La 3
5e édition du Festival Biarritz Amérique latine cinéma et cultures a été marqué par la victoire d’un film chilien, Hangar Rojo (Le Hangar rouge), réalisé par Juan Pablo Sallato. Ce film a décroché la récompense suprême — l’« Abrazo » du meilleur film — ainsi que le prix du jury et celui de la meilleure interprétation, décerné à l’acteur Nicolas Zárate qui y incarne le rôle principal. En s’inspirant par une histoire vraie, le film rend hommage aux officiers chiliens qui, au prix de lourds sacrifices, ont refusé de se plier aux ordres de leurs collègues putschistes dirigés par Augusto Pinochet, lors des jours suivant la fatidique journée du 11 septembre 1973.
Si Hangar Rojo ravive la mémoire d’un épisode tragique relativement lointain, le documentaire ayant remporté le prix du public évoque une tragédie récente qui plonge inévitablement le spectateur dans la réalité contemporaine du Brésil. Pau d’Arco, de la réalisatrice brésilienne Ana Aranha, retrace l’histoire des survivants d’un massacre de paysans sans terre — qui avaient occupé une fazenda (exploitation agricole) improductive — ainsi que le combat qu’ils ont mené aux côtés de leur jeune avocat. Ce documentaire ne pouvait être présenté au public européen à un meilleur moment, juste avant des élections brésiliennes susceptibles de mettre fin à tout espoir de réforme agraire.
« Cinq ans et 4 mois »
Parmi les films en compétition figurait également — déjà primé à Saint-Sébastien — le documentaire dramatique colombien « Cinco años, cuatro meses », de Juan Miguel Gelacio et Esteban Hoyos García. Compte tenu de la réalité brutale qu’il dépeint, il est indispensable d’en parler plus en détail. Ce film relate l’histoire vraie d’une mère à la recherche de son fils, disparu pendant l’une des périodes les plus sombres du conflit colombien : l’ère du président Álvaro Uribe. « Cinq ans et 4 mois », le titre, fait référence au temps que la mère a passé à chercher désespérément son fils, avant de trouver quelqu’un capable de confirmer qu’il avait été tué pour permettre aux groupes paramilitaires d’augmenter leur bilan de guérilleros abattus. À l’époque, en effet, des primes étaient versées en fonction du nombre de guérilleros tués ; les paramilitaires interceptaient donc souvent des transports en commun, enlevaient des jeunes, les forçaient à revêtir des tenues de camouflage vert olive et les abattaient comme s’il s’agissait de guérilleros… Malheureusement, l’histoire de cette mère, Martha, n’est que la partie émergée de l’iceberg. Les réalisateurs du film affirment que, sous la présidence d’Álvaro Uribe, on estime que « jusqu’à 6 000 jeunes ont été déguisés en guérilleros et assassinés »…
Los vencedores
Avant d’aborder l’importance historique de cette édition du Festival du cinéma et de la culture latino-américaine de Biarritz, je souhaiterais attirer l’attention sur deux documentaires qui sautent, pour ainsi dire, non pas tant à l’œil qu’à l’oreille : il s’agit d’œuvres tournées, au moins en partie, en anglais. Dans Los vencedores (« Les Vainqueurs »), le réalisateur argentin Pablo Amparo se rend aux îles Malouines pour explorer les traces de la guerre de 1982 et tente d’engager un dialogue avec les vainqueurs de ce conflit, à savoir les habitants britanniques de l’archipel. Il en ressort un tableau d’ensemble de la situation actuelle : la militarisation des îles, ainsi que la détermination inébranlable des colons et du gouvernement britannique à ne faire aucune concession à l’Argentine. Le jeune parti, en quête de dialogue, se heurte en fait à une mentalité colonialiste et parfois même suprémaciste chez les Britanniques ; la seule forme de sympathie qu’ils manifestent à l’égard des Argentins tient au souvenir de la pitié qu’inspiraient les conscrits argentins, méprisés et maltraités par les officiers de la dictature militaire.
Le message qui se dégage de ce documentaire confirme ce que suggère la géopolitique contemporaine : les Malouines ne sont pas de simples îles isolées, vestiges d’un empire colonial, mais constituent au contraire la clé du contrôle stratégique de l’Atlantique Sud. Or, quiconque contrôle l’Atlantique Sud tient en échec non seulement — et pas tant — l’Argentine, mais surtout le Brésil. Voilà qui en dit long sur le « B » des BRICS, sur le « multipolarisme » et sur le « Sud global » — autant de termes très en vogue aujourd’hui dans les salons diplomatiques et sur les réseaux sociaux, parmi ceux qui cherchent des alternatives à une mondialisation sous hégémonie anglo-américaine… Dès lors on voit mieux les enjeux géostratégique que cette guerre ne dit pas : les îles Malouines font office en effet de place forte militaire destinée à empêcher l’émergence de telles alternatives géopolitiques crédibles.
