La littérature haïtienne entre deux langues

Cet article du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol a été rendu  rendu public à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO sous le titre  » Le remarquable discours de la « superstar » du PHTK néo duvaliériste Nesmy Manigat.

La littérature haïtienne contemporaine connaît depuis plusieurs décennies des avancées qualitatives sur plusieurs registres (poésie, roman, fresques historiques, essais, etc.) et elle a acquis une notoriété internationale attestée par l’attribution de prestigieux prix. Alors même qu’elle a autrefois été, sauf très rares exceptions, une littérature à dominante francophone, elle se caractérise depuis nombre d’années par l’élaboration à flux constant d’œuvres diverses en créole. Le poète, critique littéraire et dramaturge Jean Durosier Desrivières, l’un des meilleurs spécialistes de l’œuvre de Georges Castera et doctorant en littérature comparée à l’Université des Antilles en Martinique, évoque avec hauteur de vue la dimension désormais multilingue de la littérature haïtienne contemporaine. Ainsi, il expose que « Compte-tenu de l’ensemble des œuvres publiées depuis deux décennies par des auteurs haïtiens, tant en Haïti qu’à l’étranger, on peut aisément soutenir l’idée que la littérature haïtienne s’écrit dans plusieurs langues aujourd’hui : français, créole, anglais, espagnol (…). Il précise que nous sommes désormais en présence « d’une littérature qui s’écrit dans les deux langues officielles du pays, à savoir le français et le créole. Donc, explorer la littérature en langue créole en Haïti, c’est considérer un versant de la littérature haïtienne longtemps négligé et qui s’affirme de plus en plus comme l’une de ses composantes effectives, réelles, mesurables et incontournables » (Jean Durosier Desrivières : « Brève exploration de la littérature en langue créole en Haïti, de ses balbutiements à son affirmation », Madinin’Art, 25 décembre 2011). Durant plusieurs décennies, les étudiants haïtiens ont eu à leur disposition, pour l’étude de la littérature haïtienne d’expression française, le vénérable manuel « Histoire de la littérature haïtienne illustrée par les textes » de Raphaël Berrou et Pradel Pompilus
(3 tomes : Éditions Caraïbes, Port-au-Prince, 1975-1977 ; Éditions de l’École, Paris, 1975). Ils ont également eu recours au livre de référence de Ghislain Gouraige, « Histoire de la littérature haïtienne de l’Indépendance à nos jours » (Imprimerie Théodore, 1960 ; L’Action sociale, 1982 ; réédition : Slatkine, Genève, 2003). L’étude de la littérature haïtienne d’expression française s’est aussi effectuée à l’aide du « Cours d’histoire de la littérature haïtienne » de Dieudonné Fardin et Hérard Jadotte (Éditions Fardin, 1965, 1966, 1968, 2002). Au fil des ans, d’autres ouvrages de référence ont vu le jour, notamment celui de Léon-François Hoffmann, « Littérature d’Haïti » (Éditions EDICEF/AUPELF, 1995). L’ouvrage de Jean-Claude Bajeux, « Anthologie de la littérature créole haïtienne / Mosochwazi pawol ki ekri an kreyol ayisyen » (Éditions Antilia, 1999), occupe une place singulière puisqu’il est la première anthologie bilingue français-créole publiée au cours des années 1990. Carlos Saint-Louis et Maurice Alcibiade Lubin ont publié un « Panorama de la poésie haïtienne » (Éditions Henri Deschamps, 1950), et la plus ancienne publication de type « anthologie de poésie » qu’il nous a été donné de retracer a été rédigée par Louis Morpeau et a pour titre « Anthologie d’un siècle de poésie haïtienne (1817-1925) » ; elle est parue en France, aux Éditions Bossard, en 1925. Pour leur part, Rodney Saint-ÉloiGeorges Castera, Lyonel Trouillot et Claude Pierre ont fait paraître l’« Anthologie de la littérature haïtienne. Un siècle de poésie » (Éditions mémoire d’encrier, 2003), tandis que Rodney Saint-Éloi et James Noël ont publié en 2015, chez Point, l’« Anthologie de poésie haïtienne contemporaine : 73 poètes ». En 2015 également est parue l’« Anthologie bilingue de la poésie créole haïtienne de 1986 à nos jours » sous la direction de Mehdi Chalmers, Chantal Kénol, Jean-Laurent Lhérisson et Lyonel Trouillot (Éditions Actes Sud et Atelier Jeudi soir). Le livre de Nadève Ménard, « Écrits d’Haïti – Perspectives sur la littérature haïtienne contemporaine (1986-2006» est paru aux Éditions Karthala en 2011, tandis que celui de Rachel Price Vorbe, « Initiation à la littérature haïtienne contemporaine », a été publié en 2015 chez C3 Éditions. De son côté, Bruno Doucey a réuni trente-cinq voix venues d’Haïti, des États-Unis, du Québec et de France dans l’anthologie « Terre de femmes – 150 ans de poésie féminine en Haïti » (Éditions Bruno Doucey, 2010). Écrivain, enseignant et éditeur, Christophe Charles a dès les années 1970 élaboré des ouvrages de référence dans le champ littéraire haïtien. On lui doit notamment une « Anthologie de la poésie haïtienne d’expression créole » (Éditions Choucoune, 1979 ; une « Anthologie de la nouvelle poésie haïtienne d’expression française : 60 poètes des années 70-80, le paysage politique et poétique sous la dictature » (Éditions Choucoune, 1991) ainsi que l’ouvrage « 135 poètes créoles d’Haïti de 1750 à 2011 : anthologie » (Éditions Choucoune, 2011). Toujours sur le registre de la poésie, l’« Anthologie de la poésie haïtienne contemporaine (1945-1999) : textes français et créoles » de Raymond Philoctète est parue en 2000 aux Éditions du CIDIHCA. La remarquable et première anthologie trilingue français-créole-espagnol a pour titre « Ayiti cheri / Poésie haïtienne (1800-2015). Poesía haitiana (1800-2015) ». Cette anthologie est le résultat d’un long travail d’élaboration mené par Yasmina Tippenhauer (Casa de las Americas et Legs Éditions, 2017). Comme l’a rappelé le poète, critique littéraire et dramaturge Jean Durosier Desrivières, la littérature haïtienne contemporaine est une littérature transnationale puisqu’elle s’écrit dans les différents lieux d’enracinement de la diaspora haïtienne (États-Unis, Canada, France, Afrique). Pour rendre compte de la vitalité et de la diversité de cette « littérature diasporique », un chercheur chevronné, familier des grands projets de recherche documentaire, Pierre-Raymond Dumas –journaliste, essayiste et enseignant–, a élaboré au fil des ans une œuvre originale. Le résultat de ses travaux de recherche au long cours est consigné dans plusieurs ouvrages de référence, notamment le « Panorama de la littérature haïtienne de la diaspora » (L’Imprimeur II, 1996 et 2000).

