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Le miroir retourné 17 février 2005 À l’heure où l’Europe s’apprête à se doter d’une Constitution, il est plus que jamais opportun de donner la parole aux écrivains qui ont contribué à sa genèse et à son interprétation. Ce que fait Robert Richard, notre rédacteur en chef, dans son essai original, L’émotion européenne, qui secoue le prêt-à-penser ambiant. Essayiste et romancier, Robert Richard est notamment l’auteur de : Le corps logique de la fiction (essai, éditions de l’Hexagone, 1990), L’autobiographie du monde (essai, Balzac éditeur, 1992), Le roman de Johnny (roman, Balzac éditeur,1997 et 1998). L’émotion européenne a paru récemment aux éditions Varia* . Entretien Vous venez de consacrer un essai décapant sur l’héritage de la culture européenne. Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire sur un tel sujet ? À l’origine de mon essai, je me suis posé la question suivante : qu’est-ce que l’Europe moderne a apporté de nouveau sur la question du politique par rapport à la Grèce de l’Antiquité ? Il me semblait urgent de répondre à cette question, alors que l’Europe des quinze, et maintenant des vingt-cinq, est en pleine mutation. Je voulais mettre le doigt sur « l’essence » de l’Europe comme elle se trouve inscrite dans les grands textes littéraires, en particulier ceux de Dante et de Sade (De l’éloquence en langue vulgaire et La Divine Comédie du poète florentin et La philosophie dans le boudoir du seigneur de La Coste). Un rapport inédit existe avec l’étrangeté, avec ce qui n’est pas « nous », ce qui est « extérieur » à la Cité, voire avec ce qui extérieur à l’ensemble de la civilisation. D’où le thème central de mon essai : le « barbare » (ou l’étranger), pénétrant par effraction dans la Cité, est cause d’une émotion politique. L’altérité suscite toujours des émotions. Quand on se trouve soudain devant l’inconnu - homme ou femme d’une autre culture, d’une autre idéologie ou ayant des idées nouvelles -, on éprouve des sentiments qui peuvent être de l’ordre de l’euphorie ou de l’angoisse. Il peut même s’agir d’un mélange troublant de ces deux affections. Or, l’Europe moderne a osé faire un motif politique de ces émotions en les « contractualisant » dans le corps même de la lettre des nouvelles langues européennes. Aristote avait préféré refouler l’étranger hors la Cité : « Tous ceux qui ont admis des étrangers à demeure parmi eux, affirme-t-il dans La Politique, en ont presque toujours été dupes ». À l’opposé, l’Europe de Dante et de Sade va laisser pénétrer l’étranger jusqu’au cœur de la Cité. Vous allez objecter en citant une Europe qui, au contraire, a été coupable d’intolérances, voire de crimes contre l’humanité : les conquistadores dans les Amériques, les Guerres de Religion... Cette Europe-là, qui a bel et bien existé, se trouve en continuité avec le propos d’Aristote que je viens de citer. Mais il y a aussi une autre Europe qui est passée presque inaperçue et dont les ouvrages de sciences politiques parlent peu. Il s’agit de l’Europe de Dante et de Sade, mais aussi des peintres comme le Tintoret. Ceux-ci - les Dante, les Sade, les Tintoret, etc. - ont su élaborer un nouveau contrat entre les Européens, d’où est sorti l’État nation moderne. Jusqu’ici, la conscience européenne interprétait le monde. Maintenant, le reste du monde retourne le miroir... En quoi la singularité du regard provenant du Canada permet-elle de saisir les enjeux du Vieux continent ? Ne pas être pris dans le quotidien des « passions ordinaires » est une position enviable. Dans sa critique de l’histoire, Kant met l’accent, non pas sur les acteurs (les héros militaires ou politiques), mais sur les spectateurs (Zuschauer) situés sur d’autres scènes nationales et qui regardent de loin. Or, le point de vue du Canada est celui du « spectateur ». N’étant pas sollicités par les affaires courantes, nous pouvons, en tant que Canadiens, nous permettre le « luxe des grandes lignes ». Ainsi, est-il plus facile pour nous de contempler l’essence européenne, voire d’exprimer ce que nous pensons d’elle. Parmi votre prestigieux triumvirat d’auteurs célèbres, vous inscrivez le romancier québécois Hubert Aquin. Quelle est la motivation de votre choix ? En quoi ce dernier participe-t-il du modèle européen ? Mon essai ne cesse de dire que la vérité de l’Europe est à repérer dans ce qui lui est étranger. Avec Hubert Aquin, la question européenne se trouve saisie depuis le point de vue de Sirius. Hubert Aquin, qui a écrit quatre romans entre 1965 et 1974, a été un spectateur idéal, persistant et tenace du Vieux continent. Son œuvre romanesque fulgurante a la particularité de prendre à bras le corps la culture européenne. Aucune autre œuvre écrite en Amérique n’a été aussi pénétrée de l’« Europe ». Les romans d’Aquin sont saturés d’allusions, de citations, de références à la littérature, à la peinture, à la musique et à l’architecture européennes. Son roman Trou de mémoire (1968) est basé sur une toile de Hans Holbein ; Neige noire (1974) est une réinterprétation audacieuse de Hamlet de Shakespeare ; un cinquième roman (Obombres, inachevé, devait être basé sur l’Art de la fugue de Bach. La grande réussite de l’œuvre aquinienne est d’avoir su distiller, par l’art, par la culture, l’essence politique de l’Europe moderne. * L’ouvrage est distribué par Distribution du Nouveau Monde (DNM). Renseignements complémentaires : liquebec@noos.fr - Téléphone : (1) 43.54.49.02. Répondre à cet article
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