Quelle diversité culturelle pour les pays du sud ?

Nous avons reçu ce compte-rendu de la part d’Adrien Guillot que nous publions car il rebondit sur la publication d’un ouvrage récent qui nous vient du Maroc  où la question de la diversité culturelle est débattue à l’aulne du débat postcolonial.

La faute et le festin – La diversité culturelle au risque de la culture de Driss C Jaydane -Editions la Croisée des Chemins – Casablanca 2016

Avec une intuition de départ originale, la lecture de ce nouvel essai, où Driss Jaydane semble vouloir en finir avec le concept de diversité culturelle, se révèle décevante.

La diversité culturelle serait le masque de la repentance coloniale et le cheval de Troie du Capital. Derrière cette thèse, l’essai énumère les poncifs qui se mélangent et se diluent dans une foi aveugle dans la culture. On croirait du Malraux : « Ce qu’on appelle la culture, c’est l’ensemble des réponses mystérieuses que peut se faire un homme, lorsqu’il regarde dans une glace, ce qui sera son visage de mort » (discours du 18 avril 1964). L’auteur traduit cela par la perduration.

Face à l’état du monde, dans une confusion a-historique, médiatique et néo conservatrice dans lequel l’Orient et l’Occident n’en finissent plus de s’opposer, Driss Jaydane brandit la culture contre la diversité culturelle. Les hommes, dépositaires du sens de la vie, n’auraient de salut que dans la culture, seule à même de préserver le sens et la vie.

Créée sur les fonts baptismaux de l’Unesco le 16 novembre 1945, la diversité culturelle aurait été érigée en règle par les instances politiques permettant aux peuples de se jeter à corps perdu dans une consommation culturelle qualifiée de « world-caddy » et le tourisme de masse. N’est-ce pas aller vite en besogne et laisser à croire que les comportements des uns valident ceux des autres ?

Dans le Choc des décolonisations, Paul Vermeren rappelle que l’empire colonial français a été une affaire d’élites. Mais de l’empire et de ses sociétés, le peuple toujours su que ce que les élites, leurs gouvernements et les médias voulaient bien leur dire.

La diversité culturelle, outil de différenciation, serait le parangon de nos individualismes exacerbés, mettant l’individu dans « l’impossibilité de retrouver sa place dans sa propre société, dans sa propre histoire », empêtré dans ses misères et ses humiliations. « La beauté des différences ne serait qu’un sport de riches ». Serait-ce si différent pour  la culture ?

Derrière l’emploi de concepts valise à la majuscule systématique, « Haineternet », « le Nihilisme Transcendental », « la Haine du Sens » ou « l’Indifférence à la Vie », l’homme conscient de sa vulnérabilité et de sa finitude n’aurait de salut contre le spectacle complaisant de la mort que dans la culture. Et que seule cette foi dans la culture, outil de combat contre l’échec de la modernité, nous sauvera de la haine de l’autre qu’exacerberait la diversité.

D’aucuns avant lui tel que Georges Steiner (dans Le château de Barbe Bleue – note pour une redéfinition de la culture), en prenant aussi appui sur l’échec de la modernité et du nazisme, nous alertaient autrement contre cette foi aveugle en la culture.

A partir du 19ème siècle, la culture est synonyme d’élite, qui fait des arts et des lettres les instruments du régime en place et de la classe dominante. Mais ce siècle produit également le Romantisme, la nostalgie du désastre, l’apologie du grand dégoût et la levée en masse qui feront dire à l’écrivain Théophile Gautier « plutôt la barbarie que l’ennui ».

« Notre familiarité avec l’horreur représente pour l’humanité une défaite absolue. (…) Qui sait si la foi en la culture n’était pas elle-même arrogante et aveugle aux contre courants et aux nostalgies destructrices qu’elle charriait. 14/18 donnera enfin l’alarme quant à la fragilité et l’isolement du tissu de la culture. (…) C’est sur cette fragilité et le coût de ce « mode de vie » que se sont concentrées les attaques. Pourquoi s’évertuer à élaborer et à transmettre une culture qui a fait si peu pour endiguer l’inhumain, qui abritait des ambiguïtés profondes, celles-ci n’étant pas toujours hostiles à la barbarie ? »

La culture contre la barbarie. Elle n’empêchera ni la Shoah, ni le génocide des tutsi au Rwanda et tant d’autres massacres de masse, industrialisés et planifiés, même après la construction de l’Unesco.

Georges Steiner poursuit en précisant que le thème de l’aliénation de la culture, fondamental dans toute théorie d’une crise de la culture, est inséparable de l’essor de la production de masse. Il argue sur le fait « que ce n’est pas le passé qui nous domine, ce sont les images du passé. Chaque ère nouvelle se contemple dans l’imaginaire de sa propre histoire ou d’un passé emprunté à d’autres cultures. C’est là qu’elle met à l’épreuve son identité, son intuition d’un progrès ou d’un recul. »

Contre la construction d’une quelconque nostalgie de l’avenir, récurrence poétique des écrivains Amin Maalouf et Paul Morand, il convient d’inverser le sous-titre pour affirmer la culture au risque de la diversité culturelle.

La force de la diversité culturelle érigée par l’Unesco en 2005, dans le sillage des accords commerciaux du Gatt lors de l’Uruguay round pour renouveler l’exception culturelle et ses industries, est qu’elle permet, entre autre, la reconnaissance des identités culturelles propres des individus dans leur diversité. Et pour faire humanité ensemble, il faut pouvoir faire ce pari sur la reconnaissance et l’acceptation des divergences.

Si la culture n’est pas un rempart, ni cette foi aveugle, elle peut être cette exigence de sens permettant l’acceptation de l’autre et de ses diversités. Elle est le corolaire des droits fondamentaux, imprescriptibles, plutôt qu’irremplaçables, pour faire humanité ensemble.C’est le débat autour des droits culturels (Déclaration de Fribourg 2007) qui, plutôt que de faire de la culture le privilège de certains, prône le partage et la reconnaissance de la culture de tous, pour tous. La reconnaissance de la diversité.

En adoptant le point de vue d’un extraterrestre, Raphaël Liogier dans son dernier ouvrage La guerre des civilisations n’aura pas lieu apporte un éclairage plus lucide : « la globalisation relève d’abord de l’imaginaire dans lequel s’enracinent les désirs et les répulsions, les espoirs et les colères, les aspirations et les frustrations, y compris économiques. Un choc des civilisations ? Nous assistons au contraire au déploiement, depuis plusieurs siècles, d’une civilisation globale, évidement avec ses tensions, ses disparités, ses conflits, ses formes de violence radicale inédites. Dans le monde global, aucune société ne peut plus se représenter comme le centre du monde. »

Ce n’est donc plus « La Culture » qu’il convient de brandir pour se protéger d’une globalisation qui nous échappe, mais au contraire affirmer et reconnaitre la diversité culturelle comme moteur de notre civilisation globale. L’humanité assumée.

En philosophe, Driss C Jaydane introduit son essai par le Protagoras de Platon pour nous prévenir des sophistes. Pourtant, c’est ce à quoi il œuvre : « A chacun sa vérité ».

Adrien Guillot

Casablanca le 17 mars 2016

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