« Panama Deception », réalisé par l’Américaine Barbara Trent va dans le même sens. Ce film relate l’invasion du Panama par les États-Unis sous l’administration de George H. W. Bush. Il propose une lecture qui contredit celle des médias dominants de 1992 dont l’écho resonne brutalement dans notre actualité. Car cette opération militaire ne visait pas uniquement la capture du général Noriega — tombé en disgrâce auprès des États-Unis après avoir servi d’agent dans les « guerres sales » menées par la CIA contre le Nicaragua sandiniste dans les années 1980— mais à mettre fin au « syndrome du Vietnam ». En d’autres termes, sans le Panama, qui a servi de banc d’essai pour une invasion directe, les interventions ultérieures en Irak, en Afghanistan, en Libye, etc., auraient été sans doute plus difficiles à mettre en marche.
Ainsi, les Malouines et le Panama — survenus au début et à la fin des années 1980, au centre et au sud de l’hémisphère occidental — ont fait office de tremplin et de rempart géopolitique pour des opérations d’une tout autre envergure, déployées aux quatre coins du globe jusqu’à aujourd’hui. Il apparaît donc clairement que l’Amérique latine demeure le laboratoire de l’hégémonie américaine à l’échelle mondiale.
Cela expliquerait en contre partie que ces deux conflits ont rendu possible la « vague rose » qui lui a succédé, soit l’avènement de gouvernements de gauche sur le continent : du premier mandat de Lula au Brésil aux mari et femme Kirchner en Argentine, en passant par les débuts de Chávez au Venezuela, l’ascension d’Evo Morales en Bolivie et la présidence de Bachelet au Chili. En effet, en choisissant de s’opposer à un ancien agent de la CIA comme Noriega, ainsi qu’aux putschistes argentins — issus de la tristement célèbre « Opération Condor » orchestrée par Kissinger dans le Cône sud —, les États-Unis ont fini par perdre, en les trahissant, le dernier soutien social qui leur était resté fidèle.
Passage de témoin
Je disais que l’édition de cette année dépasse le cadre habituel. Elle marque la fin d’une époque et d’une culture politique, tout en symbolisant la transmission du témoin aux nouvelles générations. La présence, au sein du jury, de Carmen Castillo — figure respectée en France dans les milieux littéraires et cinématographiques — ainsi que celle de deux invités prestigieux, Costa-Gavras, cinéaste engagé, et Régis Debray, intellectuel « organique » au sens gramscien du terme, ne relèvent pas de l’ordinaire. Carmen Castillo (veuve de Miguel Enríquez, dirigeant du MIR chilien), Régis Debray (qui fut engagé aux côtés de la Révolution cubaine et présent en Bolivie après la capture et la mort d’Ernesto « Che » Guevara) et Costa-Gavras (réalisateur de films à forte portée politique) incarnent, à eux trois, une ou deux générations d’antifascistes marquées par le tiers-mondisme — « là où le soleil se lève au sud », pour reprendre les mots de Régis Debray —, par la résistance antifasciste et par la Révolution cubaine. Une génération qui a combattu en première ligne, tant par les armes que par la critique, et par « la critique des armes ».
Trois films hors compétition sont, à cet égard, étroitement liés à ces trois personnalités. L’un d’eux est un documentaire autobiographique de Carmen Castillo, dans lequel la militante et révolutionnaire revient sur un épisode tragique de son existence. Elle tente de surmonter la perte de son enfant, survenue alors qu’elle vivait en exil, au moment même de l’assassinat de son compagnon de lutte. Castillo y dialogue avec sa mère et ses enfants, qui ont payé un lourd tribut à l’engagement politique de leur mère.
« Le siècle de Costa-Gavras » est une série de six épisodes — dont le quatrième a été présenté à Biarritz — dans laquelle le cinéaste franco-grec dévoile les coulisses de ses films, marqués par un engagement politique fondé sur des aspirations à la justice sociale et à la résistance.
Les survivants du Che, de Christophe Dimitri Réveille, retrace l’histoire de trois Cubains — connus sous les noms de guerre de Pombo, Urbano et Benigno — qui ont réussi à échapper à la débâcle ayant marqué la fin du Che dans la quebrada de Yuro, dans le sud de la Bolivie. Ce film est indissociable de l’expérience de Régis Debray, présent en Bolivie à cette époque et alors prisonnier du régime de René Barrientos.
J’ai l’impression que la génération militante, incarnée par Carmen Castillo, Costa-Gavras et Régis Debray, souhaite transmettre le récit de son expérience politique — à la fois professionnelle et personnelle — au sein d’un contexte politique particulièrement difficile, marqué par la montée d’une droite dure en Europe et d’une droite « trumpiste » en Amérique latine.
Cette transmission est à la fois naturelle et nécessaire. Désormais, dans ce 21e siècle, l’hégémonie américaine s’appuie sur un phénomène différent : le fondamentalisme protestant « évangélique », né aux États-Unis et développé à l’ombre de l’extrémisme d’obédience calviniste. En fait on est dans un autre contexte politique et socioculturel marqué par le virtuel, le digital, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle.
La génération Castillo-Gavras-Debray a accompli sa part, et ce, avec courage. Il appartient désormais aux jeunes générations de comprendre et d’accueillir avec reconnaissance ces témoignages directs, qui constituent une mémoire historique et un héritage pour se confronter à la réalité du XXIe siècle.
