Ce n’est pas la première fois que le multiculturalisme notamment au Canada est mis à l’épreuve. En 1988, lors des Jeux olympiques de Séoul, le sprinter Ben Johnson d’origine jamaïcaine avait perdu sa médaille d’or pour dopage et sa canadianité, célébrée avec force drapeaux, fut brutalement réduite à son origine ethnique. Avec le « cas Thélyson Orélien » accusé d’avoir rédigé son roman best-seller, grâce l’intelligence artificielle, nous changeons de registre. Car ce n’est plus la force et l’agilité physiques que l’on attribue aux descendants noirs qui sont questionnées, mais « l’authenticité » de leur démarche intellectuelle. Thélyson Orélien en bon élève, formé à l’école coloniale, semblait avoir brillamment assimilé la leçon. Mais non ! Or voilà qu’il s’en écarte et brise un double plafond de verre. Le premier est celui que le multiculturalisme canadien et sa variante québécoise qui reconnaissent « les autres » en les conservant au sein de leur propre communauté ; le second, autrement plus important, est celui qui a trait à l’usage de la technologie dans la construction de la vérité.
Ce n’est pas hasard si le débat se répercute plus intensément en France, au Québec et dans leur espace linguistique immédiat : la francophonie. Car c’est sur les frontières françaises (Strasbourg) que fut inventée jadis une nouvelle technique. L’imprimerie de Gutenberg ouvrait alors un nouvel espace d’expression. Et de pouvoir. C’est de cet espace dont nous sommes en train de sortir. Un peu d’histoire s’impose.
A l’époque la monarchie française avait bien compris son importance. C’est pourquoi François 1er et ses descendants reprendront à leurs compte autant les caractères d’imprimerie que les institutions littéraires italiennes (La Trusca…). Paris deviendra l’arbitre des élégances et la capitale des arts et des lettres. Faut-il d’ailleurs s’étonner si le siège social de l’UNESCO s’y trouve.
La littérature n’est pas anodine. Par la langue, elle participe à la fondation de l’identité nationale et donne ses lettres de noblesse à l’État souvent tenté d’ailleurs de faire de la nation son dogme. Malheur à celui qui s’y oppose.
Dante qui cherchait la langue de la poésie originelle avait jadis montré qu’il y avait une part machinique dans la langue écrite. Cette langue, il l’appellera « grammaire » : bien peu alors la maîtrisaient puisque, il faut d’abord savoir lire, car « on ne peut régler ni doctriner en elle sans longueur de temps et acharnement d’études ». À cette langue « secondaire », il oppose la langue première, le vulgaire que l’on imite en entendant la nourrice : la langue de l’amour. Ce faisant, Dante fixait la « diritta via » aux générations suivantes : transposer l’amour de la langue naturelle, la plus noble dans la seconde « qui est faite plutôt par l’art ». Le mot « art » qui en latin désignait l’adresse, la dextérité pour exercer une profession manuelle ou intellectuelle traduisait le grec ancien tekhnè (qui a donné « technique »). En inversant le rapport entre langue naturelle et langue artificielle, celle qui demande un effort et celle qui n’en demande pas, l’auteur d’origine haïtienne dévoile l’artifice de toute représentation . En transgressant les frontières de la subjectivité humaine, il montre comment le moi, par lequel la langue chemine, construit ses représentations.
Or ce laboratoire n’est pas ce lieu subjectif, le for intérieur, où l’écrivain dans sa solitude créative fait surgir seul son œuvre, il ne l’a jamais été d’ailleurs. Il est désormais accessible à tout un chacun par l’IA pour le meilleur et pour le pire à condition de savoir poser les bonnes questions ? Et c’est cela où se joue l’avenir où l’en cause aussi l’appartenance nationale de l’auteur. Car qui est artiste ? Qui est écrivain ? Il n’agit plus de parvenir à maîtriser son art puisque les réseaux sociaux offrent à tout un chacun un espace inédit transnational. Mais il s’il s’agit de retrouver la vertu cardinale de l’écrivain : le génie. Le génie est la compétence natale, technique que l’on utilise également pour construire des routes ou des ponts : c’est le génie mécanique qui préside au génie intellectuel.
C’est ce cycle qui se termine et qui remet paradoxalement l’artiste au centre du jeu. Les mécènes de l’ancien régime (La Cour, l’Église) dont ils avaient voulu s’émanciper les censurait souvent pour leurs idées, mais leur laissaient carte blanche pour les surprendre, les émouvoir et les faire rire (Rabelais) par la beauté et la singularité de leurs œuvres. Il s’est donc établi un pacte non écrit où les idées (le fond) les plus révolutionnaires empruntaient les atours les plus beaux (la forme) pour toucher ces « happy few ». C’est à cette jauge (l’originalité de la beauté) que les artistes pouvaient marchander leurs arts. Car l’art est un dressage du regard ; une focalisation. Pour advenir, il se doit d’établir un cadre à partir duquel l’artisan va travailler patiemment et sûrement. Les nouvelles technologies. D’où les Belles Lettres et les Beaux-arts. C’est un artifice certes d’où viennent d’ailleurs art et artifice, mais aussi artificiel. Car cela consistait à construire une représentation parallèle. Or, dans cette construction, la technologie est partie prenante. Athéna était la déesse de la technique et du langage. Car la technique permet de démultiplier la force mécanique. La force mécanique la plus importante fut jadis fournie par les esclaves. La Rome républicaine et impériale puisa abondamment dans cette ressource humaine à bon marché. Et ses lettrés patriciens ne s’en privèrent pas. Cicéron avait une quarantaine « d’agents conversationnels » choisis pour les compétences dans la littérature de l’époque et du grec. Ces « agents » s’occupaient de sa bibliothèque, de classer ses manuscrits, de les annoter, de les retranscrire, de les améliorer et qui sait ? de les réécrire. Cicéron rigolait peut-être de nos débats actuels sur l’IA. Car tout art est par essence artificiel !!!
La question est posée. Comment reconnaître dès lors l’original de la copie ? C’est la culture et l’érudition qui permettraient de les distinguer. Or cela interroge également le statut que l’on confère à la vérité. Faut-il la prendre à « la lettre » ou s’en distancer lorsqu’on l’écrit en faisant « un pas de côté » ? Parodie. Rabelais, fan de cette « nouvelle technologie » appelée alors l’Imprimerie, y répond à sa manière par la parodie en inventant le roman contemporain. Hier comme aujourd’hui, la technique oblige les narrateurs de notre condition humaine à se dépasser pour le meilleur ou pour le pire. Cet épisode, en tout état de cause, remet l’artiste authentique, celui « dont la main tremble » (Dante) au centre de la cité. Tant mieux ! Car c’était ça ou mourir !
À bon entendeur, salut !
