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Les langues dans les entreprises : récit d’une petite révolution copernicienne

10 juin 2011

La Lettre d’information (mai-juin 2011) de l’Observatoire européen du plurilinguisme. www.observatoireplurilinguisme.eu, partenaire de notre propre Observatoire

Il y a parfois des évolutions profondes auxquelles on ne fait pas attention. C’est le cas de la manière d’aborder la question des langues dans les entreprises.

La grande idée reçue, largement reprise dans le discours politique et journalistique, se réduit souvent à cela : pour faire des affaires à l’international, on a besoin d’une seule langue et cette langue, c’est l’anglais. Pas besoin d’investir dans d’autres langues moins diffusées, tout le monde parlant anglais, il est plus économique d’investir sur cette langue et sur elle seule. D’ailleurs si tout le monde parlait la même langue, on se comprendrait beaucoup mieux. Les langues sont des obstacles aux échanges. Pour faciliter le commerce, il faut imposer la langue unique.

Bien que simplistes, ces idées n’en sont pas moins largement partagées dans le corps social de la plupart des pays européens. Or, comme disait Einstein, "il est plus difficile de détruire un préjugé qu’un atome".

Les études pourtant commencent à se multiplier qui montrent que l’anglais ne suffit pas, selon l’heureuse expression de l’ancien commissaire européen chargé du multilinguisme, Leonard Orban.

Progressivement, ces études changent fondamentalement la manière de traiter la question linguistique en entreprise, conduisant à une inversion complète de la perspective, petite révolution copernicienne en quelque sorte.

C’est fin 2006 que paraît le rapport ELAN, commandé par la Commission européenne à un centre de recherche britannique, qui révèle que les défauts de compétences en langues font perdre des affaires aux entreprises européennes. On peut discuter des ratios calculés. Constater en effet que 11 % des entreprises disent perdre des marchés à cause d’insuffisance en langues, ne nous dit pas le volume d’affaires impacté, mais on devine qu’il est très important.

En 2008, un nouveau rapport est publié sous l’égide de la Commission européenne à l’issue d’un Forum des entreprises pour le multilinguisme par un groupe de dirigeants d’entreprises et d’experts sous la présidence d’Etienne Davignon. Sous le titre "Les langues font nos affaires", ce rapport confirme les conclusions du rapport ELAN, appelle l’attention sur le risque de perte de compétitivité par rapport aux pays émergents qui investissent massivement dans les langues et conclut à la nécessité de promouvoir des politiques de promotion du multilinguisme à tous les niveaux des chaînes décisionnelles publiques et privées depuis les gouvernements jusqu’aux petites entreprises. Elles peuvent consister, par exemple, à investir dans la formation linguistique, employer du personnel de langue maternelle différente et assurer une bonne communication multilingue par Internet.

En Suède, une étude comparative a pu établir une corrélation entre politiques linguistiques et performances à l’exportation. Cette étude conduite sur des échantillons d’entreprises suédoises, allemandes et françaises, a conclu que les entreprises allemandes, qui avaient le plus développé des compétences en langues diversifiées, avaient de meilleures performances à l’exportation que les entreprises suédoises beaucoup plus polarisées sur une seule langue, les entreprises françaises se trouvant en situation intermédiaire.

En Suisse, des études menées notamment sous la direction de François Grin, font apparaître que si la Suisse devait se priver de ses compétences plurilingues, elle serait appauvrie d’environ 9 % de son PIB.

Parallèlement le projet DYLAN (Dynamique des langues et gestion de la diversité, 2006-2011) rassemble une grande quantité d’observations qui font apparaître entre les philosophies d’entreprises, les représentations des acteurs et les pratiques quotidiennes des réalités infiniment plus complexes que tout ce que l’on pourrait supposer d’entreprises qui font parfois du tout anglais un marqueur d’identité exclusif quasi sacré. D’autres équipes managériales ont des orientations opposées faisant d’un plurilinguisme flexible et à géométrie variable, n’excluant évidemment pas l’anglais, le fondement de stratégies mondiales pertinentes. Une première étude publiée par l’équipe de l’Université de Bâle sous la direction de George Lüdi est à cet égard très éclairante.