Revenons maintenant au titre du présent article, « Le remarquable discours de la « superstar » du PHTK néo-duvaliériste Nesmy Manigat à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO » : le lecteur se demande pourquoi il nous a fallu faire une si longue incursion introductive dans le domaine littéraire… Nous avons entrepris d’élaborer la lecture critique de la récente intervention de Nesmy Manigat à l’UNESCO en posant l’hypothèse de l’existence présumée, dans le corpus littéraire haïtien contemporain, du « genre science-fiction ». Alors même qu’il est attesté, dans les ouvrages de référence que nous avons listés, que le corpus littéraire haïtien est riche en « genres », tendances », « écoles », « cénacles » et registres divers, notre incursion sur le terrain de la littérature haïtienne nous a valu de poser un double constat : (1) il n’existe aucun manuel de littérature haïtienne entièrement rédigé en créole dans un contexte où la production littéraire en langue créole s’est considérablement développée ces dernières années ; (2) le « genre littéraire science-fiction » n’existe pas encore en Haïti. Ce constat a été confirmé par la consultation des catalogues récents des principales maisons d’édition établies en Haïti. Les données dont nous disposons indiquent qu’aucun romancier haïtien n’a jusqu’ici abordé le « genre littéraire science-fiction » mais il y a lieu de rappeler que le talentueux romancier Gary Victor est le premier à avoir inauguré, selon la maison d’édition Mémoire d’encrier, le « genre polar vodou ». En effet, « Cures et châtiments » (Éditions Mémoire d’encrier, 2013) s’inscrit dans le cycle des « polars vodou » de Gary Victor, initié par ses précédentes publications, notamment « Saison de porcs » (Éditions Mémoire d’encrier, 2009) et « Soro » (Éditions Mémoire d’encrier, 2011), œuvres dans lesquelles ont débuté les aventures de l’inspecteur de police Dieuswalwé Azémar ». Chez nos voisins francocréolophones, le Martiniquais Michael Roch est reconnu pour avoir introduit le « genre littéraire science-fiction » aux Antilles. Il est l’auteur notamment de « Twelve », Walrus, 2014, de « Mortal Derby X » Walrus, 2015, de « Les vicariants », tome 1, Mü, 2016, de « Moi, Peter Pan », Mü, 2016, de « Le Livre jaune », , 2019, et de « Tè Mawon », La Volte, 2022. Sur le registre du « polar » aux Antilles, il y a lieu de rappeler que le 15 avril 2016 Emeline Pierre a soutenu à l’Université de Montréal sa thèse de doctorat dont le titre est « Le polar de la Caraïbe francophone : enjeux de l’appropriation du genre ».

