Saint Sébastien : La guerre dans tous ces états

Les guerres font rage. Il est donc normal que les répercussions de ces conflits se soient également fait sentir au Festival international du film de Saint-Sébastien.

Tout d’abord, il faut signaler que Naza, le documentaire israélien désormais célèbre sur le génocide à Gaza, dirigé par les héroïques Yuval Abraham et Rachel Szora a remporté le prix du public. Il convient de noter que les deux réalisateurs n’ont pas pu être présents en raison des menaces qu’ils ont reçues.

Je dois admettre que le tourbillon de mots décrivant l’horreur a emporté mon âme dans un mouvement de bascule, oscillant entre pics de colère et abîmes d’angoisse. Il est dès lors difficile de rester concentré sur le film lui-même… Peu importe, tout a déjà été dit sur ce film. Inutile d’en rajouter…

Mais la guerre ne se limite pas à Gaza. Comme il est tragiquement inévitable, le conflit en Ukraine a touché le festival, tant de manière indirecte (voir la chronique précédente sur les éleveurs de rennes de Scandinavie du Nord) que directe.

February, Seven Days

En fait, l’un des films les plus intéressants de la 74e édition du festival de Saint-Sébastien est February, Seven Days , de la réalisatrice ukrainienne Tatjana Moutchnik. L’histoire est centrée sur une famille juive d’Odessa, dispersée à travers l’Europe, qui se retrouve dans une ville allemande pour la « shiva » — la période traditionnelle de sept jours de deuil dans la tradition juive suivant les funérailles de la mère et/ou grand-mère décédée. C’est précisément durant cette semaine que débute ce que l’on appelle l’ « opération militaire spéciale »…

Les différents membres de la famille traversent alors une crise, réagissant de manières divergentes et conflictuelles à la guerre qui frappe leur pays d’origine. Tandis que le grand-père russophone reste instinctivement fidèle à la Russie, les jeunes prennent parti pour l’Ukraine, refusant même de parler leur langue, le russe. Il est aisé de voir, dans cette semaine de février 2022, mise en film, une métaphore de la mort d’un pays nommé Union soviétique et des scissions engendrées par sa fin : l’ancienne génération reste fidèle à une sorte d’idéal collectif unitaire, les nouvelles générations désormais post-soviétiques et occidentalisées rejettent le passé et la génération intermédiaire tente de tirer parti de la situation pour mieux survivre.

À noter également un fin détail qui signe le film culturellement: le film s’ouvre et se clôt sur le thème du patinage artistique, une discipline mêlant sport et art dans laquelle l’espace russophone et ukrainien excelle, là-bas dans l’est à coté des « Yiddishlands » ashkénazes. S’agissant d’un premier film, le moins que l’on puisse dire est que la réalisatrice Tatjana Moutchnik a démarré sa carrière sous les meilleurs auspices.

« Minotaure »

Le film « Minotaure » du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev est arrivé à Saint-Sébastien, aureolé de son succès cannois. Ce qui confère à ce thriller — un remake du célèbre La Femme infidèle de Claude Chabrol (1969) — sa singularité, c’est précisément son cadre : une ville de province russe durant la période de mobilisation qui a suivi le lancement de l’« opération militaire spéciale ». Zviaguintsev y relate les déboires d’un entrepreneur qui devient assassin mais parvient à échapper à la justice grâce à la déliquescence morale de la société qui l’entoure.

Mugalim

En restant dans la zone « post-soviétique », signalons Mugalim qui signifie « maître » ou « enseignant » en kazakh. Ce film de la réalisatrice kazakhe Ayana Nurdinova raconte l’histoire d’un professeur de piano dans un village au bord du lac Balkhach, qui rêve de devenir musicien au sein de l’orchestre philharmonique de la capitale.

L’œuvre est tournée en kazakh et en russe. Toutefois, un détail frappe non pas l’œil, mais l’oreille de quiconque — comme l’auteur de ces lignes — s’intéresse aux questions sociolinguistiques. Dans le film, le russe est principalement parlé par la directrice d’école autoritaire et par les voisins du professeur de piano, à savoir un jeune homme atteint d’un handicap mental et sa mère désespérée, qui finit par se suicider en se noyant dans le lac. Il semble donc que, dans l’inconscient de la réalisatrice kazakhe, le russe soit perçu comme une expression du pouvoir, du désespoir suicidaire et du handicap mental. Interrogée directement, Ayana Nurdinova a toutefois assuré que tous ces personnages étaient uniquement le fruit de ses souvenirs d’enfance. Tant mieux.

 

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