Dopés pour travailler plus : les travailleurs-esclaves de l’Italie Centrale, par Angelo Mastrandrea

Article paru sur Il Manifesto, le 15 mai 2014. Traduit par Olivier Favier et publié sur le site On ne dormira jamais.

Cet article, publié le 15 mai 2014 sur Il Manifesto, a immédiatement provoqué quatre questions parlementaires, trois à la Chambre des députés et une au Sénat, de la part du Parti démocrate et de SEL -Gauche, Écologie et Liberté.

La situation décrite n’est pas celle des chantiers du Qatar pour la coupe du monde de football de 2022. Nous sommes au cœur de l’Union européenne, dans les anciens Marais pontins, à quelques dizaines de kilomètres au sud de Rome. Là-bas, des amphétamines et de l’opium sont vendus aux travailleurs-esclaves sikhs pour leur faire supporter fatigue et douleurs. Ce reportage fait suite à un dossier accablant paru dans In migrazione.

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Indiens sikhs au travail dans les champs des Marais pontins © Andrea Sabbadini

La pilule qui aide à supporter la fatigue coûte à peine dix euros, au marché noir de l’esclavagisme pontin. Singh a deux possibilités: faire fondre directement le contenu dans la bouche ou le mélanger au chai, le thé des sikhs. Il choisit la seconde solution parce que «si je la mange ça fait plus mal, à l’estomac et à la gorge». Ainsi, de bon matin, «la substance», comme l’appellent les Indiens de Bellafarnia, efface la fatigue et les douleurs de la veille et prépare la lutte quotidienne de celui qui va commencer « dopé comme un cheval », me dit Marco Omizzolo, un jeune sociologue auteur d’un dossier avec l’association In migrazione, qui est un J’accuse à l’encontre des petits patrons et des caporaux(1) du sud du Latium.

Singh n’est pas un prénom: les sikhs religieux portent tous ce même nom de famille, qui veut dire «lion», tandis que les femmes se font appeler Kaur, «princesse». Quoi qu’il en soit, les nombreux Singh des Marais Pontins travaillent presque tous dans les campagnes des environs, pour les cultures maraîchères intensives, sous le soleil ou dans des serres brûlantes qui se transforment en chambres à gaz quand on les oblige à répandre des agents chimiques sans aucune protection. Soumis aux vexations et aux abus de pouvoir, exploités au-delà du vraisemblable, contraints à appeler «patron» leurs employeurs, sous payés, ils courent le risque de se faire voler leur salaire misérable quand ils rentrent chez eux à bicyclette. Comment faire face à tout cela? B. Singh raconte dans un italien laborieux: «Je travaille de 12 à 15 heures par jour à la récolte des courgettes et des pastèques ou avec le tracteur pour planter d’autres fruits et légumes. Tous les jours, samedi et dimanche compris. Je ne crois pas que ce soit juste: trop de fatigue et peu d’argent. Pourquoi les Italiens ne travaillent pas de la même manière? Au bout de quelques temps j’ai commencé à avoir mal au dos, aux mains, au cou, aux yeux aussi à cause de la terre, de la sueur, des substances chimiques. Je tousse toujours. Le patron est gentil mais il paie peu et il veut que tu travailles tout le temps, même le dimanche. Après six ou sept ans à vivre comme ça, je n’en peux plus. C’est pourquoi je prends une petite substance pour ne pas ressentir la douleur, une ou deux fois pendant les pauses au travail. Je la prends pour ne pas ressentir la fatigue, sinon je ne pourrais pas travailler autant à la campagne. Tu comprends? Je travaille trop, trop de douleurs aux mains.»

La voici, la nouvelle frontière de l’exploitation du travail des migrants: les esclaves des campagnes sont dopés pour produire davantage et ne plus ressentir la fatigue. Depuis le début de l’année, les forces de l’ordre ont confisqué entre Latina, Sabaudia et Terracina une dizaine de kilos de stupéfiants: des «méthamphétamines», contenues dans des petites pilules spéciales dealées surtout par les caporaux. Mais aussi des bulbes séchés de pavot à opium.

