la langue véhiculaire de la Centrafrique. Il s’est formé à partir du yakoma (ou ngbandi) qui était pratiqué par les riverains du fleuve Oubangui et était devenu une langue commerciale. Il fut adopté par les militaires de l’armée coloniale française et se répandit dans tout le territoire de la Centrafrique et même au sud du Tchad. Le sango est la langue courante de Bangui, la capitale de la Centrafrique.

– De même, le lingala qui était une langue pratiquée par les riverains du fleuve Congo au nord de Brazzaville et Kinshasa. Il fut encouragé par les autorités belges en tant que langue commune des forces armées. Actuellement, le lingala est la langue courante de Kinshasa et d’une grande partie de Brazzaville, ce qui favorise son expansion.

– Le swahili, qui était la langue de Zanzibar et de la côte orientale de l’Afrique. Il était utilisé comme langue commerciale avant la colonisation ; par la suite, il fut encouragé par différentes puissances coloniales, ce qui a permis son extension actuelle. D’autant que le gouvernement de la Tanzanie (grâce au président Nyerere) a adopté une position de soutien systématique au swahili. Cela fut favorisé par le fait que les autres langues de la Tanzanie n’étaient pas assez importantes numériquement pour le concurrencer.

Les langues véhiculaires s’imposent comme moyen de communication privilégié dans les grandes villes de l’Afrique noire moderne. Ces mêmes langues se diffusent, par la suite, dans les campagnes.

Il faut, par ailleurs, citer le peul qui est une langue très répandue, à cause des migrations de ses locuteurs, des pasteurs nomades qui avaient créé de nombreux Etats dans l’Afrique occidentale précoloniale. Mais le développement actuel du peul est entravé par le fait qu’il se retrouve généralement en concurrence avec d’autres langues africaines, et qu’il ne constitue la langue commune d’aucune capitale africaine. Le peul a donc essentiellement un rôle de langue régionale, par exemple au Nord-Cameroun.

L’éducation

Sous la colonisation, il y eut deux politiques linguistiques différentes selon les Etats colonisateurs. On peut distinguer la politique « latine » et la politique « germanique ». La politique latine fut celle des Français et des Portugais ; la politique germanique fut celle des Anglais, des Belges, des Blancs d’Afrique du Sud et des Allemands.

La politique latine, pratiquée par les Français et les Portugais, consistait à n’utiliser que la langue européenne dans l’éducation scolaire et l’administration. C’est-à-dire que la seule langue écrite était le français ou le portugais. Les langues africaines restaient exclusivement orales.

La politique germanique, pratiquée par les Anglais, les Belges, les Blancs d’Afrique du Sud et les Allemands, consistait à associer les langues africaines et les langues européennes. Dans les échelons de base, les langues africaines étaient privilégiées, que ce soit dans l’éducation primaire ou dans l’administration locale. Par ailleurs, on favorisa certaines langues qui semblaient être en expansion ou numériquement plus importantes. C’est ainsi que les Belges choisirent quatre langues africaines pour leur colonie du Congo : le kikongo, le lingala, le tshiluba et le swahili. Le français était peu utilisé par les Belges, d’autant que la majorité des missionnaires et des colons étaient flamands.

Au moment de l’indépendance, les anciennes colonies françaises gardèrent le français comme langue administrative et d’enseignement pour différentes raisons :

– Les nouvelles élites étaient scolarisées en français, et elles étaient plus désireuses de diffuser la science moderne que de préserver les cultures africaines.

– Le modèle à imiter était la France. La priorité était donc d’adopter la langue française.

– Il existait souvent plusieurs langues africaines concurrentes entre lesquelles il semblait difficile de choisir.

– Les langues africaines n’étaient pas assez étudiées ou codifiées pour permettre leur enseignement ou leur utilisation officielle.

De leur côté, les nouvelles autorités du Congo belge (devenu Zaïre par la suite) choisirent d’abandonner les langues africaines en faveur du français, car elles estimaient que les colonisateurs avaient utilisé ces langues pour maintenir les populations locales dans l’ignorance et le sous-développement.

A partir du début des années 60, la politique linguistique est donc généralement identique dans les pays francophones d’Afrique (qu’ils aient été colonisés par la France ou la Belgique) : le français est la seule langue utilisée dans l’administration et l’enseignement officiel.

De même, les pays lusophones, après leur indépendance, utiliseront presque uniquement le portugais comme langue administrative et d’enseignement.

