La tolérance : équation pour un mieux vivre ensemble ?

Fulvio Caccia

La tolérance revue à l’aulne des variables contemporaines peut-elle contribuer à mieux vivre ensemble ?  C’est la question que pose Claude Habib dans son dernier essai « Comment peut-on être tolérant ? » (Desclée de Brouwer).  Cette universitaire, spécialiste de Bayle et de Rousseau y répond en plaçant cette vertu dont Jankélévitch disait qu’elle était la « vertu d’un monde désuni » au cœur de notre équation moderne. L’exergue de l’élégant auteur de « L’ironie », donne le ton . Il s’agit bien de mettre la tolérance au banc d’essai, de tester son pouvoir en tant que ciment de nos sociétés actuelles.   

Il faut dire que la tolérance a été bien chahutée depuis que la Reforme l’a arrachée au monopole du catholicisme et que les Lumières anglaises et françaises lui ont restitué pourrait-on dire sa laïcité originelle (la loi de l’hospitalité) afin qu’elle devienne le socle de nos démocraties. Aujourd’hui les revendications induites par le droit subjectif consécutif à deux guerres mondiales et à l’avènement des migrations massives et à la décolonisation l’ont mises à rude épreuve.  Épreuve auxquelles s’ajoutent les récentes mutations technologiques de l’espace public.

Le cyclotron modernité

Un audit était donc devenu nécessaire.  En bonne dix-huitièmiste, consciente que les auteurs des Lumières ne nous « aident en rien pour déterminer les comportements sociaux qui sont acceptables, »  Claude Habib s’emploiera à mettre la tolérance sous tension. Pour se faire, elle la confrontera à son contraire —l’intolérance— pour en faire rejaillir, comme dans un cyclotron, le spectre des variables que leur collusion va engendrer.  C’est ainsi qu’elle se penchera sur l’agrégat des haines induites par les religions, les limites du multiculturalisme américain, la tolérance des athées et des cultes… Le tout en dix-huit chapitres où elle déconstruira fort à propos les arguments des intolérants en les passant au crible des oppositions  : le gout et le dégout, le pur et l’impur, le haut et le bas. La nécessité des frontières pour contenir l’identité aussi bien collective que personnelle conclura cet essai de bon aloi. 

Ce panorama  nous permet ainsi de mieux cerner cette vertu chrétienne dont les racines  latines tolerare (supporter) et tolerantia (endurance, patience, résignation) désignent désormais, selon la définition du dictionnaire  la capacité à permettre ce que l’on désapprouve, c’est-à-dire ce que l’on devrait normalement refuser. Au fil des siècles, elle est devenue la condition même du vivre ensemble. Mais jusqu’où aller sans tomber dans l’indifférence, le laisser faire, la faiblesse? Doit-on au nom de la liberté d’expression tolérer l’intolérable ? Faut-il consentir au Hijab qui enferme les femmes au nom même de la liberté ? Ou se taire vers cette tendance du transgenre qui revendique la neutralité sexuelle. La loi des mœurs sans laquelle rien ne peut se négocier, comme l’avait déjà pressenti Rousseau, est toujours une affaire d’équilibre et de discussion.

Une équation paradoxale

Un paradoxe résume cette situation : être différent tout en étant égal aux autres. Et dès lors une autre question se pose plus fondamentale encore : comment faire coïncider la justice sociale avec le désir d’affirmer son originalité ? Comme les poupées russes, on y retrouve deux échelles différentes : l’une existentielle, concerne la philosophie ; l’autre, juridique, regarde le politique. Ce croisement d’aspirations et de niveaux, est bel et bien une des principales inconnues d’une politique publique de la diversité culturelle ; politique qui brille toujours par son absence. Et pour cause. Car les deux principaux courants politiques susceptibles de la résoudre n’en incarnent qu’un versant :  le libéralisme et le socialisme. Le premier, théorisé par les penseurs anglo-saxons du XVIIe siècle, fait surgir le bien commun de la somme des égoïsmes individuels tandis que le second, chère à la tradition française, et d’inspiration latine affirme l’opposé. C’est l’intérêt général qui prime sur les intérêts particuliers. Le droit objectif légitimé par la Révolution française et l’avènement de l’état-nation les réunira au sein de la Déclaration des droits de l’homme, mais sans gommer pour autant leur tension.

 Le différent et l’universel

Il y a vingt ans dans «Eloge du migrant », Emmanuel Todd en avait donné une explication exemplaire au travers la distribution anthropologique de l’héritage. Rappelons là brièvement : certaines sociétés privilégient la transmission de l’héritage à un seul héritier pour garder le patrimoine indivis. Cette distribution établit donc une inégalité de fait au sein de la fratrie qui oblige les autres membres à s’expatrier. Elle aura pour effet de considérer l’étranger comme différent ; la seconde établit d’emblée une égalité au sein de la fratrie et partagera également l’héritage patrimonial avec comme effet de voir l’étranger comme un égal. L’humanité se séparerait, selon le chercheur,  en  deux grands types de civilisations: différentialiste et universaliste. On peut y retrouver les deux grandes traditions politiques plus haut mentionnées avec toutes leurs déclinaisons.  L’ennui c’est que bien que complémentaires, elles ne parviennent pas à interagir sauf en de rares et précieuses occasions. Ce qui conduit ces mouvements d’idées à s’unir avec des variantes qui appartiennent à la même souche génétique pour ne pas dire à la même famille. Et cela donne des monstres !  On pense au socialisme qui s’accouple avec le nationalisme avec la Shoah à la clef et aujourd’hui à la tentation populiste des extrêmes ou encore au libéralisme qui, tel narcisse, se duplique dans un ultralibéralisme qui fait fi de l’humain. 