De manière ouverte, nous nous sommes posé la question suivante : existe-il des traces, des prémices préfigurant l’élaboration d’une « science-fiction haïtienne » ? Le dictionnaire Le Larousse définit comme suit le terme « science-fiction » : « Genre littéraire et cinématographique qui invente des mondes, des sociétés et des êtres situés dans des espaces-temps fictifs (souvent futurs), impliquant des sciences, des technologies et des situations radicalement différentes ». Pour sa part, Ortolang, le portail du Centre national de ressources textuelles et lexicales de France, consigne la définition suivante de « science-fiction » : « Genre littéraire et cinématographique décrivant des situations et des événements appartenant à un avenir plus ou moins proche et à un univers imaginé en exploitant ou en extrapolant les données contemporaines et les développements envisageables des sciences et des techniques. (…) Être de la science-fiction. Être irréel, impossible, appartenir seulement au domaine de l’imaginaire ».

À partir des traits définitoires de la notion de « science-fiction », nous posons que le ministre de facto de l’Éducation nationale Nesmy Manigat est le premier auteur haïtien contemporain de « science-fiction ». AU SENS STRICT, IL S’AGIT DE « SCIENCE-FICTION POLITIQUE ». Cela est attesté, comme nous le démontrons dans cet article, par le remarquable discours qu’il a prononcé à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO tenue à Paris le 8 novembre 2023 (voir le texte intégral publié par Le Nouvelliste du 8 novembre 2023, « Discours du ministre Nesmy Manigat à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO »). Pour mémoire, le site officiel de l’UNESCO (l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) précise que cette institution spécialisée des Nations Unies compte 193 membres ; Haïti en est membre depuis le 18 novembre 1946. La Commission nationale haïtienne de coopération avec l’UNESCO (CNHCU) a été instituée par décret en novembre 1950. Ouvert en 1994, le Bureau de l’UNESCO en Haïti « relaie le mandat de l’Organisation pour l’amélioration de la qualité de l’éducation, la promotion et la sauvegarde du patrimoine culturel, le développement d’une culture scientifique et technologique ainsi que la liberté d’expression individuelle et des médias. Le Bureau a pour mission d’accompagner le gouvernement et le peuple haïtiens dans la réalisation d’un développement équitable et durable dans le respect des droits de l’homme ».

Sur le plan des idées qu’il défend dans le domaine de l’éducation et sur les plans institutionnel et politique, de quel lieu parle donc Nesmy Manigat ? Quelles sont les principales caractéristiques du dispositif narratif de la « science-fiction politique » chez Nesmy Manigat repérables en particulier dans son intervention à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO tenue à Paris le 8 novembre 2023 ?

