Que faire pour maintenir une culture de paix ?

arton515La 46e rencontre internationale des écrivains du Pen Club, s’est tenue du 8 au 11 mai dernier à Bled en Slovénie ; une centaine de participants venus de quatre coins d’Europe y ont participé parmi lesquels, Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013 pour le roman Au revoir La haut. Le thème de cette rencontre avait pour titre « visages de la paix », une manière de commémorer le centenaire de la Première Grande guerre et de se demander par la même occasion si les écrivains font tout ce qu’ils peuvent pour rétablir et maintenir la paix dans le monde. Cette question n’est pas sans faire un écho à nos propres interrogations au sein de l’Observatoire de la diversité culturelle. Rappelons en effet que le 21 mai prochain, quatre jours avant le très important scrutin européen qui risque de porter au pouvoir des représentants anti-européens, on célébrera la journée internationale de la diversité culturelle. Le directeur de l’association était présent à cette rencontre slovène. Voici sa communication.

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Que faire pour maintenir une culture de paix ? Cette interrogation rappelle celle de Lénine dans son fameux essai publié en 1902. Lénine y présentait des propositions concrètes sur l’organisation et la stratégie à suivre pour le parti révolutionnaire. Sa proposition principale, on la connaît, était la création d’un parti centralisé, constitué de « révolutionnaires de profession ».

Je serai bien mal inspiré d’évoquer ici le parti unique dont les dérives bafouèrent plus d’une fois les Droits de l’homme et la liberté d’expression. L’une et l’autre ont toujours été liés depuis l’apparition de la démocratie. Ils en sont les bornes, mieux sa respiration. C’est pourquoi il est capital de bien saisir la nature de la menace qui pèse sur eux. Il y a un peu plus de 22 ans Pierre Bourdieu adjurait ses amis intellectuels de créer une « véritable internationale des intellectuels ».

Certains ne seraient sans doute pas d’accord avec cette injonction à coloration corporatiste mais les raisons qu’il évoque ne sont pas étrangères à notre propos. Aussi permettez-moi de les citer. La première est sans doute la plus importante : c’est la menace sur l’autonomie résultant de l’interpénétration entre le monde de l’argent et le celui de l’art et notamment à travers le contrôle des outils de production qui prévalaient sur les producteurs culturels eux-mêmes.

La seconde est l’exclusion hors du débat public des artistes et des écrivains. Nous y sommes ! Pour Bourdieu, cette exclusion est le résultat de plusieurs facteurs dont l’un des plus cruciaux serait la production des pouvoirs technocratiques dont la Noblesse d’état surtout en France serait la dépositaire. Et de conclure cette phrase à D’Artagnan. « Ce n’est pas la vertu qui peut fonder un ordre intellectuel libre : C’est un ordre intellectuel libre qui peut fonder la vertu 1».

Cet ordre intellectuel libre que Bourdieu nous invite à former collectivement ne peut nous laisser indifférents, nous écrivains, membres du Pen Club dont la rencontre ici même pourrait être la préfiguration de ce « corporatisme de l’universel » qui, vous le savez, ne date pas d’hier. C’était déjà la république des lettres, porteur de cet humanisme dont le PEN Club est à sa manière l’héritier.

Sur quoi est-il fondé ? Sur la différence qui précisément devraient nous désunir : la langue. Paul Valéry le rappelait très justement dans l’une des assemblées du Pen Club de jadis. « Je trouve cette réunion presqu’inexplicable, disait-il, La littérature est l’art du langage… On conçoit que des géomètres, des économistes de toutes races puissent s’assembler utilement … car ils ont objet unique et identique… mais des écrivains !… mais des hommes dont le métier consiste par conséquent à développer ce qui sépare le plus nettement – le plus cruellement peut-être- un peuple d’un autre peuple !… Comment cette réunion est-elle possible ? Se demande-t-il. Et de répondre ; «  Ici il faut invoquer le miracle. Ce fut, naturellement un miracle d’amour2 »
Ce « miracle d’amour », quel est-il sinon celui que l’on porte à la première langue de l’amour – la langue maternelle – dont Dante fut l’un des premiers à saisir l’importance et qui fut pour lui, la langue de poésie, « celle qui n’appartient à aucune cité en particulier mais qui est commune à toutes 3». Langue de poésie, donc langue du bien commun, tel est bien le premier statut de toutes les langues nationales !

