{"id":279,"date":"2004-11-01T18:53:15","date_gmt":"2004-11-01T16:53:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/?p=279"},"modified":"2024-03-23T13:16:07","modified_gmt":"2024-03-23T11:16:07","slug":"lhypertexte-a-lepreuve-de-la-fiction","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/lhypertexte-a-lepreuve-de-la-fiction\/","title":{"rendered":"L\u2019hypertexte \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la fiction"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<div><a href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/spip.php?auteur12\">Christian Vanderdorpe<\/a><\/div>\n<div>\n<p><em>Comment na\u00eet l\u2019hypertexte\u00a0? Quels en sont les enjeux\u00a0? Quels effets sur le roman\u00a0? Professeur en s\u00e9miotique cognitive \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Ottawa, Christian Vandendorpe s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ces questions depuis longtemps . Il a notamment publi\u00e9 Hypertextes. Espaces virtuels de lecture et d\u2019\u00e9criture. (Collectif en collaboration avec Denis Bachand), Qu\u00e9bec, Nota Bene, 2002\u00a0; Du papyrus \u00e0 l\u2019hypertexte. Essai sur les mutations du texte et de la lecture, Montr\u00e9al, Bor\u00e9al , Paris, <a href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2011\/11\/Christian_Vanderope.bmp\"><img decoding=\"async\" class=\"alignleft size-full wp-image-280\" title=\"Christian_Vanderope\" src=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2011\/11\/Christian_Vanderope.bmp\" alt=\"\" \/><\/a> La D\u00e9couverte, 1999,<\/em><\/p>\n<p>Le concept d\u2019hypertexte a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1965, par un jeune \u00e9tudiant californien, Ted Nelson, qui avait imagin\u00e9. le monde fabuleux de Xanadu bien avant qu\u2019apparaisse le Web, dont il \u00e9tait la pr\u00e9figuration. Mais la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019hypertexte n\u2019arrivera dans le grand public qu\u2019en 1987, ann\u00e9e o\u00f9 Apple lance sur le march\u00e9 un MacIntosh \u00e9quip\u00e9 du logiciel HyperCard, d\u00fb \u00e0 Bill Atkinson. La m\u00eame ann\u00e9e, Michael Joyce commence la r\u00e9daction de Afternoon, a story, un hypertexte constitu\u00e9 de 539 \u201c fragments \u201d et 950 hyperliens. Ce roman d\u2019un nouveau genre sera d\u00e9crit par Robert Coover comme l\u2019\u00e9quivalent dans la nouvelle \u00e8re num\u00e9rique de ce que fut la Bible de Gutenberg pour l\u2019imprimerie, et dont il devrait marquer la fin prochaine (Robert Coover, \u201cThe end of books\u201d, New York Times Book Review, 21 juin 1992). Dans la foul\u00e9e, des th\u00e9oriciens comme G. Landow croient d\u00e9celer dans cette forme d\u2019\u00e9criture la quintessence de la modernit\u00e9\u00a0:<\/p>\n<p>\u201c L\u2019utilisation des hyperliens, qui constitue l\u2019un des traits caract\u00e9ristiques de l\u2019hypertexte, incarne aussi les notions d\u2019intertextualit\u00e9 de Julia Kristeva, l\u2019accent mis par Mikha\u00efl Bakhtine sur la polyphonie, la conception de r\u00e9seaux de pouvoir d\u00e9velopp\u00e9e par Michel Foucault et les concepts de pens\u00e9e nomade et rhizomatique propres \u00e0 Gilles Deleuze et F\u00e9lix Guattari. (George P. Landow (Ed.), Hyper\/Text\/Theory. The Johns Hopkins University Press, 1994, p. 1 (Notre traduction )<\/p>\n<p>Avec des f\u00e9es aussi puissantes pench\u00e9es sur son berceau, la fiction hypertextuelle semblait