La documentation spécialisée comprend plusieurs études majeures traitant des caractéristiques du discours politique contemporain. Deux d’entre elles ont particulièrement retenu notre attention : celle de Corinne Gobin, « Des principales caractéristiques du discours politique contemporain » parue dans Semen, Revue de sémio-linguistique, des textes et discours, 30 | 2011 / Série « Les langages de l’idéologie. Études pluridisciplinaires », ainsi que celle de Virginie Delmas, « Pour une analyse pluridimensionnelle du discours : le discours politique » parue dans La linguistique 2012/1 (vol.48). Nous tiendrons compte de leurs enseignements dans cet article qui est, nous tenons à le préciser, un texte grand public et non pas une dissertation destinée à une revue académique.

Le dispositif énonciatif de la « science-fiction politique » chez Nesmy Manigat, ministre de facto de l’Éducation nationale

À l’échelle nationale, comment se caractérise la situation politique d’Haïti au moment où Nesmy Manigat prend la parole à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO tenue à Paris le 8 novembre 2023 ?

La situation politique aujourd’hui en Haïti se caractérise principalement (1) par la criminalisation/gangstérisation du pouvoir politique et de la gouvernance du pays mise en œuvre, avec l’appui public du Core Group, par le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste ; (2) par le quasi-démantèlement des institutions de l’État que le PHTK n’a de cesse de rançonner et de dépecer au fil des assauts des ayant-droit de la « rente financière d’État »  ; (3) par la concentration totalitaire des pouvoirs du Parlement haïtien, de la Primature et de la Présidence par Ariel Henry, le supplétif et homme de main du PHTK inconstitutionnellement nommé « Premier ministre » par le Core Group ; (4) par la mainmise violente des bandes armées sur plusieurs quartiers de la capitale et nombre de territoires de la province ; et (5) l’augmentation constante du nombre de victimes de l’insécurité résultant de l’action des bandes armées plus ou moins liées au cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste et au secteur mafieux de la grande bourgeoisie compradore. Ainsi, le Cardh (Centre d’analyse et de recherche en droits humains) a récemment confirmé que « 1 564 personnes ont été tuées et 901 autres enlevées, du 1er janvier au 30 septembre 2023, dans le contexte du climat de terreur qui sévit en Haïti, notamment dans la zone métropolitaine de la capitale, Port-au-Prince (…) et quelque 200 mille cas de personnes déplacées (dont la moitié sont des enfants), à cause des violences, ont été signalés, selon les Nations unies » (AlterPresse, 12 octobre 2023). 

L’introduction de l’intervention de Nesmy Manigat est particulièrement intéressante en ce qu’elle révèle, esquive et oblitère : « Mes premiers mots à cette 42ème Conférence générale de l’UNESCO vont à l’endroit des parents d’élèves haïtiens, ces héroïnes et héros qui inventent tous les jours l’espoir en maintenant en vie le système scolaire envers et contre tout, dans notre pays plongé dans une grave crise sécuritaire ». Cette froide manière d’édulcorer la très grave crise sociopolitique que connaît Haïti depuis l’arrivée au pouvoir du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste il y a onze ans ne surprend guère les observateurs attentifs du réel haïtien et elle est certainement connue des délégués des pays présents à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO. À la fois caution intellectuelle et « superstar médiatique » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, Nesmy Manigat profère un discours de « rente politique » destiné à « légitimer », à l’UNESCO et ailleurs, l’inconstitutionnelle captation de tous les pouvoirs de la République (Primature, pouvoirs présidentiel, parlementaire et judiciaire) par ledit cartel. La première caractéristique du dispositif narratif de la « science-fiction politique » chez Nesmy Manigat est donc un « énoncé de légitimation » d’un pouvoir inconstitutionnel, illégal, dénué de la moindre légitimité issue d’élections démocratiques et sans assises populaires.

