Emmanuele Coccia est-il un penseur néo-libéral ? C’est la question qui s’est imposée à moi en l’entendant parler le 15 octobre dernier à la Maison de l’Italie de la Cité universitaire de Paris. Nous étions une petite quinzaine dans l’assistance composée pour la plupart d’étudiants. Après avoir lu sinon relu ses principaux ouvrages, j’étais très curieux de l’entendre. Que dirait-il de l’amour moderne, objet de son dernier essai et comment répondrait-il aux questions de Valeria Russo, auteure de l’archéologie du discours amoureux ?
Faut-il ajouter que j’étais bien disposé à son égard. J’avais été séduit par ces essais à contre-courant du climat crépusculaire dans lequel nous avaient entretenus deux générations d’intellectuels : les théoricien du silence, les philosophes du soir, bref de l’inexorable déclin de l’humanité. La pensée deviendra-t-elle nostalgique avec l’âge ? Et qui plus est s’était-elle remise de l’échec retentissant du « Grand Soir » marxien auquel nous étions tous conviés ? « Après Marx, avril ! » avait pourtant claironné une Maria Antonietta Macciocchi ancienne communiste. Mais ce printemps-là fut éphémère et trompeur. Les étudiants d’alors qui contestaient l’autoritarisme communiste ne se sont pas méfiés du loup de l’individualisme qu’ils faisaient entrer dans la bergerie sociale. Avec les résultats que l’on sait : aujourd’hui la dictature revient au galop en empruntant le discours du libéralisme technologique de l’un et la pratique de la dictature prolétarienne de l’autre.
La diritta via
Où se trouve donc la « diritta via » ? Dans son dernier ouvrage, Coccia la recherche dans la « selva oscura » des passions et des sentiments de notre époque. C’est bien, mais est-ce suffisant ? D’où ma question qui pourrait se reformuler en corollaire : Coccia s’inscrit-il dans cette lignée de penseurs du matin qui, de Montaigne à Bachelard, ont ouverts des chemins de traverse ou alors nous prépare-t-il à accepter, comme le redoutait déjà Kundera, pour les écrivains de « cess(er) de chercher le jamais-dit (pour) se remettre, docile, au service de la vie collective qui exigera de lui qu’il rende belle la répétition et aide l’individu à se confondre, en paix, et dans la joie, avec l’uniformité de l’être » ?
Le chemin vers « la paix et la joie » retrouvées, Coccia s’y engage très tôt en prenant brillamment le contrepied des lieux communs contemporains qui emprisonnent la vie sensible (titre de l’un de ses premiers ouvrages) dans sa gangue dogmatique et morose. Il poursuivra cette déconstruction avec la publicité que l’on croyait vendue au Grand Capital et dont il révèle à ses lecteurs, étonnés, qu’elle cache des trésors de félicité. La vie des plantes poursuit ce chemin buissonnier en nous faisant voir le formidable laboratoire de notre flore qui nous gratifie de l’air que nous respirons. Quant à ses Métamorphoses, elles nous révèlent que la dernière d’entre elles-la mort- n’est pas celle que l’on croit. Nous mourons et ressuscitons plus d’une fois fois, comme les chats, et nous ne le savions même pas ! Toutes ces réflexions aussi surprenantes que joyeusement roboratives sont autant de cailloux semés par un petit Poucet malicieux tout content de retrouver la maison du bonheur, objet de son avant-dernier opus. Il n’était donc pas surprenant que l’impétrant aille jusqu’au bout de ce chemin merveilleux, soit vers sa finalité active et primordiale : l’amour !
Qu’est-ce que l’amour moderne ?
Comment l’amour peut-il nous redonner un pouvoir d’agir au sein de notre espace public mondialisé, polarisé ? Pour Coccia la réponse coule de source. En revenant aux fondamentaux de notre identité contemporaine. Et quelle est donc cette identité réduite souvent au statut, à la race et au genre ? Elle tient en deux mots : l’amour (la famille, le couple) et le travail (la production).
C’est le canadien Charles Taylor qui le met sur la piste. Ce théoricien du multiculturalisme considère dans son essai-phare les « sources of self » que l’amour et le travail, jadis méprisés (et laissés aux femmes et esclaves), sont la clef du projet moral de l’Occident contemporain. En plaçant « la recherche du bonheur » par l’amour de la famille et du travail au cœur des enjeux politiques de la Cité, les penseurs occidentaux rompent avec un modèle de gouvernement arbitraire instrumentalisé depuis des siècles au bénéfice des seuls Princes de ce monde.
Coccia réactualise cette morale que masque la guerre culturelle contrela démocratie. Un événement, selon lui, va bouleverser la donne. Le mariage pour tous. En l’élargissant aux conjoints de même sexe, le droit reconnaît que le mariage n’est plus lié à la procréation. C’est une révolution anthropologique. Car, pour la première fois dans l’histoire, le lien immémorial à la reproduction qui rattachait le corps de la femme au renouvellement de l’espèce est rompu. Le mariage retrouve par-devers soi son projet moral originel à savoir : produire du commun par le biais du travail et de la famille (les gens que l’on aime).