Les pays anglophones, l’Afrique du Sud et la Namibie continueront pour leur part à associer les langues africaines et l’anglais.

Cependant, dans les pays francophones, on s’est aperçu au cours des années que l’utilisation exclusive du français dans l’enseignement causait de graves difficultés. En effet, les personnes scolarisées en français se retrouvaient déculturées par rapport à leur milieu d’origine et, lorsqu’elles avaient bien réussi leurs études, elles voulaient quitter le village pour la ville afin d’obtenir des postes de fonctionnaires. On s’est aperçu que l’utilisation exclusive du français comme langue officielle et d’enseignement est un facteur de sous-développement : elle provoque l’exode rural et détruit l’économie locale. En fait, les personnes bien scolarisées sont très souvent improductives (que ce soit des fonctionnaires ou des chômeurs) ; les véritables producteurs (paysans, pêcheurs et artisans) sont soit illettrés, soit mal scolarisés.

L’éducation vise en principe à apporter à l’enfant des connaissances et une formation qui lui permettront de devenir un adulte responsable et autonome. Mais l’éducation scolaire en Afrique francophone, bien souvent, ce n’est pas ça. C’est essentiellement apprendre la langue française, et réciter ses leçons par cœur sans les comprendre. L’ensemble du système éducatif est copié sur le modèle français et il forme des personnes qui veulent ressembler à des Français, mais non des personnes qui font évoluer leur milieu de l’intérieur en se fondant sur les réalités locales. Le but pratique des études scolaires est essentiellement d’obtenir des postes de fonctionnaires, et vu que désormais il n’en reste plus, l’Afrique noire est remplie de chômeurs diplômés.

Les pays africains qui sont les plus scolarisés et où l’on connaît le mieux le français sont en fait les plus déséquilibrés. C’est le cas du Congo-Brazzaville qui a connu des guerres civiles et des massacres inouïs ces dernières années (notamment en 1999).

Il faut encore remarquer que la non-utilisation des langues africaines empêche les notions modernes de pénétrer dans la vie de tous les jours, contrairement aux pays asiatiques où la modernité s’intègre dans les cultures locales. Par exemple, les programmes visant à filtrer l’eau, les campagnes de lutte contre l’excision ou le sida, ou les actions en faveur de la protection de l’environnement sont totalement inefficaces si elles sont menées en français et non dans les langues locales. Elles apparaissent aux yeux des populations comme une lubie des étrangers, et on dit « oui-oui » pour ne pas avoir d’histoires et obtenir une aide financière.

Il est vrai maintenant que les Africains souhaitent eux-mêmes connaître des langues européennes afin de s’ouvrir sur le monde.

L’idéal serait donc d’associer les langues africaines et une langue internationale telle que le français. C’est une idée qui est souvent évoquée dans les pays francophones. Il y a eu des tentatives dans ce sens dans certains pays africains. En particulier au Mali, pays où il y a des programmes d’alphabétisation en langues africaines et des classes primaires expérimentales. Cependant, ces projets sont, en partie, des échecs pour des raisons rarement évoquées, qui sont exposées ci-dessous.

Des alphabets modernes en caractères latins ont été conçus depuis une trentaine ou une quarantaine d’années pour écrire les langues africaines des pays francophones (notamment au Mali). Or, ces alphabets ont été conçus par des personnes ayant une triple caractéristique :

– C’étaient des spécialistes de linguistique, qui utilisaient systématiquement l’alphabet phonétique international pour transcrire les langues africaines, comme on leur avait appris durant leur cursus universitaire. Alors que cet alphabet a été conçu pour faire des recherches de phonétique et non pour créer des alphabets. Le résultat est que la majorité des langues africaines des pays francophones sont écrites avec des caractères phonétiques spéciaux qui sont absents de la plupart des polices de caractères en usage chez les imprimeurs et sur Internet.

– Ces linguistes étaient généralement dénués de tout sens pratique. Ils ne connaissaient rien aux techniques de la presse, de l’édition et de l’imprimerie, et ils s’imaginaient que les industriels allaient construire du matériel d’impression conforme à leurs désirs et leurs directives.

– C’étaient souvent des nationalistes culturels qui voulaient totalement rompre avec l’influence française, et qui donc ne se posaient pas le problème de la coexistence du français et des langues africaines (paradoxalement, ils furent soutenus par certains milieux politiques qui voulaient entraver l’usage écrit des langues africaines et les cantonner dans le simple domaine de la recherche universitaire).

