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Le jeu de l’ange 28 février 2011 Il est rare, de plus en rare, de rencontrer un livre qui vous prendra dans ses griffes pour un voyage non stop. Les ouvrages d’aujourd’hui sont pesants, emphathiques, et l’on ne peut jamais s’y plonger, s’y recréer, tout au plus les parcourir, les traverser comme des déserts, comme des voyages organisés, avec les arrêts programmés, et d’improbables oasis. Le jeu de l’Ange appartient évidemment à cette trop rare catégorie des livres-rêves. Je dis évidemment, parce que nul n’a oublié la maestria éblouissante de Carlos Ruiz Zafon, et le monument romanesque de L’ombre du Vent, déjà recensé par nos soins. Pour ceux qui ont en mémoire ce livre, je leur annonce d’ores et déjà que Le jeu de l’ange se situe à un niveau supérieur. Certes, on y retrouve cette écriture éblouissante, rythmée et riche, qui provient en droite ligne d’un dix-neuvième flamboyant, celui de Dickens et de Balzac ; certes, Barcelone est toujours l’actrice principale de ce monde étourdissant de l’entre-deux guerres, lorsque les hommes croyaient oublier la tuerie de masse des tranchées dans une recherche frénétique de l’argent et des produits manufacturés. Certes, David Martin, le héros au nom passe-partout, est un homme obsédé par l’écriture et les livres, ces livres qui sont les seules âmes immortelles d’un univers ultra-matérialiste. Mais ces constantes de qualité – écriture, décor, personnages – sont ici sublimées par un jeu de miroirs infinis qui se met en place à l’insu du lecteur, et qui transforme peu à peu une histoire particulièrement sanglante en une modélisation de l’horreur, en un catéchisme du crime, en un symbole de la fluctuante vérité. Tout grand livre est un labyrinthe, et toute histoire un délire que le lecteur partage, parfois de manière douloureusement intime. Ici, en apparence, l’intrigue est simple : David Martin doit « écrire » pour une somme colossale une nouvelle religion. Il a pour mission de laisser venir au monde une nouvelle forme de croyance, une nouvelle forme d’autorité, et quelque part une nouvelle forme d’ostracisme. Croire, c’est souvent former un cercle infranchissable entre les initiés et les profanes, avec de part et d’autre les torrents de préjugés et d’agressivité qui en découlent. Mais on peut dire cela également de la lecture, qui ferme un monde à tous les illettrés, et la question de la religion, de ce qui relie, est la question de la création littéraire elle-même, de ce qui relit, de ce qui refait ce qui ressemble à un monde, mais n’est jamais. A cette thématique de la facticité du monde, de son caractère proprement indécidable, Zafon ajoute celle de la légitimation : comment fait-on pour établir, fonder une croyance ? En vertu de quel principe d’autorité ? Bien sûr, on peut prétendre recueillir la parole de Dieu, et donc faire confiance à ce digne auteur universel. Mais l’écrivain ne recueille pas la parole d’un autre qui serait légitime par nature, il ne recopie pas les idées d’un Ultra Pater noster. Un écrivain ment avec conviction, et cette conviction devient son œuvre : un auteur est toujours universel dans son désir de reconstruire l’univers. Il est au sens philosophique du terme une entéléchie, une entité qui porte en soi son propre fondement : l’écrivain est anhistorique, une création spontanée de créativité. Ce qui explique la particularité psychologique de David Martin, son incapacité d’aller affectivement vers les autres. Car David Martin est essentiellement un homme sans père, un homme perdu, un homme qui n’a pas été éduqué sur le plan affectif, et dont le destin consiste à en connaître plusieurs par substitution autour desquels il tourne et hésite, à la recherche d’un sentiment profond et vrai : M. Sampere (comme son nom l’indique), le libraire qui lui apprend la magie de la littérature, Pedro Vidal, l’écrivain dilettante et richissime qui l’a pris sous son aile protectrice, l’inquiétant éditeur Andreas Corelli, sont quelques unes des figures masculines qui semblent autant de phares ambigus dans la nuit profonde et visqueuse de la cité catalane. Entre le grand guignol froid digne des meilleurs Brussolo, auxquels d’ailleurs Zafon mérite sans problème d’être comparé, la science de l’intrigue qui provoque un véritable effet d’hallucination, la ronde des personnages truculents et obscènes dans leur volonté de profiter, le livre déroule le temps d’une éternité magnifique, qui nous réduit à néant dans l’enfièvrement de la lecture. Pour notre plus grand plaisir. Okuba Kentaro Carlos Ruiz Zafon, Le jeu de l’Ange, traduction de François Maspero, Robert Lafont, novembre 2010, 670 p., 8,10 € Répondre à cet article
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