Festival de cinéma de Saint-Sébastien :« Tender Loving Care » rafle ma mise.

Le vainqueur incontesté de cette édition est Tender Loving Care, œuvre du cinéaste britannique Mike Leigh. Le film a remporté non seulement la Coquille d’or du meilleur film en compétition, mais aussi la Coquille d’argent de la meilleure interprétation, décernée à l’actrice Alice Bailey Johnson. Il raconte l’histoire de deux travailleuses sociales britanniques aux prises avec des frustrations personnelles et des problèmes professionnels, au sein d’une société qui se fragmente tant sur le plan social que familial. Le film conjugue réalisme social et intentions individuelles.

Au premier abord, l’œuvre de Mike Leigh apparaît comme une version « douce » des films de Ken Loach : il ne s’agit pas tant d’une dénonciation claire et intransigeante que d’une réflexion nécessaire sur des thématiques contemporaines telles que le vieillissement, la solitude et la nécessité d’une solidarité mutuelle.

Tender Loving Care est marqué, en toile de fond, par trois éléments indissociables : l’humour des dialogues, les rencontres sociales d’après-midi, et enfin l’alcool le soir pour évacuer le stress. « Humour, booze, tea and biscuits », trois mots si britanniques à l’instar des trois couleurs — blanc, rouge et bleu — qui composent le fond du drapeau de l’Union Jack, cette célèbre synthèse des croix de saint Georges et de saint André si profondément britanniques.

Il convient de noter que Mike Leigh a confié avoir atteint un âge et un état de santé qui rendent la réalisation de films de plus en plus ardue pour lui. Si Tender Loving Care devait s’avérer être le dernier film du réalisateur britannique, la récompense de Saint-Sébastien constituerait un bel hommage pour saluer dignement sa sortie de scène.

Brace Your Heart

Brace Your Heart (ou Garrat du vaimmu) est bien plus qu’une simple production scandinave. Tourné en Sami — la langue des éleveurs de rennes autochtones de Laponie au nord de la Scandinavie —, ce film a valu à Amanda Kernell la Coquille d’argent de la meilleure réalisation. Là-haut, au sommet du monde, au milieu des neiges et des glaces à la frontière entre la Suède et la Norvège, une jeune femme, fille d’éleveur de rennes, décide de prendre en main le troupeau après la mort soudaine de son père. C’est alors que commence l’histoire d’Evja, qui lutte pour préserver sa place et son honneur au sein d’une communauté dont les travers et les vertus rappellent ceux des communautés autochtones des réserves nord-américaines : reconnaissance de l’expérience des anciens, conseils communautaires très soudés, patriarcat marqué et une regrettable propension à la consommation d’alcool, avec son corollaire de violence.

Kernell a décrit son film comme une « déclaration d’amour à un mode de vie, celle des éleveurs de rennes, menacé de disparition et comme un processus de guérison social » pour une communauté située en marge, non seulement sur le plan géographique et linguistique, mais aussi politique.

Le film a été tourné sans acteurs professionnels ; les protagonistes sont tous des véritables éleveurs de rennes dans la vie réelle ce qui fait de l’œuvre de Kernell un documentaire dramatique où les éléments de fiction servent à conférer une dimension morale au récit. La reconnaissance de ce film à Saint-Sébastien revêt également une importance qu’il ne faut pas négliger : la guerre en Ukraine a entraîné une militarisation des territoires de l’extrême nord de l’Europe, à proximité immédiate de la frontière russe. Cette militarisation, à son tour, engendre des difficultés supplémentaires pour les populations autochtones. Nous reviendrons sur les effets indirects de la guerre en Ukraine sur la production cinématographique présente à la 74e édition dans le cadre d’un autre article plus spécifique.

Avant de clore ce compte-rendu, évoquons un autre film primé : un petit bijou en langue basque, vainqueur de la section Zinemira que le festival de Saint-Sébastien consacre aux productions basques. Txakun Txakür, de la réalisatrice Elsa Oliarj-Ines, est un documentaire qui saisit le phénomène du harcèlement scolaire chez les enfants du primaire. « Pendant huit ans, j’ai suivi un même groupe d’enfants dans la cour de récréation de mon ancienne école. Je voulais comprendre comment chacun·e cherche et trouve sa place au milieu des autres. Un jour, je suis arrivée en retard. En suivant les cris “Baston ! Baston !”, j’ai vu Elise, une écolière, sous une pluie de coups… »  En recevant le prix, Oliarj-Ines a défendu le genre documentaire, le qualifiant de « geste politique qui permet de penser et de travailler de manière libre ». Il est dur de voir des enfants souffrir, mais leur souffrance est bien réelle. Un prix mérité qui exclut toute complaisance, étant donné que la jeune victime vit dans les montagnes de la province basque de la Soule, loin des banlieues violentes des grandes villes.

(à suivre)

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