destin\u00e9e \u00e0 prendre bient\u00f4t la rel\u00e8ve du roman et \u00e0 devenir la lecture oblig\u00e9e de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration. Or, force est de reconna\u00eetre que cette pr\u00e9diction ne s\u2019est pas r\u00e9alis\u00e9e. Apr\u00e8s plus de quinze ans d\u2019existence, ce nouveau genre n\u2019a toujours pas trouv\u00e9 sa voie et ses r\u00e9alisations restent limit\u00e9es \u00e0 des exercices d\u2019\u00e9cole. C\u2019est le constat dress\u00e9 notamment par Samuel Archibald, qui a fait une critique d\u00e9taill\u00e9e des contradictions auxquelles se heurte cette nouvelle esth\u00e9tique et montr\u00e9 les confusions th\u00e9oriques sur lesquelles elle repose.<\/p>\n<p>On trouve un m\u00eame jugement d\u2019\u00e9chec chez Tim Parks, qui a examin\u00e9 une d\u00e9cennie de productions hypertextuelles en se pla\u00e7ant au double point de vue d\u2019auteur et de lecteur. Selon lui, l\u2019\u00e9quivoque fondamentale de la fiction hypertextuelle repose sur la fameuse libert\u00e9 des parcours de lecture offerte par le nouveau m\u00e9dium\u00a0: \u00e0 quoi peut-elle bien servir en mati\u00e8re litt\u00e9raire\u00a0? Comme il le dit tr\u00e8s justement\u00a0: \u201c Quand je lis l\u2019\u0153uvre de quelqu\u2019un d\u2019autre, c\u2019est pour confronter sa vision avec la mienne, et non pour me rendre \u00e0 des endroits familiers \u201d . Tim Parks, \u201c Tales told by the computer \u201d, The New York Review of Books, vol. XLIX, no 16, 24 octobre 2002.<\/p>\n<p>Un autre probl\u00e8me majeur est que les hypertextes litt\u00e9raires ayant le plus souvent recours \u00e0 une navigation opaque, ils ne permettent pas au lecteur d\u2019\u00e9prouver un sentiment d\u2019ach\u00e8vement\u00a0: l\u2019absence de cl\u00f4ture ne permet pas au lecteur de r\u00e9capituler ce qu\u2019il a lu et de le consid\u00e9rer comme une totalit\u00e9.<\/p>\n<p>En fait, il ne serait pas faux de dire que ce type d\u2019hypertexte litt\u00e9raire constitue une r\u00e9gression plut\u00f4t qu\u2019un progr\u00e8s dans l\u2019\u00e9volution des formes. Le lecteur d\u2019un hypertexte est en effet soumis au bon plaisir de l\u2019auteur ou des choix al\u00e9atoires que le programmeur a inscrits dans l\u2019\u0153uvre. Cela peut aller jusqu\u2019\u00e0 se voir refuser toute possibilit\u00e9 de retour en arri\u00e8re ou de relecture des pages lues au cours d\u2019une s\u00e9ance ant\u00e9rieure, comme c\u2019est le cas avec Afternoon. On est ainsi priv\u00e9 des ressources propres \u00e0 la situation de lecture et replac\u00e9 dans la position d\u2019un auditeur de litt\u00e9rature orale, o\u00f9 le conteur exerce un contr\u00f4le absolu sur son public, mais sans que l\u2019on jouisse de l\u2019intense sentiment de participation correspondant. Un tel retour \u00e0 une textualit\u00e9 lin\u00e9aire fait fi des outils tabulaires que le livre avait mis \u00e0 la disposition des lecteurs, particuli\u00e8rement depuis l\u2019av\u00e8nement du codex .En outre, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019assurer une d\u00e9ambulation libre ou al\u00e9atoire entre les fragments ne permet pas \u00e0 l\u2019auteur de mettre en place des effets de suspense, de retournement spectaculaire, de retour calcul\u00e9 d\u2019un leitmotiv, de rappel discret d\u2019un \u00e9v\u00e9nement ant\u00e9rieur ou d\u2019\u00e9clairage nouveau sur celui-ci. Bref, l\u2019hypertexte retire des mains du cr\u00e9ateur, et aussi du lecteur, toute la production des jeux de sens relevant de la structure de l\u2019\u0153uvre, que peut seule offrir une lecture inscrite dans une temporalit\u00e9.