Le résultat est que le système graphique conçu pour les langues africaines est parfois si éloigné du français, qu’un bachelier est incapable de lire sa propre langue maternelle, qu’il n’arrive pas à reconnaître.

Pour qu’il y ait un développement des langues africaines, il faut des systèmes graphiques plus proches des conventions habituelles de l’alphabet latin, de façon à ce que les personnes scolarisées puissent avoir accès directement à ces langues sans nouvel apprentissage, et de façon à ce que les éditeurs et imprimeurs locaux puissent travailler sans problème. Quant aux paysans qui ont suivi des programmes d’alphabétisation dans leurs langues maternelles, ils peuvent être capables d’écrire des lettres personnelles ; mais ils n’ont aucun livre à lire, vu que les éditeurs et les imprimeurs ont trop de difficultés à publier dans ces langues.

L’une des raisons du succès du swahili en Afrique orientale est justement que sa graphie ne crée pas une rupture insurmontable avec celle de l’anglais. Il est facile d’être alphabétisé en swahili et de passer ensuite à l’anglais. En ce qui concerne les langues africaines, un pays anglophone tel que la Tanzanie montre la voie à suivre.

Dans les années 1990 au Mali, sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré, il y eut une tentative de réformer le système d’éducation primaire, selon deux principes :

— Faire un enseignement adapté aux réalités locales et fournissant des connaissances pratiques utiles, qui ne soient pas purement livresques.

— Associer la langue africaine locale et la langue française, avec passage progressif de l’une à l’autre.

Cette réforme a été un échec complet. D’abord pour les raisons que l’on vient d’expliquer (l’incompatibilité entre les alphabets officiels africains et le système français). Ensuite, pour d’autres raisons :

– L’opposition des instituteurs qui avaient le sentiment que leur profession était rabaissée, si on leur demandait d’enseigner les langues africaines. Cela les remettait totalement en cause.

– L’opposition des parents d’élèves pour qui le but de l’école était effectivement d’apprendre le français, moyen de promotion sociale (même illusoire).

– Le fait que simultanément Alpha Oumar Konaré essayait d’introduire Internet un peu partout, alors qu’il est impossible d’écrire les langues africaines sur un email avec la transcription qui avait été choisie.

– La difficulté d’imprimer dans les langues africaines avec le système officiel du Mali.

Si, dans l’enseignement scolaire, l’on veut associer le français et les langues africaines, de façon harmonieuse, il est indispensable de repenser le système graphique de ces langues et il faut cesser de les considérer avec mépris.

Mais actuellement, la situation est totalement bloquée. En fait, elle ne fait qu’empirer. Partout, on dit qu’il faut plus d’éducation pour sauver l’Afrique. Mais si le système scolaire n’évolue pas, plus il y aura d’école, plus y aura de chômeurs diplômés. Et plus il y aura de chômeurs diplômés, plus il y aura de guerres civiles, pour s’emparer des quelques malheureux postes de fonctionnaires (comme on l’a vu au Congo-Brazzaville, et comme on le voit maintenant en Côte d’Ivoire).

Les problèmes posés à l’édition par la graphie des langues africaines

Prenons comme premier exemple n’importe quel magazine du Kenya ou de Tanzanie, écrit en swahili. On constate qu’il ne pose aucun problème d’impression.

Prenons ensuite un petit journal écrit en éwé littéraire du Togo et produit par le service de l’Alphabétisation de ce pays. Cela semble très africain avec tous ces jolis caractères terminés par des boucles ; mais il est clair qu’une telle graphie empêche toute utilisation réelle de l’éwé, à part dans des secteurs très marginaux. Certes, l’on dira que l’existence de ce journal prouve ipso facto qu’il est possible d’avoir une production littéraire utilisant les caractères phonétiques. Mais c’est parce qu’effectivement il existe une imprimerie officielle au Togo possédant ces caractères ; or, ce n’est pas le cas de l’ensemble des autres imprimeries, qui sont des entreprises privées peu intéressées par le militantisme culturel.

Prenons maintenant tel ouvrage sur la culture du Bénin écrit par un ancien cadre de l’Agence de la Francophonie et publié aux éditions Présence Africaine. A la fin de cet ouvrage, figure un tableau de l’alphabet des langues nationales du Bénin. Qu’est-ce que l’on constate ? C’est que tous les caractères phonétiques ont sauté. Présence Africaine et l’Agence de la Francophonie qui prétendent travailler pour les langues africaines sont incapables d’imprimer sur une page les sept ou huit caractères phonétiques dont elles font la promotion.