Nous disposons par ailleurs d’enquêtes menées sur des régions déterminées, ainsi en Lorraine, en Alsace et en Catalogne, qui nous montrent comment les entreprises s’insèrent dans des réseaux de proximité et des réseaux mondiaux, dans lesquels les langues seront un instrument incontournable, une forme d’adaptation au milieu par rapport auquel l’anglais apporte une réponse partielle mais ne couvre absolument pas tous les besoins.

Le Rapport au Parlement sur l’application de la loi du 4 aout 1994 comporte également des informations très intéressantes sur les politiques et les pratiques développées dans de grandes entreprises internationales en France.

On pourrait croire que ce genre de considération ne concerne que les pays non anglophones. Il n’en est rien. Au Royaume-Uni, on s’inquiète sérieusement des conséquences du déclin de l’apprentissage des langues vivantes. La fascination pour un monde monolingue et monoculturel, dont le déclin des langues vivantes est un symptôme, est à la fois insensé et source d’une profonde inquiétude des plus hautes institutions éducatives et du patronat britannique. La dernière étude réalisée à la demande de la Confederation of British Industry a conclu que les langues dont les entreprises ont le plus besoin sont en priorité le français, l’allemand et l’espagnol, suivis du polonais et du chinois. Aujourd’hui, le British Council a pris l’initiative, avec de nombreux partenaires dont l’OEP, d’un projet européen, Rich Langage Europe-L’Europe riche de ses langues, dont l’objectif est de développer le multilinguisme (plurilinguisme) en Europe, y compris bien sûr au Royaume-Uni.

La Commission européenne a intégré toutes ces tendances profondes de la société européenne qui bouleversent les idées reçues. Déjà, la communication de la Commission européenne de 2008 Multilinguisme : un atout pour l’Europe et un engagement commun comportait des orientations qui exigeront encore des années avant d’être traduites dans les faits, d’autant qu’elles nécessitent la détermination des gouvernements nationaux qui fait souvent défaut, ceux-ci signant parfois des résolutions comme par distraction et s’employant à faire le contraire de ce à quoi ils se sont engagés.

La Commission européenne a ainsi opéré une petite révolution copernicienne dans la manière de traiter la question des langues dans l’entreprise, en cessant de considérer les langues comme des obstacles aux échanges, mais plutôt de prendre les peuples tels qu’ils sont, de respecter la diversité des langues et des cultures même quand on a affaire aux consommateurs et aux travailleurs, et de voir dans la diversité linguistique et culturelle une richesse tout à fait considérable à intégrer dans les stratégies d’entreprises, ce dont beaucoup savent parfaitement jouer aujourd’hui.

A cet égard le projet CELAN (réseau pour promouvoir la compétitivité et l’emploi par des stratégies linguistiques), dans lequel l’OEP est engagé, est exemplaire. Sur la base d’une meilleure connaissance des pratiques linguistiques des entreprises et surtout de leurs besoins, il vise à mettre à leur disposition des ressources pour que les langues deviennent pour elles un avantage compétitif.

Au delà de l’aspect économique, qui peut apparaître à certains réducteur, les implications civilisationnelles sont considérables.

A lire :

Un rapport officiel conclut à la nécessité économique du plurilinguisme (ELAN)

