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La nuit du tagueur 12 septembre 2011 Il y a plusieurs façons de vivre la ville, dont la moins simple est de la considérer comme une page blanche, ou mieux comme une toile vierge. Ainsi pensent les tagueurs, ceux que l’on prendrait aisément pour des iconoclastes, mais qui se considèrent comme les artistes d’un ordre nouveau, se substituant à la règle des imageries classiques et au classicisme des conventions. Un lieu pour chaque chose fait partie de ces règles obsolètes dont le tag fait litière désormais, dans un bouleversement des repères une confusion des affichages. Comment s’effectue un tel retournement (détournement) des perceptions fondamentales ? Dans un ouvrage célèbre outre-Atlantique (Skin of culture), Derrick de Kerckhove, successeur officiel du génial Marshall Mcluhan à l’Université de Toronto, dissertait sur le derme des cultures, sur le fait qu’elles recouvraient la pensée des hommes, comme une enveloppe sensible, infranchissable et apparemment si naturelle. De même la ville contemporaine avec ses bâtiments constitue-t-elle une peau de béton, à laquelle nous nous adaptons si vite et de manière si empathique, comme si le sens de notre destinée se terrait quelque part dans le labyrinthe exposé de ces rues et de ces avenues en perspective. Or, une génération naît pour laquelle l’espace est un anonymat qu’il faut revendiquer, qu’il faut marquer, d’un trait fut-il fugitif, obsolète, ou au contraire quotidiennement surligné.La nuit du Tagueur de Nathanaël Fox revient sur cette tribu urbaine dont nous percevons les signes mais dont nous ne connaissons pas les rites. Pour nous faire prendre conscience du processus, l’auteur utilise une trame dramatique d’une redoutable efficacité : la quête d’un homme ordinaire en proie aux préoccupations habituelles de tous les parents d’adolescents. Ainsi, Richard Killroy, le père du jeune David, s’inquiète-t-il de son comportement, et de ses fréquentations. Depuis qu’il a rejoint un groupe de tagueurs, les HMJ, dont l’un des membres a été tué de manière mystérieuse, David s’absente de longues nuits et cultive le mystère. A l’aide d’un improbable commissaire Merle, débonnaire et esthète, et de Gina, son ex-épouse, Killroy part à la recherche de David, sans savoir vraiment où le mènent ses pas. Au cours de son périple dans une banlieue rurbaine, où la nature en friches résonne en écho sinistre aux zones industrielles désertées, il rencontrera Gap, un artiste devenu célèbre après avoir un temps fait partie du groupe de tagueurs. L’intérêt de la construction du roman tient au fait que le rôle du personnage central n’est pas clairement dévolu. Richard n’est pas un modèle solide, en ce sens qu’il est un artiste mineur, vivant, ou plutôt vivotant de la peinture, et ayant été contraint de sacrifier sa vie de famille à la perspective incertaine d’un prochain jour de gloire qui ne vient jamais. Gina, la mère, est quasi-absente de ce huis clos qui se joue entre l’art, la mort et le sens : on sait qu’elle est enseignante, mais elle ne fait que passer dans des scènes dénuées de toute tension sensuelle ou érotique. Le monde de Killroy est vide de sentiments, sinon peut-être l’angoisse qui l’étreint devant le gâchis de son existence. À l’inconsistance du caractère principal correspond une dissolution de l’énigme, dont petit à petit les contours fluctuent, perdent de leur netteté et de leur signification : certes, David a bien disparu, et sans aucun doute, il court un grave danger. Mais ce danger est-il réel, au sens d’une fiction, c’est-à-dire qu’il condamne à terme un personnage de roman, ou bien s’agit-il d’une interrogation plus large, plus ontologique, qui nous concerne tous, parce qu’elle concerne l’enfant, en ce qu’il échappe pour toujours à l’emprise des parents, en ce qu’il devient autre. Ce qui se présentait comme un roman noir laisse alors la place à une pièce métaphysique, qui se joue autour de la figure de la liberté. Vivre, c’est marquer son temps, mais toutes les marques sont-elles autorisées ? L’auteur semble penser que l’adolescence est un plongeoir ouvrant sur l’abîme de l’indépendance, et donc sur le plus grand risque, parce que la liberté nouvelle de celui qui fut un enfant se paie en retour de la mort symbolique de son personnage passé. En détruisant les frontières de la ville, car une banlieue se construit avant tout et contre tout, contre une ville, Nathanaël Fox détruit donc également les frontières du roman, et nous fait passer de l’autre côté de la conscience, vers la face cachée et socialement oubliée de la lucidité. Tel est le choc de lecture camouflé dans ce grand livre, livre embarrassant s’il en est, tant il nous tend un miroir que nous ne voudrions jamais contempler. Grand livre et livre étonnant parce qu’il annonce un autre temps, un temps où selon la si belle expression de l’auteur les nuances se dissolvent, et la frontière se tatoue. Il n’y a plus de ligne entre le bien et le mal, mais un tag qui survole et amplifie les milliards de consciences susceptibles en un lieu et un temps de se côtoyer, par la force de l’art, de celle des médias ou par le choc des civilisations. Le tag marque la fin de la lecture, et donc de la raison classique, mais le nouveau monde se construira-t-il aisément ? Car, si nous ne comprenons plus nos enfants, comment pourrions-nous accepter l’autre ? Okuba Kentaro Nathanaël Fox, La nuit du tagueur, Riveneuve Editions, Paris, 2011, 195 p., 15 € Répondre à cet article |
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