Prenons enfin tel livre de contes soninké publié par une linguiste très connue. Il existe un caractère spécial phonétique en soninké (le N vélaire). Là aussi, cette linguiste a été incapable de faire éditer correctement son ouvrage, et le N vélaire est remplacé par un dessin un peu bizarre.

En désespoir de cause, tournons-nous vers l’Unesco qui a proposé en 1980 un « Alphabet africain de référence », suite à une réunion tenue à Niamey. Cet alphabet présente cinq variétés de « d » : d normal, d emphatique, d rétroflexe, d implosif, d spirant. Alors, on s’attendrait à ce que l’Unesco fasse la promotion de ce système si complet. Justement, en 1995, l’Unesco a édité une Anthologie de la poésie d’Afrique au sud du Sahara où devaient figurer des poésies en de nombreuses langues africaines, avec la traduction en français. Or, que s’est-il passé ? Le service édition de l’Unesco a jugé qu’il était trop compliqué d’imprimer des textes en langues africaines à cause de la présence des caractères phonétiques. Seules les traductions en français ont donc été éditées. Conclusion : l’Unesco est incapable d’appliquer les décisions qu’elle a elle-même prises.

L’équivalent d’un magazine africain de mode tel que Divas ne peut pas être publié actuellement dans une langue africaine. Si l’on persiste à vouloir utiliser les caractères phonétiques, on ne pourra jamais faire mieux qu’imprimer des petites brochures d’un style médiocre.

Enfin, les diverses propositions faites par des spécialistes en informatique pour encoder les caractères phonétiques ne font que créer de faux espoirs (à la suite, notamment, du « Sommet mondial sur la société de l’information » de Tunis en novembre 2005). Lorsqu’elles sont appliquées dans deux ou trois polices de caractères, elles contribuent à maintenir les langues africaines dans une sorte de ghetto ethnologique à l’usage de quelques africanistes.

On constate justement une offensive de certaines sociétés telles que Microsoft qui proposent des polices de caractères phonétiques « adaptées » aux langues africaines. Il s’agit là d’une pure action publicitaire visant à conquérir de nouveaux marchés en Afrique. L’achat et l’utilisation de quelques polices de caractères phonétiques par une administration ne peuvent que saboter une politique de promotion des langues africaines. En effet, la plupart des usagers ne possèdent pas ces polices spéciales et estiment suffisant d’utiliser les centaines de polices déjà présentes sur leurs ordinateurs. Lorsqu’un expéditeur écrira, de bonne foi, un email contenant des lettres phonétiques, le destinataire recevra dans presque tous les cas un message où ces caractères auront été remplacés par des petits carrés, des points d’interrogation ou des hiéroglyphes divers et variés.

Conclusion générale

La conclusion à laquelle nous arrivons est évidente. Il est indispensable d’associer le français et les langues africaines dans l’éducation scolaire comme dans les autres secteurs. Mais, pour que cela soit possible, il est nécessaire que l’on réforme légèrement les alphabets des langues africaines en supprimant les caractères phonétiques et en les remplaçant par des caractères latins normaux.

Par ailleurs, il est probable que si les langues africaines se développent dans l’usage écrit, il y aura de nombreuses publications avec des mélanges de langues (européennes et africaines). Il ne faut donc pas créer des systèmes graphiques trop antagonistes.

Si l’on arrive à simplifier la graphie des langues africaines, il sera possible de créer une interface entre elles et les langues européennes, et de développer une collaboration mutuelle. Tout le système scolaire s’en trouvera amélioré. Il sera alors possible d’avoir une éducation scolaire qui ne coupe plus l’enfant de son milieu.

Les seuls pays africains où il existe actuellement une utilisation réelle et généralisée des langues locales dans l’éducation et l’administration sont les Etats anglophones de la zone bantou. Leurs langues nationales se contentent des caractères latins normaux et, grâce à cela, elles sont aussi largement présentes sur des sites Internet. Il s’agit de pays tels que la Tanzanie, le Kenya, le Zimbabwe ou le Botswana. Espérons qu’ils serviront de modèles aux pays francophones.

