
Le Poulpe, la série historique du polar, revient de nouveau nager dans les bas-fonds de notre actualité plus de vingt ans après sa création. Cette fois, ce n’est plus le Poulpe, Gabriel Lecouvreur qui donne ou reçoit les torgnoles et fait désormais chanter les titres des romans. C’est Gabriella, 25 ans, tout rond qui s’y colle avec ses deux poignards tranchants dans ses bottes et sa ceinture noire au karaté. Gabriella n’est pas vraiment la fille de son père, mais c’est tout comme. Avec sa minijupe qui se retrousse sur ses cuisses et son mètre 80, elle assure. Et comment ! « Altière », « athlétique », « pour ne pas dire superbe » auquel s’ajoute « une sauvage crinière brune et une peau de sud-américaine naturellement hâlée. De quoi garantir un « mitraillage de coups de foudre instantanés » ajoute Jean-Marie Paris (dans Ferry Bad Trip ). Ce n’est pas Julie, la nouvelle propriétaire du café-restau de la Sainte-Scolasse, qui dira le contraire. D’ailleurs elle ne prive pas pour la draguer pendant que Juliette, sa compagne est aux cuisines. Car cette fleur exotique a planté son QG, comme son mentor, dans l’ancien café PMU de Gérard. Lui aussi a raccroché. Heureusement, le café est resté le même. Ou presque. Les murs ont été repeints, le menu aussi. Mais Léon, le chien qui vient marner sous les tables est encore là. Non, pas vraiment ! C’est sa descendance, le quatrième de sa génération ! Léon IV. Un pape ! L’esprit des lieux est toujours là que je vous disais, mais revisité.
Enfin, en 20 ans, il y a quand même de l’eau qui a coulé sous les ponts. Chéryl, la coiffeuse, « la base arrière » de Gabriel, sa chérie historique, a clamsé. Cancer du sein foudroyant. Si Gaby se met en retrait, c’est aussi pour ça. On le comprend. Il doit se refaire une raison. Sa raison maintenant, c’est Gabriella, arrivée de sa Bolivie natale. Une histoire un peu compliquée que détaille déjà la saga d’une douzaine de tomes. Une saga sur laquelle les deux compères historiques Antoine de Kerversau, et le « Papa » du Poulpe, Jean-Bernard Pouy, ont remis le couvert. Pour ce faire ils se sont entourés de deux autres complices. Serguei Dounovetz qui dirige la collection et Jean-Christophe Lopez, l’éditeur de Moby Dick, qui prend la suite des éditions Baleine. Bravo les mecs ! Mais allons-y voir de plus près.
Ferry Bad Trip
« Ferry Bad Trip », huitième de la série de Jean-Marie Paris est encore une histoire d’eau. Mais le vice en moins. Car comme « Gaby », Gabriella a horreur de l’injustice, de l’impunité.C’est une Robin des bois en mini mini-jupe. Rien qu’à voir sur son écran de son ordinateur les cadavres de ces 27 migrants échoués sur les plages de la mer du nord, elle bout. De colère. Encore des passeurs qui s’en mettent plein les fouilles et envoient les gens au casse-pipe. Elle a une piste. Le militant de l’association Avenir 59 qui a posté les images sur Internet. Il s’appelle Chandler, quelle coïncidence ! Elle l’appelle avec sa nouvelle identité et son nouveau métier : journaliste. Il l’attend. Derechef. La voilà qui débarque à Dunkerque en plein carnaval. Ça sent la bière et le hareng. Le jeune militant le met au parfum. Un beau garçon d’ailleurs, ce Chandler, qui pratique la course de Side-car comme sport. Mais le sexe ce sera pour le dessert. En attendant, il y a une enquête à mener. Et le tournis carnavalesque qui résonne ajoute un peu d’exotisme ch’ti à l’intrigue qui la conduira au chef des passeurs. Zorane, c’est Dr. Jekyll and Mr. Hyde.
Marié avec deux enfants et une épouse qu’il méprise, Zorane mène grand train. Côté jardin, c’est un notable, et qui plus est, un bienfaiteur issu de l’immigration ; il a déjà son rond de table auprès des autorités de la ville. Côté cour, c’est une ordure qui empoche l’argent de ses pauvres malheureux et se paie en nature sur les femmes migrantes. Gabriela va le choper. Mais zut, c’est elle qui se fait attraper. Elle morfle deux jours durant dans le local sans fenêtres à côté du pavillon du patron. Heureusement Chandler s’inquiète et alerte le poulpe qui rapplique avec sa sciatique. Elle est libérée. Ouf. Mais le salopard qui avait prévu le coup s’enfuit avec le fric. Ah ! Non ! Le sang de la belle ne fait qu’un tour. Une course poursuite s’en suit sur la plage abandonnée. Son bourreau a pris le side-car, mais elle s’accroche et parvient à provoquer un accident qui renverse la moto dans les flots. Zorane se noie. Bien fait pour lui. Mais l’oseille heureusement sera récupérée et distribuée comme il se doit au bénéfice de l’association. Gabriella s’en tire avec une tête de gnons et une nuit d’amour torride qu’elle a bien mérité. Fin de l’histoire.