Dans les communautés sikhs de Bellafarnia et de Borgo Hermada on ne parle pas beaucoup de tout cela. Les sikhs, surtout s’ils sont en situation irrégulière, dénoncent rarement les injustices dont ils sont les victimes. S’ils se font détrousser, ils font contre mauvaise fortune bon cœur. La même chose se produit quand le patron ne leur donne pas leur dû ou tarde dans les paiements. Les drogues sont interdites par leur religion, et celui qui en fait usage est peu enclin à en parler, quand il se décide à le faire il ne parvient pas à réprimer un sentiment de faute: «Nous sommes exploités et nous ne pouvons pas dire au patron maintenant ça suffit, parce qu’il nous renvoie. Alors certains d’entre nous paient pour avoir une substance qui enlève la douleur aux bras, aux jambes et au dos. Le patron dit travaille encore, travaille, travaille, allez, allez, mais après 14 heures passées dans les champs comment peut-on travailler encore? Pour la récolte des courgettes nous travaillons courbés toute la journée. La substance nous aide à vivre et à travailler mieux. Mais tout le monde ne le fait pas: seuls quelques Indiens l’utilisent. Mais cela leur sert à tenir jusqu’à la fin du mois pour amener à la maison l’argent pour leur famille» dit K. Singh. Le problème des drogues est en train de prendre une véritable dimension sociale, dans une communauté soudée, organisée, «travailleuse et silencieuse», comme la définit Omizzolo, qui m’emmène faire un tour dans les champs et les villages de ce petit bout d’Inde en Italie. Pour le définir, il a forgé un néologisme: «Punjitalia» [Pendjabitalie].

La rési­dence Bellafarnia mare en est la capitale. À quelques mètres des dunes de Sabaudia, loin de la vue des villas des VIP, vit une part de la plus nombreuse communauté sikh après celle de Novellara, en Émilie : 12 mille habitants officiellement recensés entre ce village de résidences secondaires sous-louées aux immigrés et les logements low cost années 80 qui tombent déjà en ruines et accompagnent le rationalisme fasciste de Borgo Hermada, une poignée d’habitations dans les campagnes de Terracina. En réalité, en comptant les personnes en situation irrégulière, le nombre augmente de manière décisive: 30 mille, peut-être même plus. Le syndicat Flai Cgil a même distribué quelques 40 mille blouses réfléchissantes aux travailleurs qui se déplacent en bicyclette, pour essayer de limiter les nombreux accidents de la route dans lesquels ils sont impliqués, surtout l’hiver, sur les routes de campagnes mal éclairées.

Omizzolo a mis des années pour conquérir la confiance de la communauté: il est allé avec eux dans les champs et il a accompli le parcours migratoire inverse, de l’Italie au Pendjab, où il a rencontré les familles d’origine et renoué les fils de la diaspora. Il a recueilli les histoires d’exploitation et, avec le dossier de l’association In migra­zione, il dénonce le fait que «pour survivre aux rythmes exténuants et augmenter la production des patrons italiens» les travailleurs sikhs «sont littéralement obligés de se doper avec des stupéfiants et des antidouleurs qui inhibent la sensation de fatigue». Il s’agit, explique-t-il, d’«une forme de dopage vécue dans la honte et pratiquée en cachette parce que contraire à leur religion et à leur culture, en plus d’être sévèrement combattue par la communauté».