Comme chacun  doit négocier sa différence pour vivre ensemble, le libéralisme et le socialisme sont obligés désormais de s’entendre pour de bon. La voie est étroite car il n’existe pas d’authentique tradition politique comme le montre les difficultés d’Emmanuel Macron à trouver les voies d’issues entre deux courants que tout oppose.

 Let it be

 Au chapitre social, la pratique de la tolérance proposée par l’auteur est certes une disposition nécessaire mais elle reste insuffisante. Car elle reste circonscrite dans le monde des idées, de la culture savante. A cet univers platonicien il manque la vertu agissante qui permettrait à tout un chacun de s’en saisir pour devenir acteur de sa propre vie et, ce faisant, acteur de la Cité. Comme le disait déjà Aristote . « On est vraiment citoyen que si on exerce des fonctions publiques ». Or cette condition ne peut surgir que par la reconnaissance de la diversité culturelle qu’hérite tout un chacun par ses origines. Encore faut-il pouvoir en prendre conscience. Certes cette notion bricolée à la hâte dans les chancelleries occidentales pour se prémunir de la marchandisation des cultures nationales par les multinationales du divertissement, n’a pas la même force heuristique que la tolérance mais elle peut favoriser un changement plus profond.

 

Elle recouvre depuis 2005 une Convention de droit international adoptée par les Parlements de 140 pays qui donne un cadre légal à la reconnaissance des cultures. Il reste désormais à la traduire dans les faits mais aussi à la convertir en politique nationale. C’est là où le bât blesse.  Car, en entrant dans l’atmosphère nationale,  tel un satellite, la diversité culturelle a non seulement perdu son épithète mais elle est devenue l’alibi du « politiquement correct » pour contrecarrer les velléités  multiculturalistes. En France le multiculturalisme est le point aveugle qui empêche de percevoir les variables, et donc les inconnues, de l’équation politique et sociale. En mathématiques, on le sait, résoudre une équation consiste à déterminer les valeurs que peut prendre la variable pour rendre l’égalité vraie ; il en va de même dans la société . Quelles sont ces variables, ses inconnues ? Je vous le donne en mille c’est l’ensemble des individus qui forment la société civile.  Politiquement nous sommes encore dans une « sociétés molaire », affirmait, le philosophe Pierre Levy et auteur de Cyberculture. On y traite les problèmes en masse traduit par le droit objectif alors que la demande   de nos contemporains exige une « approche moléculaire » qui révèle davantage du droit subjectif de la personne. D’où le désengagement populaire qui affecte aujourd’hui toutes les démocraties.

 

De l’éducation nationale à l’éducation mondiale

 

Le ministère de l’éducation nationale et l’éducation populaire demeurent le passage obligé pour faire en sorte que la tolérance soit le bien le mieux partagé. Mais on est encore loin de la coupe aux lèvres, car les ministères homonymes sont pour l’essentiel instruits pour former autant que faire se peut des citoyens nationaux. Et ceci avec de plus en plus de difficultés. Car les paramètres de l’espace public ne sont plus nationaux ; ils sont devenus mondiaux avec cette singularité qui n’existait pas hier : chacun est devenu avec les réseaux sociaux le régisseur, le metteur en scène de sa propre parole,  de son propre personnage. Il devient donc urgent de promulguer une éducation globale pour former une citoyenneté mondiale bien tempérée, comme jadis les mouvements d’éducation populaire avaient accompagné la formation du citoyen devenu national.

 Dans ce dispositif, la rhétorique, art de la parole, y joue une place capitale. Discipline faible parce que transdisciplinaire par essence, elle fut vouée aux gémonies très tôt par Platon qui s’en servit néanmoins pour construire les bases de la philosophie.  Aristote lui consacra une livre à part, distinct de la Poétique. La rhétorique faisait partie de la formation obligatoire du citoyen grec. L’empire romain s’est méfié de cette discipline qui pouvait donner le pouvoir à ceux qui auraient pu contester le sien.  C’est la raison pour laquelle elle a été rabattue sur la poétique, faisant de l’apprentissage de ses figures la clef de voûte de son enseignement. Cette situation perdura peu ou prou jusqu’au XXe siècle où l’on vit , selon le chercheur Philippe Breton, le ministère de l’Éducation nationale retirer la rhétorique de l’enseignement pour en faire un élément de l’histoire littéraire réservée aux élites. 

On ne peut qu’applaudir de voir enfin l’État le réintroduire dans l’enseignement général.C’est là un des enjeux majeurs pour lutter contre la déculturation et le retour à la barbarie et la pratique de la tolérance. Si tous et chacun devient sujet, il devient alors beaucoup plus difficile de traiter son prochain en objet. Il reste à espérer que le greffe prenne.

 L’union de ces trois valeurs faibles, différentes par leurs qualités et leurs actions, que constituent la tolérance, la diversité culturelle est sans doute la clef de l’équation sociale contemporaine. 

P.S. Sur cette question, je débattrai avec Claude HABIB, lundi 18 mars de 13 à 14 heures à l’Espace Agora du Salon du livre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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