2e partie

Le cas de la transcription des langues de Mayotte

L’île de Mayotte possède deux langues maternelles locales : le shimaore, langue bantou, très proche du shindzuani d’Anjouan (deux tiers de la population) ; le kibushi, variété de malgache apparentée au sakalave (un tiers de la population). En outre, les locuteurs kibushi pratiquent généralement le shimaore en seconde langue.

Les langues de Mayotte sont maintenant bien étudiées. Parmi les principaux travaux, il faut notamment citer la thèse de doctorat de Marie-Françoise Rombi, Première approche du parler Shimaore de la langue comorienne (Université de Paris II, 1981, Sélaf, 1983), le Lexique du dialecte malgache de Mayotte de Noël-Jacques Gueunier (Inalco, 1986), ainsi que la thèse de doctorat de Haladi Madi, Contribution à l’élaboration d’une description de référence du shimaoré (Université Lumière – Lyon II, 2005).

Selon ce qui a été exposé précédemment, l’orthographe des langues de Mayotte (shimaore et kibushi) doit respecter plusieurs contraintes : être exacte d’un point de vue scientifique ; permettre un passage aisé vers le français (afin que les enfants puissent étudier ensemble les deux langues à l’école et que les lettrés en français abordent sans difficulté leur langue maternelle) ; ne pas posséder de caractères phonétiques spéciaux (afin de pouvoir être imprimée sans problème) ; pour le shimaore, permettre une lecture aisée des textes écrits en swahili et dans les langues des autres îles comoriennes (shindzuani d’Anjouan, shingazidja de la Grande-Comore, shimwali de Mohéli) ; pour le kibushi, faciliter l’approche des textes écrits en malgache officiel.

L’un des meilleurs codes graphiques pour le shimaore nous semble être celui qui avait été proposé pour l’ensemble des langues comoriennes par Mohamed Ahmed-Chamanga, Michel Lafon et Jean-Luc Sibertin-Blanc (« Projet d’orthographe pratique du comorien », Etudes Océan Indien, n° 9, Inalco, 1988, pp. 7-34). Il respecte l’ensemble des critères énoncés précédemment.

Dans cette orthographe, plusieurs sons particuliers sont notés par des digraphes (séquences de deux lettres). La fricative chuintante sourde (« ch » de « cheval ») est notée « sh ». La fricative interdentale sourde (« z » castillan ou « th » de l’anglais « thing ») est notée « th ». La fricative interdentale sonore (« th » de l’anglais « that ») est notée « dh ». Le [t] rétroflexe est noté « tr ». La nasale palatale (« gn » de « signal ») est notée « ny ». L’occlusive chuintante sonore (« dj » de « djinn ») est notée « dj » (il faut noter qu’il existe en comorien une fricative chuintante sonore, transcrite « j » comme en français). Enfin, I’occlusive chuintante sourde (« tch » de « tchèque ») est notée « tsh » (comme en tshiluba du Congo-Kinshasa).

Quant au son fricatif bilabial sonore (« b » intervocalique de l’espagnol « saber ») qui, en comorien, est distinct de l’occlusive bilabiale sonore [b], il est notée « pv » par Michel Lafon (pour le shingazidja) et « v » par Mohamed Ahmed-Chamanga (pour le shindzuani).

Dans ce code graphique, les lettres « b » et « d » servent à noter aussi bien les sons normaux explosifs [b] et [d] que leurs équivalents implosifs. L’utilisation des lettres « crossées » pour les implosives n’avait pas été retenue pour de nombreuses raisons : éviter les caractères spéciaux ; la prononciation implosive est la plus courante, la prononciation explosive existant surtout dans des emprunts à des langues étrangères (notamment à l’arabe) ; il n’y a guère de paires minimales opposant explosives et implosives.

La transcription décrite ci-dessus est celle utilisée dans le Lexique français – comorien (shingazidja) de Michel Lafon (éd. L’Harmattan, 1991), de même que dans le Lexique comorien (shindzuani) – français de Mohamed Ahmed-Chamanga (éd. L’Harmattan, 1992).

Dans son Dictionnaire français – comorien (dialecte shindzuani) (éd. L’Harmattan, 1997), Mohamed Ahmed-Chamanga a voulu perfectionner son orthographe en utilisant les lettres « crossées » pour le [b] implosif et le [d] implosif. Si cela peut se justifier pour un dictionnaire dans lequel la prononciation exacte doit être consignée, c’est en revanche nullement indispensable pour l’orthographe courante à cause des raisons déjà évoquées.