Coup et tortures
Coup et tortures, écrit par Jeremy Bouquin est de la même eau, si l’on peut dire. C’est une affaire de fliquette,convertie en lanceuse d’alerte où l’on retrouve encore une histoire de migrants, un mot que déteste le Poulpe (il a raison). La mort de la fli
quette remue le Poulpe. Et pour cause. C’est avec elle qu’il a monté cette affaire de dénonciation, six ans plus tôt. Elle accusait les agissements de certains de ses collègues dans un livre rompant son devoir de réserve. Une vraie anar comme lui. Sa hiérarchie n’a pas franchement apprécié et l’ a virée. Elle déprime et quelques années plus tard, se suicide. Laissant sa famille sans réponse. Et le poulpe, complètement à la ramasse. Gabriella veut comprendre. Elle titille son mentor pour qu’il lui explique ce qui s’est passé. Enfin Gaby sort de sa coquille. Et c’est reparti pour un tour.
Et alors ?
La nouveauté dans cette seconde série, vous l’avez compris, c’est que les rôles ont permuté. C’est une Morue, une femme qui mène le bal et non plus un Poulpe. Entre eux, que d’eau ! Mais sublimée. Ici l’Éthos prend le pas sur l’Éros. C’est plutôt bien vu, non ? Surtout que le poulpe a 65 ans au compteur plus que du double de sa fille putative. Donc. Respect. Rassurant dans un monde qui a perdu la boule ? Et alors ? râleront certains. L’Action, le Personnage, l’Intrigue, la Morale, c’est ringard.
Bien au contraire, diront les autres dont je suis, c’est ça qui est intéressant à condition de bien les doser. « L’histoire doit courir, laisse tomber toute idée de revenir en arrière pour faire de jolies phrases » conseillait déjà Jean-Bernard Pouy à l’un de ses poulains, Hervé Le Tellier, prix Goncourt, qui republiera le roman qu’il lui avait commandé La disparition de Perek. Une parodie. Évidemment.
Et le style ?
C’est justement le pari que font les éditeurs. Le style doit surgir de l’action et non l’inverse. Ce parti-pris est capital pour comprendre le périmètre et les limites du roman de genre, comme le polar, du « roman de gare » que revendique haut et fort les promoteurs du nouveau Poulpe. Comment faudrait-il interpréter ce « come-back » ? Un joli coup à faire ? L’absence criante de héros défendant la veuve et l’orphelin ? La morosité de notre actualité ? Ce tandem nous oblige. Il nous force à voir ce que tout le monde sait sans le dire expressément. C’est le polar qui a repris la grande tradition du roman réaliste. Balzac et Zola, bien sûr, avec un zeste d’Eugène Sue pour le décor. Ce n’est pas un hasard si certains écrivains marginaux de ladite « littérature restreinte » n’ont pas hésité à en détourner les codes. Witold Gombrowicz dans son roman « Cosmos » ne fait que ça. Accumuler les détails les plus saugrenus et les répéter ad nauseam pour mener son enquête. Le romancier québécois Hubert Aquin fera de même dans « prochain Épisode ».
Pouy lui-même s’adonne allègrement au second degré dans quelques-unes de ses 130 publications. Adepte de l’Oulipo, il pratique assidûment l’écriture à contraintes et nombre de ses incipit font malicieusement écho à l’histoire de la littérature. Et alors ? Ne cessent de répéter les goujats.
Il y a plus. Si on pense à Zola qui se documentait vachement avant d’entreprendre ses romans sociaux, ce nouveau tandem des causes perdues nous rappelle un duo célèbre plus ancien encore : Don Quichotte et Sancho Panza. Il y en a en effet du picaresque dans les aventures de Gabriel et de Gabriella ou l’idéal foutraque du héros se heurte au réel à coup de baffes. Mis à part Clint Eastwood, dans les films de Sergio Leone, jamais héros n’aura reçu autant de coups que le Poulpe. La vengeance est douce à ceux qui la subissent. C’est un formidable moteur pour l’action surtout par les temps qui courent . Mais Gabrielle n’est pas Gabriel. C’est une femme ! Elle a un corps certes, mais aussi un cerveau. Si on lui tape dessus comme des bourrins, on va l’abîmer ! Un peu de sagacité, de grâce. Car elle en a de la grâce ; cela veut dire de l’élévation. C’est cela qui fait carburer le roman et non les gnons à tout va, non ? Je sais que ces paroles à peine écrites peuvent être retenues contre moi. Qu’importe. Je repense à Verlaine. /De la musique avant toute chose/ Et pour cela préfère l’Impair/Plus vague et plus soluble dans l’air/ Sans rien en lui qui pèse ou qui pose…
A bon entendeur… salut !