<\/p>\n<p>A en juger par l\u2019exp\u00e9rience des ann\u00e9es 90, cette conception de l\u2019hypertexte ne semble donc pas en voie de r\u00e9ussir \u00e0 naturaliser sur \u00e9cran le roman tel que nous le connaissons depuis plusieurs centaines d\u2019ann\u00e9es. En revanche, l\u2019ordinateur permet de poser une question encore impensable jusqu\u2019\u00e0 tout r\u00e9cemment, qui est de savoir si le roman pourra survivre en dehors de son milieu naturel qu\u2019est le codex.<\/p>\n<p>Pour cet animal s\u00e9miotique par excellence qu\u2019est l\u2019\u00eatre humain, si ais\u00e9ment engag\u00e9 dans la poursuite des signes, le roman s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 une invention particuli\u00e8rement efficace et \u00e9conomique, surtout si on le compare \u00e0 ces m\u00e9dias tr\u00e8s lourds que sont le th\u00e9\u00e2tre, le cirque, l\u2019op\u00e9ra ou le cin\u00e9ma. Il constitue en effet une activit\u00e9 accessible au lecteur au moment qui lui convient le mieux et dont le mode de consommation est enti\u00e8rement personnalis\u00e9\u00a0: rythme lent ou rapide, ponctu\u00e9 \u00e0 volont\u00e9 de retours en arri\u00e8re ou de coups d\u2019\u0153il anticip\u00e9s sur le d\u00e9nouement. Un bon roman peut ainsi procurer \u00e0 son lecteur des heures d\u2019\u00e9vasion dans l\u2019imaginaire, en offrant en prime une plong\u00e9e dans la psych\u00e9 de ses semblables ou la d\u00e9couverte de r\u00e9alit\u00e9s sociales, historiques et documentaires de tout genre. Tout cela fait de ce genre prot\u00e9iforme le creuset des cultures nationales en m\u00eame temps qu\u2019un objet privil\u00e9gi\u00e9 d\u2019individuation et de manducation scolaire. Pourtant, le roman semble incapable de migrer sur ordinateur. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ce nouvel environnement est en train de donner une vie propre et une grande expansion \u00e0 divers genres autrefois r\u00e9unis sous la vaste ombrelle du roman..<\/p>\n<p>Le domaine de la litt\u00e9rature intime conna\u00eet une explosion spectaculaire avec les journaux personnels et les \u201c blogues \u201d (de l\u2019anglais weblogs) gr\u00e2ce auxquels tout un chacun peut maintenant publier sur le Web ses opinions et ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me sans aucun filtre \u00e9ditorial. Beaucoup de ces passionn\u00e9s de l\u2019expression personnelle sont regroup\u00e9s dans des communaut\u00e9s virtuelles ou font de leur site des carrefours ouverts \u00e0 d\u2019autres cyberdiaristes et se commentent mutuellement. Ces journaux offrent une source in\u00e9puisable de lectures \u00e0 celui qui cherche dans la litt\u00e9rature des aper\u00e7us sur le rapport particulier que chacun \u00e9tablit avec soi-m\u00eame et autrui.<\/p>\n<p>Jouant sur un autre registre, le monde de l\u2019information en continu a transform\u00e9 la vie quotidienne en un r\u00e9cit \u00e0 \u00e9pisodes dont nous sommes en train de devenir aussi d\u00e9pendants que la soci\u00e9t\u00e9 du XIXe si\u00e8cle pouvait l\u2019\u00eatre des romans-feuilletons. Alors que les soci\u00e9t\u00e9s primitives du Temps immobile ou cyclique satisfaisaient leur faim d\u2019histoires dans le r\u00e9cit constamment repris de leur mythologie, notre soci\u00e9t\u00e9 en flux rapide a transform\u00e9 ses chefs d\u2019\u00c9tat et ses vedettes du sport ou du cin\u00e9ma en h\u00e9ros mythiques, tant\u00f4t vou\u00e9s \u00e0 l\u2019admiration des masses, tant\u00f4t \u00e0 leur vindicte, avant de les laisser retomber dans l\u2019oubli.