«Et pourtant il s’agit de la seule manière de survivre aux rythmes de travail»: douze heures par jour à semer, défricher, cueillir, répandre des poisons. Pour quatre euros de l’heure, dans le meilleur des cas, souvent obligés de subir les torts, les vexations et brimades des employeurs, parfois non payés pendant des mois comme cela se produit pour un groupe d’une trentaine de travailleurs-esclaves qui réclament un salaire qui ne vient pas depuis six mois. Une situation qui ressemble beaucoup à celle de Rosarno, de la Capitanata et d’autres lieux d’exploitation de la main d’œuvre agricole. Sauf qu’elle est plus taciturne, peu encline à la rébellion et moins visible: les sikhs ne vivent pas dans des bidonvilles ou dans des refuges de fortune et ils n’arrivent pas seuls comme beaucoup d’Africains qui débarquent à Lampedusa. Ils se marient entre eux -même si, m’explique Omizzolo, on commence à enregistrer les premiers cas de mariage mixte, en général entre des hommes sikhs et des femmes roumaines rencontrées au travail dans les champs -beaucoup sont ici désormais depuis trente ans et leurs enfants sont italiens. Les habitations sont bien tenues, bien que dans quarante mètres carrés s’entassent parfois jusqu’à six personnes, les jardins sont fleuris. Le dimanche dans le Gurdwara Singh Saba, une ancienne baraque agricole transformé en bâtiment religieux, c’est un triomphe de couleurs et dans les cuisines communes on fait à manger pour tous. Ils ont même un journal, le Punjab express, que je vois distribué devant une boutique à l’intérieur de laquelle un vieux portant turban attend paresseusement les rares visiteurs.

Dillon Singh est le chef de la communauté: il gère une épicerie qui vend aussi du prêt-à-porter, sur la place de Bellafarnia. C’est un politicien -en Inde, il a été très proche d’Indira Gandhi, la première ministre assassinée par deux gardes du corps sikhs en 1984- et ces derniers jours il est inquiet parce que le projet du nouveau centre religieux, par ailleurs affiché sur les vitrines du temple, est bloqué. Une question de permis et de projets d’urbanisme, mais surtout d’entraves bureaucratiques introduites par la droite qui dirige la municipalité. Il est préoccupé parce qu’il devra rendre compte à la communauté de l’utilisation des fonds qu’il a recueillis: «Nous avons rassemblé l’argent mais nous sommes bloqués. Si ça continue les gens recommenceront à envoyer leur argent au Pendjab au lieu d’investir leurs gains en Italie» observe-t-il désolé.

À la fin février, cachés parmi les cageots de fruits et légumes transportés par deux Indiens, les douaniers de Sabaudia ont trouvé 6 kilos de bulbes de pavot et 300 grammes d’amphétamines. Trois kilos et demi supplémentaires ont été saisis dans le coffre d’une auto on a même découvert une petite plantation de pavot à opium à Terracina. Qui gère le busi­ness? «Les Italiens donnent la substance aux Indiens, qui à leur tour la vendent et donnent l’argent aux Italiens» explique K. Singh. Cela veut dire qu’au sommet du trafic il y aurait les employeurs qui confieraient le sale boulot aux caporaux, en leur remettant le «matos» pour qu’ils le vendent à leur tour aux esclaves des campagnes.

Dans quelques cas cependant, ce sont «les Italiens» qui gèrent directement la vente au détail. C’est ce que soutient H. Singh: «Je connais des gens qui utilisent cette substance. Ils l’achètent aux Italiens et ils l’utilisent quand ils travaillent ou bien ils la donnent à leurs amis. Ils la dissolvent dans l’eau chaude puis ils la boivent. On peut aussi la manger mais ça fait mal à l’estomac et à la gorge.» Il arrive même que certains travailleurs, ayant flairé le profit qu’ils peuvent faire à leur tour de ce commerce, revendent les drogues achetées. S. Singh raconte: «Quelques Indiens, surtout les jeunes qui travaillent dans les campagnes, les achètent pour ne pas ressentir les douleurs, mais ils en revendent aussi une partie. Comme ça ils se font un peu d’argent et en même temps ils ne se sentent pas fatigués le soir et ils peuvent sortir. D’où viennent ces substances? Certains les font venir d’Inde, d’autres les achètent aux Italiens.». Qui de cette façon gagnent deux fois, avec le deal et par l’exploitation du travail.

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