Dès lors, comment distinguer la famille d’une entreprise ? Cette question ouvre un espace adjacent (par-oiden) qui permet de reconfigurer le mariage à l’aulne des exigences de la vie moderne. Dans les grandes villes où un bon tiers du parc immobilier est occupé par des personnes seules et où la moitié des enfants naissent d’union libre (et souvent au sein des familles monoparentales désargentées), le mariage en tant qu’institution, affirme le philosophe italien, peut réactiver l’innovation et la création de la richesse en remettant l’amour au centre du jeu politique et économique.
Adam Smith « rides again! »
Ce projet toutefois on le retrouve dans sa version chimiquement pure chez Adam Smith. Le fondateur du libéralisme économique faisait alors de la Main de Dieu le grand régulateur de la vie publique. Il assumait que si chacun cherche son mieux-être pour améliorer sa condition, la somme de tous les égoïsmes produirait en dernière instance le bien commun. Pour ce faire, l’auteur de la Théorie des sentiments moraux s’intéresse d’abord aux liens d’empathie qui peuvent unir les personnes entre elles. Selon lui, le marché économique ne peut véritablement opérer de façon équilibrée que s’il est encadré par une société déjà structurée où s’appliquent des règles d’éthique, de justice et d’empathie entre ses membres. C’est dans cette perspective qu’il entrevoit « la richesse des nations », son ouvrage phare.
Lorsque Smith réfléchit à ces questions au milieu du XVIIIe siècle, l’économie est encore « la loi de la maison », c’est-à-dire à la lettre sous le contrôle de la famille et de la religion dont un Max Weber nous a montré le rôle éminent qu’elle a joué pour la contenir. Mais dès le XIXe siècle, l’économie va s’émanciper des liens familiaux pour devenir « sauvage » avant d’être régulée non plus par la famille, dépassée par le monstre qu’elle a enfanté, mais par les mouvements politiques et syndicaux issus de la réflexion marxiste. Sous leur pression, les gouvernements européens édicteront les premières lois sociales tandis que le marché, lui, continuera à armer les nouveaux États-nations pour la suprématie de leurs marchés respectifs qui aboutira à deux guerres mondiales. Rien de moins.
L’angle aveugle comme l’amour !
Que s’est-il passé donc passé dans les replis du moi pour arriver à de telles tragédies ? Tout simplement que le « self » occidental, christianisé puis déchristianisé, mais toujours plus urbanisé a trouvé dans l’individualisme une manière de se libérer du lien d’empathie en fondant sa légitimité sur le marché. La critique marxienne lui répondra du tact au tac en analysant d’abord les dérives des moyens et des rapports de productions rebaptisés « infrastructure ». Dans cette logique, c’est ce socle économique et matériel qui pèsera de tout son poids sur la superstructure (les institutions politiques, l’État, le droit, la religion, la morale, la culture) et non l’inverse. Pour Marx, la résolution des disparités de classes induites par le premier allait forcément se répercuter sur le second. Fatale erreur de perspective.
C’est en effet par la superstructure et ses innovations technologiques que le capitalisme devenu ultralibéral triomphera des régimes communistes, imposant du coup, la loi du marché comme une déité universelle et imprescriptible. Cette sacralité du Marché est devenue nolens volens, le nouveau veau d’or de notre monde « moderne » qui n’a à cet égard jamais été moderne, pour reprendre la pertinente observation d’un Bruno Latour.
Mammon toujours luit !
Faut-il répéter la scène inaugurale mosaïque et fracasser sur cette vieille idole les Tables de la loi ? Encore faut-il s’en souvenir. Mais « ne rien faire qui puisse nuire à autrui » n’est pas donné d’emblée ! Car où naît donc la jalousie si ce n’est dans l’intimité familiale ! La psychanalyse nous a appris que le ressentiment, né du désir mimétique, est la passion la mieux partagée qui soit. La famille est la fabrique des Atrides et de l’exécration qui conduira Gide à proférer son célèbre cri : « Famille je vous hais ! » Le cocon familial est la première instance de la lutte des classes.
Et le désir bordel !
Mais l’auteur balaie d’un revers de la main la critique sociologique et psychologique du désir. Il l’admettra d’emblée en dénonçant la détestation qu’il nourrit à l’égard d’un Bourdieu. Rien non plus sur les travaux sur la famille d’un Emmanuel Todd qui démontrent comment les traditions de transmission de l’héritage déterminent le destin de ses membres. Au lieu de voir le désir comme une source de conflits ou une illusion mimétique, le philosophe italien le théorise comme une force de métamorphose positive qui lie l’humain à l’ensemble du vivant. C’est un choix pertinent qu’on aimerait partager. Mais ne pas voir le choc que le désir peut nourrir, c’est se limiter à ne voir qu’un aspect de la réalité et condamner l’amour et le travail à n’être qu’un fantasme pour bisounours.
Ce sont les interrogations que j’aurai voulu objecter, mais la conférence excluait d’emblée une période de questions. Dommage. Doublement dommage sur un thème aussi engageant pour tous et chacun. J’étais déçu par l’expose du professeur Coccia. J’espérais davantage, c’est vrai, de cette revisitation. Les fondements du projet social-libéral mérite plus que jamais, comme la langue « la plus digne et illustre »… de le « débarrasser de ses broussailles et de ses ronces » pour retrouver, comme Dante « la diritta via ».