Les langues font nos affaires (Rapport Davignon) Le multilinguisme suisse contribue au PIB Sociolinguistica Band 23 : Sprachwahl in europäischen Unternehmen /Choix linguistiques dans les entreprises en Europe Les effets des compétences linguistiques sur la performance à l’exportation des entreprises françaises, allemandes et suédoises Building for growth : business priority for education and skills ( Education and skill survey 2011, by Confederation of British Industry and Education Development International) Le plurilinguisme au travail entre la philosophie de l’entreprise,.les représentations des acteurs et les pratiques quotidiennes (études dans le cadre du projet européen DYLAN) Dans les entreprises lorraines, le plurilinguisme avant l’anglais (Etude de l’OREFQ) Rapport au Parlement sur l’application de la loi du 4 aout 1994 En Alsace, le bilinguisme franco-allemand et le plurilinguisme plébiscités par les entreprises Presentació de l’estudi ELAN.cat :... Rich Langage Europe-L’Europe riche de ses langues Projet CELAN (Réseau pour la compétitivité et l’emploi par des stratégies linguistiques) 2) Parmi les plus récentes mises à jour du site

Marche du 18 juin 2011 pour la langue française et la Francophonie

Les enfants bilingues méconnus par les systèmes éducatifs La Francophonie se mobilise pour le multilinguisme au sein de l’IRENA Time to vote for your favorite Language Learning Blog 2011 Parution : Traduction et communautés (Jean Peteers) El reconocimiento del bilingüismo en hijos de emigrantes : Un triunfo... Teaching and living with two or more languages :... (F. Grosjean) L’UNESCO lance la deuxième version de Miftaah Finding on Dialects Casts New Light on the Origins of the Japanese People Language barrier limits European Internet users, study shows Vers des principes directeurs de l’UNESCO en matière de politiques linguistiques Langues : cinquante experts se réunissent à l’UNESCO (30 mai – 1er juin) SNCF - Primes de langue des agents commerciaux : ... Costruzione di una identità plurilingue e pluriculturale dell’Europa nel mondo Swedish teacher lands EU ’tongue stories’ award e-commerce : Bruxelles veut faire tomber les barrières linguistiques El 90% de los europeos prefiere acceder a los sitios web en su propia lengua Poliglotti4.eu – A Language Observatory in the making Dummheit überwindet belgische Sprachgrenze Langues étrangères sur Internet en UE : l’anglais n°1 incontesté L’Europe multilingue investit dans la traduction en ligne Multilingual Aspects of Fluency Disorders : Howell, Van Borsel (Eds) Diritti Linguistici : convegno annuale all’Università di Teramo Por uma língua viva (Portalingua) Lingua franca : rêve ou réalité ? 10% of the EU population speak a regional or minority language Deutsch am Arbeitsplatz.de Un réseau d’enseignement international menacé à Bruxelles : pétition ! Etats-Unis : l’enseignement du français à l’université résistera-t-il à la crise ? Pourquoi la langue et les études françaises dans le monde ? J. K. Musinde Escenarios bilingües, el contacto de lenguas en el individuo y la sociedad Désir de traduire et légitimité du traducteur (18 juin) Language Learning by Adult Migrants : Policy Challenges and ICT Responses Apprendre les langues à l’université au 21e siècle 16 de mayo : Reconocer el bilingüismo de los hijos de migrantes :... User language preferences online, Eurobarometer analytic report Atti "La lingua italiana in Europa e nel mondo : Strumento di multilinguismo,... Sorosoro : La reconnaissance du bilinguisme des enfants de migrants :... « La lengua ayudó a las empresas españolas » Les cerveaux bilingues vieillissent différemment L’écologie linguistique au Luxembourg (Sorosoro) Social, socializare, societate. Profiluri ale traducerii si interpretaarii La communication en famille bilingue : en quelle langue parlent les enfants ? Lancement du "Glossaire de la construction durable" Some thoughts on bilingualism (F. Grosjean, Sorosoro) Crise mondiale, en route pour le monde d’après (F. Biancheri) 3) L’OEP a vraiment besoin de votre soutien, pensez à adhérer ou à faire un don

Si vous appréciez cette Lettre d’information, si vous appréciez le site Internet de l’OEP et d’une manière générale, si vous souhaiter soutenir son action, vous pouvez adhérer à l’OEP ou lui faire un don. L’OEP, le plurilinguisme, les langues ont besoin de vous.

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4) Quelle politique linguistique vis-à-vis des étudiants étrangers ?