La seconde caractéristique du dispositif narratif de la « science-fiction politique » chez Nesmy Manigat consiste à anesthésier, pour mieux les banaliser, les obligations constitutionnelles de l’État quant à l’éducation consignée au titre d’un droit à l’article 32 de la Constitution de 1987 : ce sont les parents d’élèves, « ces héroïnes et héros » qui maintiennent « en vie le système scolaire », ce n’est donc pas l’État qui remplit ses obligations en matière d’éducation en Haïti. Dans un pays où 80% des écoles sont financées et gérées par le secteur privé national et international, où la majorité des parents peine à payer chaque mois l’écolage des élèves, le premier auteur de « science-fiction politique », Nesmy Manigat, « dédouane » l’État de ses obligations constitutionnelles et se réjouit au constat que les parents d’élèves soient les véritables supporteurs de la pérennité de l’École haïtienne. Cela traduit une fois de plus la réalité, bien connue des enseignants et des directeurs d’écoles en Haïti, que le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste dont Nesmy Manigat est la « vedette » adulée, n’a pas de véritable projet éducatif pour notre pays. Sur ce registre, il y a lieu de rappeler que la presse haïtienne s’est fait amplement l’écho du scandale du PSUGO, pseudo « Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire » qui s’est révélé être un vaste système de corruption et de dilapidation des fonds de l’État mis sur pied par Michel Martelly et Laurent Lamothe, les mentors de Nesmy Manigat (sur le PSUGO, voir notre article « Le système éducatif haïtien à l’épreuve de malversations multiples au PSUGO » (Le National, 24 mars 2022) ; voir aussi les articles suivants : « Le Psugo, une menace à l’enseignement en Haïti ? (parties I, II et III) – Un processus d’affaiblissement du système éducatif », Ayiti kale je (Akj), AlterPress, 16 juillet 2014. Voir également, sur le même site, « Le PSUGO, une catastrophe programmée » (parties I à IV), 4 août 2016. Voir encore l’article fort bien documenté « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti », par Charles Tardieu, Port-au-Prince, 30 juin 2016.

La troisième caractéristique du dispositif narratif de la « science-fiction politique » chez Nesmy Manigat est l’instrumentalisation de l’amnésie sélective. Ainsi, dès son retour à la direction du ministère de l’Éducation nationale, le ministre de facto Nesmy Manigat a vite fait de reconduire le décrié PSUGO en dehors de tout audit évaluatif et la presse en a fait état à travers divers articles. Ainsi, « Dans le cadre du Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO) seules les écoles publiques sont autorisées (sauf dérogation formelle du MENFP) à accueillir la nouvelle cohorte en première année fondamentale 2014-2015. Les enfants déjà en cours de scolarisation à travers le PSUGO poursuivent normalement leur parcours d’études » (voir l’article « Nesmy Manigat reprend les rênes du ministère de l’Éducation nationale », Le Nouvelliste, 26 novembre 2021). La décision de reconduire le PSUGO doit être mise en perspective au creux des déclarations antérieures de la « vedette » du cartel politico-mafieux du PHTK : « Le ministre de l’Éducation Nationale, Nesmy Manigat, affirme que les 85 directeurs d’écoles récemment épinglés pour corruption dans le cadre du Psugo ne représentent qu’une infirme partie des détournements de fonds publics dans le secteur éducatif. » Et sans identifier les mécanismes institutionnels de ces détournements de fonds publics, il a précisé à cette époque que « Plusieurs centaines d’écoles sont impliquées dans ces détournements (…) rappelant que les directeurs corrompus ont des connexions au sein du ministère de l’Éducation » (voir l’article « Important réseau de corruption au sein du Psugo », Radio Métropole, 13 juillet 2015). Aucun document officiel n’atteste que les directeurs d’écoles épinglés et leurs zélés « correspondants » au sein du ministère de l’Éducation nationale ont été traduits en justice : ils ont certainement bénéficié de l’obscure impunité qui gangrène le corps social haïtien ainsi que les institutions du pays.

