Robert Scarcia

Lors de notre première chronique, nous avons voulu rendre hommage aux femmes protagonistes des documentaires, en respectant le fait que le FIPA-DOC de cette année a voulu dédier un regard particulier à des histoires ayant des femmes en premier plan.  Cette fois  nous voulons saluer les autres films ayant été primé et abordant une autre thématique. Un thème  cependant s’impose : les conflits. Sachant que la différence implique un… différent qui peut très vite   dégénérer en différend. Cela requiert donc de s’en préoccuper en espérant pouvoir contribuer à que la différence dans toutes ces expressions soit respectée.

Tout, d’abord, signalons l’oeuvre gagnante du Grand Prix documentaire International de cette année: « The Human Factor », une production britannique réalisée par Dror Moreh. Ce documentaire raconte les coulisses de vingt cinq années de tractations diplomatiques sur le conflit israélo-palestinien. La vertu de ce « facteur Humain » est l’apparence de franchise avec laquelle les protagonistes se confessent devant l’écran. Signe des temps, il n’est pas inhabituel que l’écran ait quelque part pris la place du confessionnal d’autres époques, mais il est évident que ce qui sort de ce « confessionnal sur-l’écran » soit parfois désagréable. En fait, le mot-clé du « Human Factor » est « manipulation ».

 Cela ne doit pas nous étonner : le monde n’est pas une bande dessinée pour des Bisounours. Mais, justement, encore faut-il se demander   si cette parole en apparence déliée du secret  est la vérité. Rappelons que le célèbre linguiste  Noam Chomski avant de se prononcer sur ce genre de questions souvent disait: « if it’s True… »(si c’est vrai).  Ergo, The Human Factor? If it’s True!

Le docu suisse Sous la Peau réalisée par Robin Harsch a remporté le prix du Public. Devoir de chroniqueur oblige: le documentaire suit pendant deux ans trois jeunes transsexuels, raconte leur vie et essaye de comprendre ceux qui « sont nés dans un mauvais corps… » En effet, là aussi il y a un conflit.

Mais, quant au moment de recevoir le prix, le réalisateur raconte que l’idée du documentaire lui est venue au moment où en demandant à ses deux fils encore enfants s’ils « se sentaient garçons ou filles », et l’un d’entre eux lui a répondu « fille »… alors il faudrait se questionner sérieusement sur les effets pervers et peut-être inconscients sur les adultes provoqués par une société qui a construit « l’enfant roi ». On sait que dans l’histoire du monde des adultes le roi fait la loi. Mais… Où est passé chez l’adulte contemporain la compréhension que l’imagination d’un enfant n’est pas un reflexe de la réalité ni un souhait réel mais peut être seulement envie de jouer…

Passons à un autre beau documentaire, et à un autre conflit. Les Murs de la Honte. Ce docu de production française, réalisé par Sylvie Garat, présente l’état des lieux de la situation en Irlande du Nord aujourd’hui, à l’ombre du mur qui divise les communautés catholique et protestante à Belfast. Ce documentaire a le mérite de donner la parole aux anciens combattants des deux bords et le message est clair dans sa tristesse : il n’y a pas de paix en Irlande du Nord, mais « absence de violence ». Le mur ne marque pas seulement et clairement la séparation entre communautés, mais regrettablement joue un rôle bien plus pervers : il constitue un rappel constant des décades d’un état de guerre « de basse intensité » qui  nourrit un sentiment de suspicion. Son corollaire paradoxal  c’est offir  un sentiment de sécurité chez les habitants. D’ailleurs, les habitants admettent se sentir souvent comme des animaux dans un zoo quand les touristes viennent visiter des quartiers jadis en guerre, aujourd’hui en « paix ». Les Murs de la honte de Belfast ne se limitent pas à constater les limites du processus de paix du Vendredi Saint de 1998, mais le documentaire a également le mérite de parler des solutions une sortie politique. Une solution classique: la solidarité de classe par-dessus de la différence religieuse. Il ne faut pas oublier que dans cette périphérie du Royaume-Uni marquée par une structure « classiste » jusqu’à la caricature, les combattants de deux bords des barricades de Belfast étaient dans leur grande majorité issus de la même classe ouvrière.

Rentrons en France avec « La Cravate ». Ce documentaire produit en France et réalisé par Etienne Chaillou et Mathias Théry raconte l’histoire de Bastien, un militant qui s’engage dans l’équipe du Rassemblement national. La caméra suit le jeune homme lors de la campagne pour le Rassemblement national dans les dernières élections présidentielles. Pour votre serviteur, qui se trouve à une étape de la vie où le défi humain est d’apprendre à être grand-père, il est impossible de ne pas détecter dans ce jeune militant une touchante naïveté, non pas seulement dans son choix politique , mais dans le fait de se laisser filmer… Ou peut-être pas, il s’agit seulement de narcissisme de jeunesse, ce serait normal dans un monde où l’image est tout.

Venons maintenant à un documentaire sur un épisode qui pourrait être considéré comme la source de bonne partie des conflits qui ont embrasé  l’Afrique depuis  des décennies. « Cold Case » Hammarskjold est la recherche de la vérité sur la mort de Dag Hammarskjold, le secrétaire général de l’ONU qui a trouvé la mort en 1961 dans son avion sur les cieux de l’ancienne Rhodésie du Nord, aujourd’hui connue comme l’état de Zambie. Nous avons là un documentaire d’investigation extraordinaire réalisé par Mads Brugger qui révèle non seulement le rôle joué par les intérêts coloniaux dans la mort de l’ancien patron de l’ONU, mais donne une clé de compréhension des mécanismes de déstabilisation politique qui ont saigné l’Afrique australe et pas seulement.

Il n’est pas anodin que les Nations unies aient rouvert le dossier Hammarskjold pour assassinat et que l’une des « gorges profondes » du film a déménagé vers un endroit protégé…   

A mon avis  c’est  que ce documentaire opportun et important a dû bénéficier d’appuis non indifférents… Peut-être les Scandinaves voulaient clarifier une fois pour toute la sordide histoire de la mort de l’un dès leurs plus prestigieux diplomates.

Terminons ce compte redu du FIPA-DOC de cette année avec un hommage mérité à un documentaire qui parle du pays profond auquel Biarritz appartient, le Pays Basque.

Pays Basque et Liberté, un Long Chemin vers la Paix, réalisé par Thomas Lacoste explique un conflit politique en donnant la parole aux acteurs de premier plan et de première ligne, nationaux et internationaux qui se sont battus pour sa résolution. L’ouvre commence par les mots de Serge Portelli, juge à la cour d’Appel de Versailles: « à partir du moment où on n’a pas de vision historique de la situation on peut raconter n’importe quoi… » Bien dit. Le documentaire de Lacoste répond sincèrement et permet désormais à tous ceux qui le veulent, de mieux comprendre ce petit, mais profond, beau et vital coin du monde appelé Pays Basque.

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