Cette tension entre l’universel et le territoire, le spirituel et le terrestre traverse l’histoire du langage et du monde depuis l’Antiquité.
Vous l’aurez compris il ne s’agit pas d’opposer la pensée du Midi et « l’idéologie allemande » ; mais bien de trouver en quoi elles se complètent dans une tension renouvelée. Car la mesure est tension justement : « L’Europe n’a jamais été que dans cette lutte entre midi et minuit. Elle ne s’est dégradée qu’en désertant cette lutte en éclipsant le jour par la nuit 4 » .

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Sylvestre Clancier – Pen Club 2014

Retrouver, esquisser les conditions de ce combat tel est bien l’ambition de ce texte. Pour ce faire, il est bon de conduire notre réflexion sur deux chemins parallèles  : le statut du langage et ceux qui le portent dans sa forme écrite : les écrivains. L’un comme l’autre ont bien évolué et souvent été malmenés par les tyrans. Aussi un petit rappel s’impose ; je m’appuierai pour ce faire sur les travaux de Philippe Breton pour le premier et de Régis Debray pour le second.

La parole qui constitue l’élément singulier du langage a trois fonctions : expressive, argumentative et informative. (On a tendance à rabattre la littérature sur la seule vertu expressive. En vérité elle les déploie toutes les trois). Car il s’agit bel et bien d’emporter l’adhésion de se lecteurs par la maîtrise et l’éloquence de sa parole écrite. C’est bien ce que craignait Platon qui chassa le poète hors de sa République lui préférant, pour la gouverner, le prince philosophe, capable d’opposer la raison à l’émotion de l’imaginaire qui émeut le citoyen et le rend perméable aux manipulations.

C’est la démocratie athénienne qui donne à la parole sa place centrale et crée de ce fait un espace public commun. Après la Grèce, les Latins poursuivrons encore quelques siècles cet art de la parole libre à travers leur république qui mourra assassinée avec son plus célèbre orateur -Cicéron- dont le plaidoyer contre le séditieux Catilina résonne encore à nos oreilles.

Hasard du calendrier nous célébrons cette année, le bimillénaire de la mort d’Auguste dont le culte de l’empereur inaugurera tout à la fois les prémices de la propagande et confirmera pour plusieurs siècles le pacte tacite unissant les lettrés à la raison du plus fort. Pacte que les premiers se dépêcheront de trahir – on y reviendra – dès lors qu’un nouveau pouvoir poindra à l’horizon.

Avec un chef chef unique à quoi ça sert de discuter. Dès lors, rappelle Philippe Breton, naît un nouveau genre- la littérature- dans lequel se « réfugient tous les anciens rhéteurs privés de débouchés pour leur savoir-faire. L’oral bascule au profit de l’écrit 5 » .
Durant cette période impériale, une mutation s’opère qui grèvera pour longtemps cet art de la parole dont le poète est l’héritier. L’argumentation qui est l’aiguillon, la force de frappe du corpus rhétorique sera récupérée par le philosophe à travers la dialectique et beaucoup plus tard par le scientifiques et les disciplines des sciences de l’homme (l’infrastructure marxienne) ne laissant pour ainsi dire que les tropes et autres lieux communs aux poètes.

Cette division du travail de la parole qui s’accentuera au début du XVIIe siècle amplifiera d’autant la volonté de maîtrise et de manipulation du langage. (C’est d’ailleurs en 1622 que le pape Grégoire XV réunit une congrégation pour la « propaganda fidei », qui inaugure , l’ère moderne de nos services de propagande) .

Face à ces machines étatiques et religieuses du « convaincre » et aux disciplines scientifiques qui montent, l’écrivain qui entend rester libre, ne pèse pas lourd. C’est pourtant dans l’indétermination propre à son statut et à son matériau -qui faisait faussement sourire Valéry-, où réside sa force. Rousseau l’avait bien compris et la revendiquera haut et fort. « On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique ? Dit-il en préambule à son Contrat social. Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la Politique 6».