La quatrième caractéristique du dispositif narratif de la « science-fiction politique » de Nesmy Manigat consiste, à la tribune de la 42ème Conférence générale de l’UNESCO, à évacuer par le silence les causes et les responsables du chaos actuel « dans notre pays plongé dans une grave crise sécuritaire ». Nesmy Manigat évacue et passe ainsi totalement sous silence les caractéristique structurelles, idéologiques et politiques de cette « grave crise sécuritaire » que connaît le pays mis à sac depuis onze ans par un régime corrompu et dont l’actuel Premier ministre de facto Ariel Henry, parachuté au pouvoir exécutif par un mortifère « tweet » du Core Group, ne détient qu’un seul « mandat » politique : conserver le pouvoir exécutif bénéficiaire de la « rente financière d’État » et assurer « la bonne marche des affaires » du secteur mafieux de la bourgeoisie compradore elle aussi liée aux gangs criminels qui sèment la terreur à Port-au-Prince comme en province. Contrit à faire imploser un mur de marbre, Nesmy Manigat se fend à la tribune de l’UNESCO d’une lunaire confidence en ces termes : « Je pense aussi à ceux qui, en dépit de ces efforts, doivent, pour les protéger, garder leurs enfants à la maison, leurs écoles continuant d’être prises en otage par la violence de groupes armés ». La « science-fiction politique » joue ici à plein régime puisqu’un ministre de l’Éducation nationale éprouve publiquement de la compassion pour les enfants retenus à la maison, privés du pain de l’instruction car leurs écoles continuent « d’être prises en otage par la violence de groupes armés » alors même que le gouvernement Tèt kale se révèle incapable d’assurer la moindre protection des vies et des biens des citoyens haïtiens. Ainsi, évacuer par le silence les causes et les responsables du chaos actuel « dans notre pays plongé dans une grave crise sécuritaire » consiste, dans le dispositif narratif de la « science-fiction politique » de Nesmy Manigat, à instrumentaliser la tactique de l’enfumage politique en sollicitant la compassion des délégués de la 42ème Conférence générale de l’UNESCO sans exposer les véritables causes du chaos actuel en Haïti. Ainsi, aucun rappel n’a été fait à la tribune de l’UNESCO quant à l’impossibilité pour un très grand nombre d’écoliers et d’enseignants d’accéder à leurs écoles partout où sévissent les gangs armés sur le territoire national puisque « 200 mille personnes ont été contraintes de fuir leurs foyers en Haïti, dont 40 mille dans la capitale, Port-au-Prince, depuis la mi-août 2023, à cause d’une recrudescence des violences des gangs armés, indique le Programme alimentaire mondial » (voir l’article d’AlterPresse daté du 31 octobre 2023, « Haïti-Violences des gangs : 200 mille personnes déplacées dont 40 mille à Port-au-Prince depuis la mi-août 2023, selon le Programme alimentaire mondial » ; voir également l’article d’Erno Renoncourt, « Haïti entonne le Gangster Noster sur les ruines de l’État de droit » (Médiapart, 17 juillet 2021), ainsi que celui de Gary Olius, « L’ordre néocolonialiste et impérialiste dans le chaos d’Haïti » (AlterPresse, 6 janvier 2022).