C’est un fait. Non seulement la mobilité internationale des étudiants s’accroit rapidement depuis une dizaine d’années, mais les pays européens, au premier rang desquels le Royaume Uni, la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique, sont mondialement de loin les destinations les plus attractives. Ainsi, contre toute idée reçue sur le fuite des cerveaux aux Etats-Unis, en 2006 les pays européens ont accueilli plus du double d’étudiants étrangers que les Etats-Unis. Effet des restrictions à l’entrée aux Etats-Unis suite aux 11 septembre 2001, des droits d’inscription généralement très élevés aux Etats-Unis ou moindre compétitivité des universités américaines, de nombreux facteurs sont en jeu. Le fait est que les mouvements intra-européens sont eux-mêmes en fort accroissement et que la proportion d’étudiants étrangers augmente avec le niveau d’étude. Ainsi pour le France, 25 % des étudiants en doctorat sont étrangers contre 15 % en master et 10 % en licence. C’est un mouvement qu’il faut assumer et encourager.

Quelle politique linguistique avoir vis-à-vis de ces étudiants ? Il faut évidemment que ces étudiants profitent de leur séjour de longue durée pour apprendre la langue et la culture du pays d’accueil et pour acquérir aussi une bonne culture européenne.

Organiser spécialement pour ces étudiants, qu’ils soient d’Europe ou hors Europe, des enseignements en anglais est un non-sens stupéfiant contraire aux intérêts des pays d’accueil et de l’Europe tout entière. S’ils viennent étudier en Europe, c’est parce que l’Europe présente pour eux des atouts, non pour venir y perfectionner leur anglais. Donc, il faut organiser à leur intention des enseignements linguistiques et culturels intensifs qui leur permettent de suivre une scolarité les mettant à égalité avec les natifs. Nul doute que la motivation, qui doit être forte à ce niveau d’études, leur permettra d’élargir leur évantail de compétence linguistique et culturelle, ce qui sera pour eux une chance supplémentaire.

5) Annonces et parutions

Lingue per un cuore europeo - LEND Il seminario nazionale di formazione e aggiornamento ’Lingue per un cuore europeo - costruzione di una identità plurilingue e pluriculturale dell’Europa nel mondo’ avrà luogo a Torino (Italia) nei giorni 28-30 Ottobre 2011.

Terminologies (I) : analyser des termes et des concepts - Travaux interdisciplinaires et plurilingues, Vol. 16, dir. Jean-Jacques Briu, Peter Lang, 2011 Le plurilinguisme au travail entre la philosophie de l’entreprise, les représentations des acteurs et les pratiques quotidiennes, dir. Georges Lüdi, ARBA 22, Acta romanica Basiliensa, octobre 2010 Le français, notre maison, petits essais sur l’usage du français aujourd’hui, collectif, Fondation Défense du français, Ed. Zoé, 2010 Identité et langue française. De la législation linguistique dans le Jura, Pierre-André Comte, 2010 Traduction et mondialisation, coord. Michael Oustinoff, Les essentiels d’Hermès, 2011 Une langue venue d’ailleurs, Akira Mizubayashi, Gallimard, 2011 Séminaire REAL-TICE - Comment tirer le meilleur profit des TICE en classe de langues, Madrid ? 22-25 juin 2011 500 parents d’élèves du réseau d’établissements biculturels OETC à Bruxelles, menacé d’asphixie financière par le ministre de l’éducation, écrivent à ce dernier et lancent une pétition. Voir la pétition Colóquio : Educação Bilingue e Bilinguismo, 20 e 21 de junho de 2011, Fundação Calouste Gulbenkian The 4th ENIEDA Conference on Linguistic and Intercultural Education Infolettre n°24 de DLF Bruxelles-Europe Les médias de la diversité culturelle dans les pays latins d’Europe, dir. A. Lrenoble-Bart et M. Mathien, Emile Bruylant, 2011

O.E. P. - 4 rue Léon Séché F-75015 Paris, France –

http://www.observatoireplurilinguisme.eu

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