Car c’est bien par l’extérieur, en réutilisant toute la palette du langage que l’écrivain peut réinvestir, la république dont il a été symboliquement chassé. Ces occasions-là ont donné de grands moments de civilisation : la Renaissance avec l’invention de l’Humanisme et des grandes littératures européennes  ; le siècle des Lumières et la défense des droits de l’Homme… ; les Révolutions des peuples de 1848 et l’affirmation du patriotisme littéraire…
Oui mais, me direz-vous, ces avancées ont servi également d’alibi aux colonialismes aux nationalismes et autres et idéologies qui s’affronteront dans la barbarie du siècle suivant. Bien sûr, mais c’est précisément pour cela que la parole et les idées qu’elles véhiculent doivent rester indépendantes de l’État, des religions, des corporatismes et des partis tentés de les instrumentaliser à leur escient. Garder cette tension, cet équilibre et cette vigilance nécessaire voilà ce à quoi nous sommes conviés.
Angélisme, rétorqueront d’autres ! Tout parole qui ne parvient pas à trouver les moyens de se faire entendre, n’existe pas. C’est pourquoi les clercs (Moyen-Age), les gens de lettres (Renaissance) puis les intellectuels ( XXe siècle) ont négocié -en fonction de leurs statuts- leurs privilèges avec les pouvoirs. L’enjeu étant de transformer par média interposé une conviction privée (celle du pouvoir) en conviction publique partagée par tous. C’est leur influence qu’ils troquent afin de maintenir la majorité dans la servitude volontaire. (Évidement tout cela ne se fait sans concurrence entre divers courants, on le sait) .

Mais ce partage du pouvoir, comme l’espace public, est en pleine recomposition depuis au moins quarante ans et ceci sous une double pression. D’abord la pression économique dont a déjà parlé. La liberté d’expression, émanation et porte-étendard de la démocratie, elle-même le plus faible des régimes politiques, a été battue en brèche,on le sait, par le libéralisme qui l’a engendrée. L’individualisme poussé jusqu’à ses ultimes limites a eu des conséquences inattendues : le rétrécissement consécutif de l’espace public. Désormais la sphère du privé a pris l’ascendant sur la sphère publique, la détermine et lui impose son intendance en l’asséchant de l’intérieur.

Tant et aussi longtemps que la reconnaissance de la liberté d’expression et des droits de l’homme s’inscrivaient dans l’espace public, le combat pouvait se conduire au nom du respect de nos valeurs. Mais désormais le théâtre de guerre s’est déplacé ; ce qui laisse sans voix au sens propre et figuré.

Le silence assourdissant des intellectuels surtout de gauche qui perdure depuis plus de trente ans y trouve là une de ses explications. Formés au marxisme, ils n’ont pas compris que l’infrastructure (et donc la culture) n’était pas déterminée par la superstructure (les moyens de production). C’était plutôt le contraire !

L’autre conséquence (qui en est une émanation), c’est le progrès technologique lié au numérique qui redistribue la parole à l’ensemble des citoyens et rend de facto obsolète cette intermédiation multiséculaire dont nous sommes les héritiers.

Aujourd’hui, comment reconnecter la démocratie à la réalité, comment éviter la langue de bois des corporatismes, des groupes de pression, comment restaurer le logos dévoyé par mille lobbys et par la communication politique…. Nous pensons plus que jamais que le vrai changement a lieu dans la vision que nous avons de notre matériau : le langage.

Penser à l’heure d’internet, les techniques du langage pour éviter leur instrumentalisation, accompagner les citoyens dans cette démarche de réappropriation du langage, saisir les nouveaux enjeux numériques, mettre en scène ces mutations par la fiction, telles sont les tâches de l’écrivain aujourd’hui. (Je pense surtout à nos vieilles démocraties, malades de l’ultralibéralisme.) C’est de la sorte notamment que nous pourrons contribuer à revivifier nos démocraties exsangues par cette narrativité, cette démocratie narrative que certains observateurs le préconisent.

Ces tâches, j’ai personnellement cherché à les assurer sur deux plans : d’abord dans mon travail d’écrivain en mettant en scène dans mes romans le moment où la loi s’inverse, devient simulacre, où les signes sont manipulés. Ensuite en tant que militant associatif au sein de l’Observatoire de la diversité culturelle à travers le travail de reliaison (par des ateliers…) afin de réapproprier des techniques du langage pour identifier et retourner la formidable manipulation initiée à la fin des années 80 afin de redevenir les acteurs de nos propres vies.

Voilà la ligne de front qui se dessine devant nous. Ce travail est immense. Nous ne serons pas trop sur le métier. A bon entendeur, salut.

1 Pierre Bourdieu, Les règles de l’Art, Seuil « collection »Points ».p 557
2 Paul Valéry, Discours au Pen Club, in Oeuvres, Paris, Gallimard, Paris Collection « La Pléiade », Paris, 1957 p.1359.
3 Dante , Du Vulgaire illustre,
4 Albert Camus, L’homme révolté, Gallimard, «Folio » , Paris, p.374.
5 Philippe Breton, La parole manipulée, La Découverte, Paris, 2000 p.38
6  Jean-Jacques Rousseau, Du contrat Social, Garnier-Flammarion Paris 2006 p.45

 

 

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