<\/p>\n<p>Enfin, la fascination pour les mondes imaginaires trouvait jadis \u00e0 se satisfaire dans le roman d\u2019aventure,le fantastique et la science-fiction. Aujourd\u2019hui, les amateurs de ce genre d\u2019histoires seront le plus souvent s\u00e9duits, surtout s\u2019ils sont jeunes, par les fictions interactives de types vari\u00e9s que leur offre le vaste univers des jeux sur ordinateur\u00a0: jeux de r\u00f4le, d\u2019aventure, de course, de combat, de strat\u00e9gie et de civilisation. Il suffit d\u2019observer des adolescents en train de jouer \u00e0 ces jeux pour mesurer \u00e0 quel point ils sont engag\u00e9s dans une activit\u00e9 de poursuite des signes fort similaire \u00e0 la lecture, par certains aspects. L\u00e0 aussi, \u00e0 des degr\u00e9s divers selon les types de jeux, il s\u2019agit de fabriquer du sens \u00e0 partir de donn\u00e9es discr\u00e8tes, de tenir compte des indices accumul\u00e9s en cours de route, de r\u00e9soudre des \u00e9nigmes pour pouvoir se sortir d\u2019une situation difficile, d\u2019inf\u00e9rer des comportements de la part de ses alli\u00e9s ou de ses adversaires. L\u2019interactivit\u00e9 fait de ces fictions des environnements captivants \u00e0 l\u2019\u00e9gard desquels beaucoup de joueurs d\u00e9veloppent une v\u00e9ritable d\u00e9pendance. Le joueur plac\u00e9 en position d\u2019acteur a en effet l\u2019impression de contr\u00f4ler le jeu, d\u2019en \u00eatre le h\u00e9ros. Le ph\u00e9nom\u00e8ne de mim\u00e8sis y est donc beaucoup plus complet que dans une activit\u00e9 de lecture ou m\u00eame au cin\u00e9ma. Sur le march\u00e9 des op\u00e9rations s\u00e9miotiques, le jeu vid\u00e9o l\u2019emporte ais\u00e9ment sur les m\u00e9dias ant\u00e9rieurs, qu\u2019il a d\u2019ailleurs commenc\u00e9 \u00e0 phagocyter, ainsi que l\u2019attestent les jeux bas\u00e9s sur des romans (Tom Clancy) ou sur des films (Star Wars).<\/p>\n<p>Enfin, cet univers des jeux rejoint l\u2019int\u00e9r\u00eat croissant de notre culture pour les images. L\u2019ordinateur acc\u00e9l\u00e8re en effet un mouvement commenc\u00e9 avec l\u2019av\u00e8nement du cin\u00e9ma et de la t\u00e9l\u00e9vision, qui nous \u00e9loigne irr\u00e9m\u00e9diablement de l\u2019\u00e8re de la logosph\u00e8re pour nous faire entrer dans celle de la vid\u00e9osph\u00e8re, qu\u2019a fort bien d\u00e9crite R\u00e9gis Debray. Le langage n\u2019est plus le m\u00e9diateur privil\u00e9gi\u00e9 de notre rapport au monde ni de la coh\u00e9sion sociale\u00a0: il partage d\u00e9sormais son pouvoir avec celui des images et des symboles visuels. Et le statut de la litt\u00e9rature s\u2019en ressent forc\u00e9ment, ainsi que ses modes d\u2019influence.<\/p>\n<p>Ce reflux de l\u2019empire du logos combin\u00e9 avec la mont\u00e9e des images tend \u00e0 court-circuiter les r\u00e9flexes analytiques et \u00e0 anesth\u00e9sier la critique. Il donne un pouvoir sans partage aux chefs d\u2019\u00c9tat qui promettent de l\u2019action en continu sur petit \u00e9cran.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Christian Vanderdorpe Comment na\u00eet l\u2019hypertexte\u00a0? Quels en sont les enjeux\u00a0? Quels effets sur le roman\u00a0? 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