Biarritz et l’Amérique latine, 25 ans de passion

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La 25e édition du Festival latino-américain des cinémas et des cultures a fait un choix intéressant et courageux cette année avec un programme focalisé sur une cinématographie peu connue dans l’univers latino-américain, à savoir la production d’Amérique centrale. Comme l’a affirmé Abner Benaim, réalisateur panaméen « dans notre époque si marquée par le langage des images, un pays sans cinéma est un pays invisible » et il faut souligner que grâce au Festival de Biarritz, pour la première fois peut être, un public francophone a pu visualiser ce qui se fait le long de ce pont terrestre entre deux grands pays comme le Mexique et la Colombie.

Voyons ce qui se passe dans cette « périphérie de la périphérie », comme a défini l’Amérique centrale Maria Lourdes Cortés Pacheco, directrice de l’école de cinéma de l’Université Veritas au Costa Rica et du Fond pour l’aide à l’audiovisuel d’Amérique centrale et de Cuba (CINERGIA). Premier constat : « la production s’est multipliée grâce à l’arrivé du numérique qui rend le tournage d’un film beaucoup moins cher » de dire Pacheco qui a rappelé « que dans l’entière décennie des années 90, un seul film a été tourné en Amérique centrale ». D’autre part, insiste le directrice de CINERGIA, « les gouvernements n’ont pas pris conscience que le cinéma est un produit culturel important pour les petits pays » ; où pour le dire brutalement, dans les mots du panaméen Abner Benaim « pourquoi former des astronautes si il n y a pas de programma spatial ? ».

Venons-en  justement à deux documentaires de ce cinéaste original formé à l’école de cinéma de Tel Aviv, « Zachrisson » et « Invasion ». Le premier est un touchant portrait de Julio Zachrisson, le peintre panaméen, vivant à Madrid et devenu aveugle. L’œuvre est une essai poétique sur la peinture et la cécité et peut être la parole. Magistral hommage à la force mystérieuse de l’artiste de voir sur l’écran le vieux peintre raconter au cinéaste les peintures qu’il ne peut plus voir, de faire la description minutieuse  des couleurs qui composent les peintures ; bref le peintre refait ses peintures en les racontant. Tout est dit.

Avec « Invasion », Abner change radicalement de registre pour raconter là  ses compatriotes l’invasion américaine de Panama de 1989. Cet épisode plus ou moins oublié d ela mémoire collective raconte comment Bush père  fera  tomber Noriega, l’ancien allié compromis avec les narcotrafiquants et engagé dans le financement de la guerre sale contre les Sandinistes du Nicaragua. « Invasion » n’est pas seulement un essai sur la mémoire d’un peuple mais aussi un essai pour comprendre comment les souvenirs se transforment pour forger la narration du présent.

Nous avons dit qu’Abner Benaim est israélien et panaméen, nous avons aussi clairement indiqué qu’il a un remarquable versatilité. Ces deux raisons expliquent peut être pourquoi, fair-play oblige, nous n’avons pas résisté à la tentation de lui demander comment vit-on dans son cas la double identité d’envahi en tant que panaméen et d’envahisseur en tant qu’israélien… Abner Benaim a répondu « qu’en tant qu’activiste pour la paix, il ne sent pas du côte des envahisseurs » et a dressé un  portrait courageux et inquiétant de l’État Hébreu. Dommage qu’il n’a rien remporté cette année à Biarritz.

« Te prometo anarquia » ou je te promets l’anarchie est un film guatémaltèque de Julio Hernandez Cordon, mais il a été tourné au Mexique. Cette contradiction apparente, à propose du cinéma centre-américain, est en fait l’un des problèmes de la jeune cinématographie d’Amérique centrale : « nous n’avons pas pu trouver des acteurs prêts à jouer une couple d’amis et amants homosexuels » a expliqué son réalisateur.  Au Guatemala l’homophobie  est objet de dérision comme  l’usage des langues indigènes sur l’écran . Signe que le chemin  est encore long pour pouvoir arriver à une cinématographie sans complexes.

Si on regarde le palmarès des œuvres gagnantes d’autre part, on remarque une claire victoire des films brésiliens. « L’abrazo », l’accolade, le prix principal pour le meilleur film est allé en fait à « A cidade onde envelheço », ou ‘la ville où je vieilli’ réalisé par Marilia Rocha. « Aquarius » réalisateur brésilien Kleber Mondonça a obtenu le Prix du jury et sa protagoniste, l’actrice Sonia Braga celui de la meilleure interprétation féminine.

Le film de Marilia Rocha raconte l’histoire de deux amies portugaises au Brésil tiraillées par l’envie de changer de cap et faire leur vie au nouveau monde, et le besoin de se sentir enracinés dans un pays, une ville où elles comptent vieillir. Il est difficile de ne pas voir dans ces deux filles portugaises le réflexe de la jeunesse d’Europe du sud, saignée par la crise économique et qui a repris la voie de l’émigration. A la différence des générations précédentes ,nostalgique de leur pays d’origine figé dans le temps du départ ,  ces jeunes migrants d’ aujourd’hui, Internet aidant, peuvent suivre à distance les transformations ayant lieu dans l’ancien pays. La nostalgie et les racines sont devenues donc des mots qui se déclinent de façon différente.

« Aquarius » est l’histoire de la résistance d’une femme d’une soixantaine d’années (Sonia Braga) qui se bat contre des promoteurs immobiliers qui veuillent acheter son appartement dans un bâtiment historique. Sans vouloir enlever rien aux remarquables talents d’actrice de Braga, qui mérite son prix de la meilleure actrice de la compétition, on pense que la thématique très globale du film est très facile à comprendre pour tous les publics du monde ce qui a permis de peser dans la décision de lui octroyer le prix du jury.

Le dramaturge chilien Alejandro Sieveking, reconverti en acteur protagoniste du film argentin « Invierno », L’hiver, (voire chronique précédente à propos du Festival de Saint-Sébastien) d’Emiliano Torres a remporté le prix de la meilleure interprétation masculine. Prix mérité pour cet artiste qui a su porter à l’écran cet univers masculin et solitaire qu’est la Patagonie des éleveurs de brebis, le portrait d’un monde qui disparaît  au moment où les propriétaires veulent reconvertir l’élevage en exploitation touristique.

 

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