Mabruc, un Somalien en Italie

Olivier Favier, un de nos adhérents, anime l’un des meilleurs sites sur l’Afrique coloniale et les postcolonialismes. Voici l’une de ses contributions.

À l’été 2011, déconcerté par le peu d’informations qui parvenait en France de la famine en Somalie, j’ai choisi de faire quelques recherches sur la Corne de l’Afrique. Le continent dans son ensemble me demeurait pratiquement inconnu, je n’y avais pour ainsi dire jamais voyagé. 

Je ne l’ai pas fait depuis, mais sur cette région précise les sources italiennes sont nombreuses, du fait d’un long passé colonial. Je me suis pris de curiosité pour la ville de Mogadiscio, une ville frappée d’invisibilité pendant plus de vingt ans, longtemps objet de visions fantasmatiques et dont le nom est demeuré incertain selon les époques, les voyageurs et leur langue d’origine. Le premier texte à m’avoir intrigué était l’œuvre de Luigi Robecchi Bricchetti. Je l’ai trouvé dans la belle anthologie réalisée par le père des études postcoloniales italiennes, Angelo del Boca. L’ouvrage porte un titre ironique, La nostra Africa (1), « notre Afrique ». J’en ai choisi un passage, l’ai traduit, publié sur ce site, avant qu’il ne soit repris par un média de masse, succès plutôt inattendu.

Luigi Robecchi Bricchetti, né à Pavie en 1855, est un de ces explorateurs qui ont ouvert la voie à la colonisation. Un commerçant qu’Angelo del Boca nous décrit érudit, probablement le plus fin connaisseur européen de la région à cette époque, collectionneur et écrivain mais aussi, passé un premier temps d’indifférence, un ardent opposant à l’esclavage. On sait combien cette ingérence humaniste a pu servir de caution morale à de nombreuses conquêtes tout au long de l’histoire coloniale, celle de l’Éthiopie comprise, pour laquelle le fascisme a usé tantôt de valeurs émancipatrices, tantôt d’un nietzschéisme de pacotille. Cela étant dit, il entrait chez les abolitionnistes sincères un mélange d’indignation et de condescendance sans doute indémêlables.

Cerner pareil personnage est complexe, surtout pour une époque, la nôtre, qui n’aime rien mieux que les définitions: égyptologue sauvage en qui l’on verrait aujourd’hui un odieux pilleur de tombes, entomologiste, anthropologue et géographe passionné, aventurier mégalomane, maître du reportage littéraire, trafiquant ambigu, philanthrope. Mais aussi un amoureux d’un continent qui l’amène à faire son dernier voyage seul, en 1896, dans des zones quasi inexplorées, avant de rentrer en Italie. J’en oublie sans doute, mais cela doit suffire à dessiner en creux le portrait d’une figure inclassable, ou si l’on veut d’un inadapté. Comme lui, nombre d’Européens ont fait, pour des raisons diverses, plus ou moins avouables, estimables ou conscientes, le choix curieux d’aller tenter leur chance en Afrique ou ont été contraints d’y continuer leur vie. Ainsi, dire qu’en cette fin du dix-neuvième siècle l’Afrique a rencontré l’Europe serait doublement faux. En plus de subir des armées d’occupants et d’exploiteurs de toute espèce, l’Afrique a dû précisément traiter avec tout ce que l’Europe n’acceptait pas d’elle-même: des militaires en mal d’autorité, des exilés politiques, des émigrants sans travail, des utopistes jouant aux apprentis sorciers, pour ne rien dire d’un célèbre poète en rupture de ban.

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Robecchi-Bricchetti. ©Musei civici Pavia.

De passage à Milan, j’ai pris un train pour me rendre au musée que Robecchi Brichetti a légué à la ville de Pavie, après sa mort en 1926. Il est aujourd’hui en restructuration,mais les employés m’ont permis spontanément d’en faire le tour -le genre d’instant qui me fait oublier les fantaisies ferroviaires, les courriers qui se perdent, les désordres en tout genre qui du reste m’ont toujours fait sourire. À la bibliothèque, on m’a donné accès au fonds photographique. J’y ai découvert un homme attentif à son propre personnage, posant classiquement parmi les esclaves libérés, ou dans une tente retour d’Afrique plantée au bord du Tessin, à l’oasis de Jiwa en costume égyptien, clichés classiques d’un orientalisme découvert sur le tard, propres à donner de l’Italie l’image d’une nation conquérante, exploratrice et civilisatrice.

Quelques photographies pourtant donnent un autre éclairage: celle-ci par exemple, où on le voit de dos, à moitié nu, la tête penchée sur l’épaule et coiffée d’un casque colonial; cette autre, debout dans un sarcophage changé en accessoire de fête foraine, la barbe taillée comme un pharaon d’opérette.

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Robecchi-Bricchetti. ©Musei civici Pavia.

Je glisserai assez vite sur les images de l’ancien musée, dont l’exotisme tient plus dans l’étrangeté d’une époque que dans un monde aujourd’hui familier. Aussi faudrait-il en garder quelques traces, celles d’un regard porté par les Européens sur des contrées encore lointaines et pour beaucoup inaccessibles. Qui pourra dans un siècle s’imaginer cela? Parmi les pièces exposées, il y a les éléments d’un costume d’enfant, exotique lui aussi, et cette légende: « Il negretto Mabruc ».

Le « petit nègre Mabruc » apparaît à quatre reprises parmi les clichés de la bibliothèque. Le premier nous le montre affublé des mêmes habits, dans le rôle classique donné aux enfants noirs que certains colons emmenaient avec eux, en Italie comme ailleurs. S’ils ne mouraient pas de quelque maladie européenne dans un monde pratiquement sans vaccin, leur avenir était tout tracé: une vie de domestique prompte à ôter tout sentiment de gêne à leur « famille adoptive », lassée de cette proximité.

Une autre image le montre en compagnie de Robecchi Bricchetti, en Italie sans doute, posant auprès de deux grand-bis déjà passés de mode, des accessoires sans doute pour les décors du photographe. Sur une troisième, le père et le fils sont sur une plage indéterminée. Robecchi Bricchetti affecte une pause altière, toute de fierté patriarcale, en costume de bain deux pièces. L’enfant est vêtu d’un seul pagne, les bras autour du cou du grand explorateur. Derrière eux, des Italiens les observent, visiblement intrigués. Sur la dernière image, Mabruc devra avoir dix ou onze ans, il est vêtu d’un costume européen, il fixe le photographe et ses yeux expriment un sérieux insondable.

À mon retour, j’ai appelé la directrice du musée, Gigliola De Martini, absente lors de mon passage à Pavie. Luigi Robecchi Bricchetti, m’a-t-elle expliqué, avait emmené en Italie la mère et le fils. Ce dernier est mort jeune, mais le lien tissé avec l’explorateur était tout différent de ceux communément admis. Au cimetière de Pavie, Luigi Robecchi Bricchetti repose au côté de la mère de Mabruc. Et je crois bien que Mabruc y est aussi, a-t-elle ajouté.

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