La cinquième caractéristique du dispositif narratif de la « science-fiction politique » de Nesmy Manigat consiste, à la tribune de la 42ème Conférence générale de l’UNESCO, à instrumentaliser le déni de réalité quant aux conséquences de l’inaccessibilité des écoles en raison de la situation insécuritaire. Ainsi, « Dans l’aire métropolitaine de la capitale haïtienne Port-au-Prince, une école sur trois est la cible d’actes de violence, et une école sur quatre est dysfonctionnelle, a révélé une évaluation menée entre avril et mai dans les quartiers défavorisés et difficiles d’accès de Cité Soleil, Croix-des-Bouquets, Delmas, Ganthier, Port-au-Prince Nord et Sud, Pétion-Ville et Tabarre. (…) Selon l’évaluation menée par le MENFP et l’UNICEF, plus de 500 sur 976 écoles évaluées sont dysfonctionnelles ou inaccessibles tandis que 54 d’entre elles sont complètement fermées depuis plusieurs mois, en grande majorité à cause des rivalités entre groupes armés, des affrontements entre les gangs et la police, ou des problèmes d’accès des enseignants dans ces zones » (voir le communiqué de presse paru le 23 juin 2022 sur le site officiel de l’UNICEF en Haïti, « Haiti : une école sur trois est cible de violence à Port-au-Prince »). Selon le site ONU Info, « Les actes de violence armée contre les écoles en Haïti, notamment les fusillades, les saccages, les pillages et les enlèvements, se sont multipliés par neuf en un an, alors que l’insécurité grandissante et les troubles généralisés commencent à paralyser le système éducatif du pays, a averti l’UNICEF jeudi. (…) Au cours des quatre premiers mois de l’année scolaire (d’octobre à février), 72 écoles auraient été prises pour cible, contre huit au cours de la même période l’année dernière. Le bilan comprend au moins 13 écoles prises pour cible par des groupes armés, une école incendiée, un élève tué et au moins deux membres du personnel enlevés, selon les rapports des partenaires du Fonds des Nations Unies pour l’enfance. Au cours des six premiers jours du mois de février, 30 écoles ont été fermées en raison de la montée de la violence dans les zones urbaines, tandis que plus d’une école sur quatre est restée fermée depuis octobre 2022. (…) Selon le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), 60% de la zone métropolitaine de Port-au-Prince est contrôlé par des groupes armés » (voir le site ONU Info, 9 février 2023 : « Haïti : la violence armée contre les écoles multipliée par neuf en un an, selon l’UNICEF »).

La sixième caractéristique du dispositif narratif de la « science-fiction politique » de Nesmy Manigat consiste, à la tribune de la 42ème Conférence générale de l’UNESCO, à instrumentaliser le discours technocratique et « réformiste » et la langue de bois, pourvoyeuse d’un prêt-à-penser préfabriqué, est ici mise à contribution à pleine voilure : « Haïti, tout en étant pris dans la tourmente interminable de l’éducation en situation d’urgence, a pris la mesure des enjeux de la transformation de son système éducatif. Récemment le Groupe local des partenaires d’éducation a trouvé un large consensus en recommandant au ministère de prioriser la réforme curriculaire. La feuille de route du gouvernement haïtien pour ce nouvel exercice fiscal en matière d’éducation précise très bien cette orientation de transformation de l’école haïtienne afin de réduire les inégalités et remédier à l’échec scolaire ». Comme nous l’avons démontré dans un récent article paru sur le site Rezonòdwès.org, « Il faut prendre toute la mesure qu’il y a sur l’étal du ministère de l’Éducation nationale une abondante récolte de « documents majeurs d’encadrement » –qui s’empilent, se chevauchent et se contredisent parfois–, sans que l’on sache, sur le registre de la gouvernance stratégique du secteur éducatif, lequel a la priorité et sert de guide premier. Ces « documents majeurs d’encadrement » ont pour titre : (1) « Cadre d’orientation curriculaire pour le système éducatif haïtien / Haïti 2054 » ; (2) « Cadre pour l’élaboration de la politique linguistique du MENFP » / « Aménagement linguistique en préscolaire et fondamental », (3) « Référentiel haïtien de compétences pour le français et le créole / Referansyèl ayisyen konpetans pou lang franse ak kreyòl », (4) « Plan décennal d’éducation et deformation (PDEF 2020/2030», (5) « Pour un pacte national pour l’éducation en Haïti » (« Rapport du Groupe de travail sur l’éducation et la formation », GTEF, août 2010, qui inclut l’ample volet titré « Vers la refondation du système éducatif haïtien – Plan opérationnel 2010-2015 ») ; (6) le document ayant pour titre « La stratégie nationale d’action pour l’éducation pour tous » daté d’avril 2007 ; (7) le document intitulé « Programme d’interventions prioritaires en éducation (PIPE) 2013-2016 » daté de décembre 2013 ; (8) « Cadre d’orientation curriculaire pour le système éducatif haïtien (COC 2022) » (voir notre article paru le 2 octobre 2023 sur le site Rezonòdwès.org, « L’échec prévisible de la prochaine réforme curriculaire de l’École haïtienne : pistes de réflexion »). Contrairement aux allégations lunaires de Nesmy Manigat selon lesquelles « (…) le Groupe local des partenaires d’éducation a trouvé un large consensus en recommandant au ministère de prioriser la réforme curriculaire » et comme nous l’avons démontré dans cet article, il faut prendre toute la mesure de l’échec prévisible de la prochaine réforme curriculaire portée par le ministre de facto de l’Éducation nationale : il s’agit d’une réforme qui s’annonce déjà très peu consensuelle et qui n’a pas été précédée de l’élaboration et de la mise en œuvre de la politique éducative nationale à laquelle le ministère de l’Éducation devrait s’atteler en priorité et de la manière la plus rigoureuse. L’absence de LA politique éducative nationale de l’État haïtien constitue la plus lourde lacune sur le chemin de toute réforme curriculaire ou de toute velléité de réforme de la gouvernance du système éducatif haïtien.

