Jeunes alteractivistes : d’autres manières de faire de la politique ?

A la tribune, Thibaud de Saint-Pol, le nouveau directeur de l'INJEP, a rappelé l'objet de l'Institut qui depuis le 24 décembre 2015, est transformé en service à compétence nationale (SCN).

A la tribune, Thibaud de Saint-Pol, le nouveau directeur de l’INJEP, a rappelé l’objet de l’Institut qui depuis le 24 décembre 2015, est transformé en service à compétence nationale (SCN).

Y a-t-il d’autres manières de faire de la politique aujourd’hui ? Et quels rapports ces pratiques émergentes entretiennent-elles avec le passé mais plus encore avec la violence ? C’est le fil rouge du débat qu’organisait l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire (INJEP) le 21 juin dernier en partenariat avec les Presses de Sciences Po et à l’occasion de la parution d’Agora débats/jeunesses n°73 intitulé « Jeunes alteractivistes : d’autres manières de faire de la politique ? Perspectives internationales »

Tout est politique

D’emblée Geoffrey Pleyers, professeur à l’Université de Louvain et coordinateur du numéro, a défini l’alteractiviste, néologisme forgé pour la circonstance, comme un individu désireux de mettre en cohérence ses valeurs avec sa conception du politique. Comment ? En les liant à l’espace de l’expérience personnelle qui, par définition, ne peut être déléguée. C’est donc à partir du socle de cette subjectivité pleinement assumée et de leur propre expérience que se construit l’engagement pour ces militants, engagement qui ne limite pas au seul espace public ou à l’activité en ligne. Car l’usage des réseaux sociaux est un vecteur important de cette nouvelle forme de militantisme qui fait de l’espace privé ou hors ligne le lieu originel du politique ainsi que les féministes des années 70 le proclamaient dans leur slogan : « tout est politique ». Cette permutation des frontières privé/public met à mal tout idéologie, système que les alteractivistes récusent préférant, en bon péripatéticien, penser le politique en marchant.

Mais cette façon de faire est-elle réellement nouvelle ? s’est demandé Anne Muxel, directrice de recherches CNRS en sciences politiques au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Qu’est que les alteractivistes apportent à la politique institutionnelle ? Plutôt qu’une mise en cohérence, la chercheuse voit dans ces expériences rapportées des quatre coins du monde, la démonstration de la diversité qui fonde toute culture politique. Mais cette hyper-conscience du politique, comment s’articule-t-elle avec la démocratie représentative, surtout lorsque les objectifs du changement sont si flous et la négation de tout leadership si radical ?

Alteractivistes : combien de divisions ?

Vincent Tiberj, chargé de recherche FNSP détaché à Sciences Po Bordeaux, a pointé les mêmes problèmes. A la différence de la contestation de Mai 68, où le mouvement ouvrier fort et puissant encadrait et dialoguait avec les étudiants, ces regroupements peuvent aujourd’hui, malgré les appuis aux mouvement syndicaux, paraître un peu hors sol. « Il y a des pans entiers de ses cohortes qui disparaissent », remarque le professeur, laissant cette impression, largement relayée, d’être un mouvement catégoriel qui peine à être représentatif.

Le chercheur a toutefois mis en lumière son originalité qui lie les enjeux locaux nationaux et globaux. Car ce qui change, ce sont les outils à partir desquels on peut appréhender et agir sur la complexité du monde. Avec le numérique et ses applications, le fact checking instantané par exemple, les jeunes ont appris très vite à déconstruire la langue de bois et les postures idéologiques. Le pouvoir est nu comme le vote qui lui confère ses habits d’autorité. La question se repose donc hier comme aujourd’hui : comment sortir de la verticalité de l’oligarchie, du pouvoir des sachants ? Ce n’est pas un hasard si on redécouvre  le mandat impératif et toutes les expériences avortées que la démocratie représentative a laissé sur le bas-coté de l’histoire telles les expériences anarchistes du XIXe et XXe siècle. Mais encore faut-il que « ces post baby-boomers que l’on ne connaît pas vraiment » se dotent d’une culture politique. C’est sans doute ce qu’ils sont en train d’acquérir.

Qui détient la violence légitime ?

Le tournant de cette discussion est peut-être venu de Savannah Anselme, activiste à Nuit debout. Cette étudiante en sociologie   ayant perdu foi  dans le vote  comme expression démocratique, lui refuse avec force toute valeur de représentation. «En votant, dit-elle, je me déleste de ma parole au bénéfice de l’élu. Personne n’a le droit de représenter l’autre ». Mais c’est  dans sa position à l’égard de la violence que ses propos se démarquent des observateurs. Cette violence peut-elle être légitime ? « Au début, j’étais contre mais ensuite quand j’ai eu moi-même à subir cette violence d’État, cette répression contre les manifestants, lorsque ceux-ci légitiment la violence,  j’ai applaudi». Faut-il y voir une bravade de jeunesse, un progressif glissement vers cette fameuse zone grise, propice à tous les extrémismes ou la borne à partir de laquelle la violence de l’État se délégitime face à celle des manifestants ? Ce témoignage curieusement n’a suscité aucune réaction.

Qu’est-ce qu’un jeune ?

Juliette Rousseau, activiste de la coalition Climat 21, s’est demandée, après Bourdieu, ce qu’être jeune dès lors que l’apprentissage se déroule tout au long de la vie ? Elle a réaffirmé que c’est dans la marge, dans la pratique citoyenne que se trouve la vraie puissance du politique et certainement pas dans sa pratique institutionnelle. C’est la raison pour laquelle elle ne croit pas du tout à l’avènement d’une centralité d’idée qui, comme l’avait fait l’Union de la gauche dans les années 70, réussirait à fédérer et coaliser l’ensemble des marges pour finalement s’imposer dans l’espace public.

Quoi de nouveau sous le soleil ?

Que retenir de ce débat ? Rien de nouveau sous le soleil ? Ce qui est certain, en tout état de cause, c’est que le nouvel environnement numérique rend possible et visible ce que Hannah Arendt appelait « la pluralité de l’action » humaine et que cette pluralité est d’emblée irreprésentable. Il faut donc apprendre à jouer de concert sans chef d’orchestre comme un quatuor, ou si l’on s’en donne un, il est important que celui-ci reconnaisse ses électeurs non comme simple caution dont l’on se sert les jours d’élection mais comme des acteurs de plain pied de l’espace public.

Utopique ? Pas sûr. Aujourd’hui cette possibilité existe. C’est cette voie qui reste encore inexplorée et que ces analyses, aussi bien intentionnées soient-elles, ne parviennent pas à dessiner. Sagement cantonnées à leur intérieur de leur périmètre disciplinaire, il leur manque précisément de la culture, c’est à dire cette profondeur historique qui leur permettrait de saisir toute la complexité des changements en cours. Curieux tropisme en effet pour un projet qui ambitionne de dépasser la division entre « sachants et non-sachants ». Où est la vision ample de l’écrivain ou du philosophe, porté naguère par un Camus ou justement par une Arendt et aujourd’hui un Edgar Morin dont les analyses fines et argumentées jetaient déjà, il y a soixante ans, un éclairage toujours d’actualité sur les mutations en cours au sein de notre modernité. Nos chercheurs auraient été bien inspirés d’en faire leur miel.

 

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