Festival de cinéma Saint Sébastien : Naissance d’un genre : western (au) féminin

On dit souvent que certains genres et plus encore certains films sont les marqueurs de leur temps , comme jadis des personnage de roman. Ce fut le cas par exemple de la Dolce vita de Fellini où son personnage de « paparazzo » est tombé dans le langage commun. Cela semble se confirmer pour les films lauréats de cette 69e édition qui voit l’émergence d’un nouveau genre : le western (au) féminin.

C’est expression n’existe pas, je vous rassure. C’est un néologisme que je viens de forger avec la complicité de l’ami Fulvio Caccia pour rendre compte de cette nouvelle façon de faire du cinéma pour les femmes. Qu’est-ce que le « western (a)u féminin » ? C’est un western dont les codes sont revisités par des femmes puissantes. Le film « Divine », multi primé, avait initié la danse  ou plus récemment Jane Campion dans un registre plus classique. La pluie de récompenses raflée par des femmes cinéastes vient le confirmer. Que s’est-il passé ? la vague Me too n’explique pas tout. En fait c’est une lente évolution qui vient à terme aujourd’hui.

Car si la « libération » américaine de l’Europe du fascisme a fini par faire entrer le genre du « western » dans la sensibilité cinéphilique en Europe, l’émancipation des femmes des dernières décennies vient la clore. Pas besoins d’Indiens, de cow-boy, ou de hors-la-loi pour cela. Il faut juste des femmes déterminées à se faire une place au soleil. Et pour cela il faut savoir se battre. Au sens propre comme au figuré. Contre les hommes ou du moins ceux qui veulent à tout prix dominer. Qu’il s’agisse de filles roumaines, d’une adolescente danoise ou de la femme d’un téléprédicateur américain, le commun dénominateur entre ces histoires, on ne peut plus différentes, est le combat.

C’est d’ailleurs pourquoi la Concha de Oro, ou Coquille d’or au meilleur film est allé à Blue Moon (Crai Nou), film roumain et œuvre première d’Alina Grigoire. Le film raconte l’évolution psychologique de deux sœurs qui essayent d’échapper au patriarcat de leur famille. Loin de Bucarest, l’histoire se déroule dans une ferme transformée en une gîte rural que gère une petite famille. Dans cette microsociété, les rôles sont bien arrêtés reproduisant les stéréotypes que l’on devine entre d’un côté les bons (les filles opprimées, évidemment ) et de l’autre les méchants. Leur opposition peut sembler caricaturales mais c’est efficace.

Le Prix spécial du jury est allé à la française Lucile Hadzohailovic, réalisatrice de Earwig, un étrange histoire. Il s’agit d’une fille aux dents de glace qui ne sort jamais de son appartement. Elle est soignée par un espèce de majordome anglais au service d’un inconnu qui , à distance, ordonne la vie de cette héroïne, un brin mystérieuse. Earwig est une histoire qui communique une angoisse constante. Dans l’état de victime de la jeune fille, la jury de cette 69e édition du Festival du cinéma de Saint-Sébastien, présidé par la réalisatrice géorgienne Dea Kulumbegashvili, a évidemment vu dans l’œuvre de cette co-production britannique et franco-belge des messages clairs.

La danoise Tea Lindeburg a remporté la Coquille d’argent pour la meilleure réalisation avec le film As in Heaven, un film inspiré par un roman danois de 1912, un classique de la littérature danoise écrit par Marie Breghendahl (A Night of Death). A la fin du 19e siècle, dans une ferme danoise , une adolescente se confronte à la mort de sa mère pendant l’accouchement. La fille, doit dire adieu aux projets d’études pour prendre la direction de la ferme.

Les hommes y ont un rôle secondaire des hommes. Ce qui est frappant c’est le haut niveau d’émancipation des femmes dans ce conte scandinave. En effet, As in Heaven pourrait se définir un bel exemple d’un matriarcat rural.

Venons aux prix pour la meilleure interprétation. Soulignons d’abord que désormais, dans l’esprit des temps, il n’y a plus de prix pour la meilleure interprétation féminine et masculine, mais un seul prix pour les deux sexes. La Coquille d’argent pour la meilleure interprétation est allé « ex-aequo » à Flora Ofelia Hoffman-Lindahl, jeune actrice danoise à son premier essai professionnel et protagoniste de As in Heaven, la matriarche scandinave.

L’autre gagnante de la Coquille d’argent de la meilleure interprétation c’est, l’Américaine Jessica Chastain, protagoniste de The Eyes of Tammy Faye. Ce film réalisé par Michael Showalter est un impressionnant portrait de Tammy Faye Bakker, la femme de Jim Bakker, télévangéliste américain condamné pour fraude à la fin des années 80. Les yeux de Tammy Faye n’est pas seulement un remarquable portrait de femme dans l’ombre de son mari, qui peut évoquer en filigrane le rôle de Bonnie Parker à l’égard de Clyde Barrow (Bonnie and Clyde) ou encore Evita par rapport à son Perón de mari . C’est une plongée dans le fondamentalisme religieux des États-Unis. Un monde où la chanson country, les sermons de feu et de soufre se mélangent à la « doctrine de la prospérité ». L’interprétation faite par le couple de prédicateurs de la prédétermination calviniste leur sert à justifier la richesse et le succès comme signe d’amour divin. Par ce biais il est également intéressant d’observer la différence entre charismatiques et baptistes, qui recoupent des différences de classe de manière parfois très net.

Cet héritage complexe et tourmenté de la Réforme protestante anglaise n’est pas étranger au dérives du climat politique actuel aux Etats-Unis. Michael Showalter et Jessica Chastain ont étés très clairs à cet égard en conférence de presse. En fait le film cristallise le conflit frontal entre deux camps culturels et politiques aujourd’hui : les « woke » et les fondamentalistes chrétiens. L’un comme l’autre ne cachent pas leur haine et laisse présager des scénarios de violence pour la société états-unienne. Le compromis c’est justement le personnage de cette femme Tammy Faye qui l’accomplit.

Après la chute de son téléprédicateur de mari, emprisonné pour malversations et son divorce d’avec lui, Tammy Faye commet ce qui auparavant aurait pu être considéré un anathème par les fondamentalistes religieux: elle affiche sa solidarité à des associations homosexuels. Sachant qu’une composante du mouvement « woke » est très attentif aux droits des homosexuels, l’image de Tammy Faye pourrait constituer un pont politique entre ces deux pôles de la société américaine; une sorte de symbole de compromis. A cet égard, la réception de ce film mérite d’être scrutée avec attention. S’il est bien reçu, Hollywood serait tentée d’en faire un modèle pour ramener la paix . L’avenir le dira.

Terminons cette chronique dédiée aux femmes puissantes dans le cinéma par un apparent anachronisme : le prix à Johnny Depp pour sa carrière. L’acteur était heurté par la polémique sur les violences conjugales dont il est accusé. Leur ombre planait sur la salle de presse, malgré l’interdiction formelle de poser questions à cet égard. Le syndicat des actrices espagnoles avait critiqué la décision du festival de décerner le prix à la carrière à un homme accusé d’avoir maltraité sa femme.

« Désormais tout est possible et personne n’est en sécurité » a regretté Depp, en essayant de se défendre. En dehors des blessures de la polémique, c’est un Johnny Depp humble, qui refuse de se considérer un artiste, mais simplement « quelqu’un qui fait du cinéma ». Il a remercié le festival pour le prix. Se disait heureux, mais avait l’air triste Johnny Depp, l’incarnation de Jack Sparrow le capitaine pirate.

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