La septième caractéristique du dispositif narratif de la « science-fiction politique » de Nesmy Manigat consiste, à la tribune de la 42ème Conférence générale de l’UNESCO, à instrumentaliser le double langage : celui qui s’adresse à l’International dont il espère de la compassion et du financement dans le contexte de l’« école en situation d’urgence », « paske lekòl pa ka tann », et celui adressé à l’une des factions du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste lorsqu’il est en quête d’un appui à des projets de « réforme » éducative qui, règle générale, ne font l’objet d’aucun bilan public. Ainsi, comme l’expose un article paru en 2018 en Haïti, « L’ancien ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, Nesmy Manigat, attire l’attention sur des défis immenses qui [sont en lien avec] les problèmes fondamentaux du système éducatif haïtien. Deux ans après son départ du ministère de l’Éducation nationale (…), M. Manigat, actuel président du comité de gouvernance du Partenariat mondial pour l’éducation, constate avec déception qu’aucune réforme n’est en marche malgré l’engagement pris par d’importantes personnalités de la société en faveur du « Pacte national pour une éducation de qualité » (voir l’article « Éducation : la réforme ne doit pas attendre », Le National, 30 août 2018). Sans se référer ouvertement dans le même article à son propre bilan, Nesmy Manigat précise ce qui suit : « Nous avons beaucoup zigzagué et perdu du temps, et, aujourd’hui, à part de simples idées de réforme, nous ne pouvons pas dire que le pays suit un véritable plan ». Cet étonnant sursaut de lucidité, qui éclaire encore aujourd’hui le mode de gouvernance du système éducatif national dont il a la responsabilité politique et administrative, Nesmy Manigat se garde bien de l’exprimer à la tribune de la 42ème Conférence générale de l’UNESCO. « Paske lekòl pa ka tann » l’« école en situation d’urgence » en Haïti doit pouvoir compter sur la sollicitude d’une institution des Nations Unies dans un pays où le PHTK néo-duvaliériste a démantibulé les institutions de l’État (voir le texte de Nicolás Pedro Falomir Lockhart de l’Institut québécois des hautes études internationales, « Haïti : une démocratie sans élections ni institutions ? », février 2015) ; voir aussi l’article de Roromme Chantal, professeur de science politique à l’École des hautes publiques de l’Université de Moncton, « L’ONU, le PHTK et la criminalité en Haïti », AlterPresse, Port-au-Prince, 27 juillet 2022).

Le remarquable discours de la « superstar » du PHTK néo-duvaliériste Nesmy Manigat à la 42ème Conférence générale de l’UNESCO atteste qu’il a passé avec succès l’examen l’habilitant à être reconnu comme étant le premier auteur haïtien contemporain de « science-fiction politique ». Reste à savoir si un discours aussi remarquable figurera bientôt dans chacune des sept versions différentes du LIV INIK AN KREYÒL en lice pour le… prochain Prix Nobel de didactique.

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