Il faut maintenant mentionner le Dictionnaire mahorais – français et français – mahorais de Sophie Blanchy. Ce dictionnaire de shimaore fut publié une première fois à Mayotte en 1987 et il a été réédité chez L’Harmattan en 1996. Il utilise la même transcription de base que les lexiques précédemment cités, ce qui montre bien que la plupart des spécialistes sont d’accord sur l’essentiel quant à l’écriture des langues des Comores, et qu’ils ont réussi à éviter les écueils auxquels se sont heurtées les langues des autres pays francophones d’Afrique. Sophie Blanchy a, elle aussi, choisi de ne pas noter la distinction entre explosives et implosives, et elle écrit « b » ou « d » dans tous les cas. De plus, elle transcrit, comme Mohamed Ahmed-Chamanga, la fricative bilabiale sonore avec la lettre « v » (de la même façon que la fricative labio-dentale sonore [v]).

Actuellement, il existe à Mayotte une organisation très active, l’association SHIME (shimaore méthodique) qui milite pour la promotion et l’utilisation écrite du shimaore et du kibushi, et qui collabore avec le CCEEM (Conseil de la culture, de l’éducation et de l’environnement de Mayotte). Ces deux organismes ont présenté à la presse, le 22 février 2006, une proposition d’alphabet que l’on peut retrouver sur le site Internet de l’association SHIME (shime.free.fr). Cet alphabet est proche des conventions déjà adoptées dans les travaux de Michel Lafon, Mohamed Ahmed-Chamanga et Sophie Blanchy.

Malheureusement, on constate que, dans ce nouvel alphabet shimaore, le [b] implosif et le [d] implosif sont notés avec les trop fameuses lettres « crossées », tandis que la fricative bilabiale sonore est notée avec une forme modifiée de la lettre « v » (un « v » surmonté d’un tiret) pour la distinguer du « v » normal. Cela semble parfaitement inutile et dangereux. Dans le futur, la présence de ces lettres, absentes des claviers courants, sera le plus sûr moyen pour détruire tous les efforts de promotion du shimaore.

Pour sa part, le linguiste Haladi Madi, originaire de Mayotte, a proposé un autre alphabet, très proche des diverses conventions décrites ci-dessus. Lui aussi est partisan de l’utilisation de digraphes tels que « sh », « th », « dh », « tr », « dj », etc.,  ce qui montre bien que tout le monde est d’accord sur l’essentiel (y compris, la transcription « tsh » pour l’occlusive chuintante sourde). Néanmoins, la graphie de Haladi Madi présente quelques particularités : il transcrit les implosives avec des lettres géminées (« bb » et « dd ») pour les distinguer des explosives (notées avec les lettres simples « b » et « d ») ; il transcrit l’occlusive palatale sonore ([dy]) avec le digraphe « yy », en faisant ainsi une distinction avec l’occlusive chuintante sonore notée « dj » ; il transcrit la fricative bilabiale sonore avec le digraphe « bv ».

En fait, comme on le voit, les différences entre ces diverses systèmes sont minimes. Pour les départager, il faut d’abord constater que l’expérience des autres pays africains nous indique qu’il faut rejeter toute lettre phonétique spéciale (voir la première partie de cet article).

En ce qui concerne la distinction entre [b] et [d] implosif et explosif, il nous semble qu’il n’est pas nécessaire de la noter pour les raisons déjà mentionnées (c’est du reste aussi le cas en swahili, où cette distinction n’est point indiquée dans la graphie). Néanmoins, si l’on estime qu’il s’agit là d’un contraste phonique fondamental, il convient de conserver les lettres simples pour les sons les plus fréquents et d’utiliser des lettres spéciales ou des digraphes pour les sons les plus rares. Or, il apparaît que les sons les plus fréquents sont les implosives, alors que les explosives sont beaucoup plus rares. Si une distinction devait être notée, nous suggérons donc d’utiliser les lettres simples « b » et « d » pour les implosives, et les géminées « bb » et « dd » pour les explosives (c’est-à-dire la proposition de Haladi Madi, mais inversée).

Pour ce qui est de l’occlusive sonore palatale qu’on trouve dans le verbe [udya] (manger), nous ne voyons pas pourquoi il faudrait la noter « yy » (« uyya »). La notation « dy » déjà utilisée dans le dictionnaire de Sophie Blanchy nous paraît beaucoup plus simple.

Quant à la fricative bilabiale sonore (qui est en alternance grammaticale avec [b] et [p]), le principal est qu’elle ne soit pas notée avec une lettre phonétique spéciale. Comme le font Mohamed Ahmed-Chamanga et Sophie Blanchy, une solution serait de la confondre dans la graphie avec la fricative labio-dentale sonore, en la transcrivant « v » (exemple : « vavo », là). Si l’on estime que l’opposition entre ces deux sons doit être notée, une autre solution serait d’utiliser un digraphe : « vh », ou éventuellement « pv », « bv » ou « bh ».

Enfin, en ce qui concerne le [a] nasalisé, il est noté avec un tilde par l’association SHIME  et Sophie Blanchy ( ã ) et avec un accent circonflexe par Haladi Madi et Mohamed Ahmed-Chamanga ( â ). Ces deux formules sont très proches graphiquement. La notation avec un tilde est plus esthétique et plus exacte ; d’autre part, elle est facile à réaliser, car le « ã » figure sur la plupart des claviers d’ordinateurs grâce à sa présence en portugais. Néanmoins, il peut sembler plus pratique d’utiliser l’accent circonflexe.

Pour le [e] nasalisé, noté « i » surmonté d’un tilde ou d’un accent circonflexe, la chose est différente. Tout d’abord, le choix de « i » à la place de « e » est un peu étrange. Il s’agit sans doute là d’une influence indirecte du français dans lequel [e] nasalisé est fréquemment noté « in » (exemple, fin) ; néanmoins ce n’est pas le cas dans « examen » ou « Agen ». De plus, en utilisant les ordinateurs courants, on ne peut ajouter un tilde ni à « i », ni à « e ». Enfin, le [e] nasalisé est assez rare en shimaore. Nous proposons donc de noter ce son « ê » (exemple : « êhê », oui).

L’alphabet du kibushi (dialecte malgache de Mayotte), proposé à la réunion du 22 février 2006 par l’association SHIME, présente les mêmes problèmes que le shimaore. Trois lettres phonétiques y figurent : « b crossé » et « d crossé » pour les implosives, ainsi que N vélaire (noté provisoirement « n » surmonté de deux points). En ce qui concerne les implosives du kibushi, la solution n’est pas forcément la même que pour le shimaore. Il faudrait d’abord examiner la fréquence de ces sons et la présence de paires minimales éventuelles. La solution pourrait être soit de ne pas noter la distinction entre explosives et implosives, soit d’utiliser dans l’un des deux cas les géminées « bb » et « dd » ou les digraphes « bh » et « dh » (il faut, du reste, noter qu’en shona du Zimbabwe, les digraphes « bh » et « dh » servent à transcrire les explosives et non pas les implosives, à cause de la plus grande fréquence de ces dernières). En ce qui concerne la notation du N vélaire, il y a plusieurs possibilités : « ng », « nh » ou « nw ». L’examen des mots correspondants en malgache officiel pourrait éventuellement indiquer la meilleure solution.

Du reste, il est facile de constater concrètement les problèmes multiples que procureraient les quelques caractères phonétiques spéciaux du shimaore et du kibushi. Ils n’apparaissent que sur certains écrans lorsque l’on se connecte sur le site Internet de l’association SHIME (et de façon incomplète), et ils sont remplacés par des points d’interrogation sur la plupart des ordinateurs.

En définitive, l’option que nous préconiserions pour le shimaore serait de rester très proche de l’orthographe proposée dans les dictionnaires de Sophie Blanchy et de Mohamed Ahmed-Chamanga (sauf pour les lettres « crossées » qu’il convient d’abandonner). Les quelques problèmes orthographiques qui peuvent sembler actuellement difficiles à résoudre (à cause de la spécificité du shimaore) devraient trouver facilement leur solution dans le cadre d’une comparaison avec les parlers des autres îles comoriennes. Quant au kibushi, tout comme le shimaore, il peut être écrit dès maintenant à condition que l’on fasse preuve d’un peu de réalisme et sans que l’on ait besoin de commander de nouveaux moyens informatiques prétendument adaptés à la situation locale.

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Référence exacte :

Gérard GALTIER, « Les langues africaines, l’éducation et l’édition suivi de Le cas de Mayotte », in Foued LAROUSSI (dir.), Mayotte, une île plurilingue en mutation, Les Editions du Baobab, Mayotte, 2009, pp. 49-66.

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1 comment for “Les langues africaines : l’échec du passage à l’écrit

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