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J’aime bien ma femme. 20 avril 2010 J’AIME BIEN MA FEMME Je l’ai remarquée dès le premier jour, au petit déjeuner. A une table voisine elle parlait tango, bien sûr, puisque nous étions tous là pour un stage d’une semaine de tango argentin. Elle en parlait avec tant de passion qu’elle accompagnait ses paroles de gestes d’une grâce et d’une élégance qui m’ont fait deviner la très bonne danseuse. Ma femme était lancée dans un bavardage sans intérêt, et j’avais du mal à saisir ce qui se disait à l’autre table. J’avais beau tendre l’oreille, je n’entendais que des bribes de conversation. « Tu n’es pas forcée de m’attendre » lui ai-je dit, voyant qu’elle avait terminé ; « je vais reprendre du thé ». Elle s’est levée et est partie dans notre chambre. J’ai regardé la fille, caché derrière la tasse que je portais régulièrement à mes lèvres. Elle était vêtue d’un pull moulant et d’un pantalon tout aussi moulant. Elle pouvait se le permettre. Elle me parut être dans une petite quarantaine, mais sans lunettes je pouvais me tromper d’une décennie. Elle quitta la table et je la suivis tranquillement après avoir déposé mon plateau sur les étagères métalliques installées près de la cuisine. Sa chambre était au même étage que la nôtre. Elle s’arrêta devant la 146 ; je continuais et ouvris la porte de la 150. Ma femme était sur le balcon et prenait des photos. Son tee-shirt était ample et son pantalon aussi. Il y avait longtemps qu’elle ne portait plus rien de moulant. La matinée fut dansante, sous l’œil des professeurs. Ils nous répartirent en trois groupes de niveaux différents. Sans surprise je retrouvais Thérèse (« Thérèse » avait dit une femme, « je prends un café au bar, tu en veux un » ?) dans le même niveau que le mien, celui des avancés. Ma femme y était aussi, tout simplement parce qu’avec un bon danseur, bien guidée, elle peut faire illusion. Il faut reconnaître qu’elle est courageuse. Ce qu’il y a de bien avec Antonio et Rosa, c’est que dans leurs cours on tourne souvent. « Changez » disent-ils et on prend une autre partenaire. Encore que tous les couples n’obéissent pas à cette consigne. Moi, si. J’adore changer. C’est un vrai plaisir, une bonne danseuse, même une très bonne danseuse. Elle est souple, s’adapte vite ; c’est très agréable. J’ai demandé à Thérèse si elle était libre dans l’après-midi : nous pourrions nous exercer ensemble. La salle est à notre disposition. J’ai mon matériel, lecteur MP3 et enceintes. Elle a dit oui. Ma femme consomme le tango avec modération. Elle est partie cet après-midi en randonnée, sur le sentier botanique. Ils sont une quinzaine. Ils reviendront à seize heures trente. Je m’entraîne avec Thérèse à quatorze heures. Le tango argentin est une danse d’une extrême sensualité. Surtout quand les corps s’entendent bien. C’est notre cas, Thérèse et moi. Naturellement, à quinze heures trente, je la raccompagne dans sa chambre. Nos corps s’entendent bien, là aussi. Elle est souple et s’adapte vite ; c’est très agréable. C’est en sortant que je vois ma femme dans le couloir, devant notre porte. Une chance, elle me tourne le dos. La randonnée l’a mise de bonne humeur : elle a le regard qui brille, les joues un peu rouges. Je l’embrasse. J’aime bien ma femme. C’est une petite femme courageuse. Le dernier jour du stage Thérèse décide de faire la randonnée de l’après-midi. Je préfère rester dans la chambre pour écouter tranquillement ma musique. Ma femme part aussi. Je regarde du balcon le groupe qui descend la route. Thérèse a une très jolie écharpe dans des tons orangés qui vont très bien à sa peau de brune. J’ai dû dormir un peu parce que je me réveille aux bruits dans le couloir : des éclats de voix et des gens qui courent. La porte s’ouvre brutalement sur ma femme et en la voyant je comprends immédiatement qu’il s’est passé quelque chose de grave : elle me regarde hébétée, fait quelques pas vers moi, se jette dans mes bras et se met à sangloter éperdument. J’ai beaucoup de mal à comprendre ce qu’elle tente de me dire ; je dois d’abord essayer de la calmer. Et enfin elle arrive à trouver ses mots : Thérèse a marché trop près du bord dans le sentier qui longe le bord du gouffre, le fameux gouffre que tous les randonneurs de la région visitent. Elle a marché beaucoup trop près, beaucoup trop près du bord, et le drame est arrivé ; elle a basculé et a fait une chute d’une centaine de mètres avant de s’écraser tout au fond. Ma femme est restée effondrée de longues minutes sur le lit et tout ce temps-là je l’ai tenue serrée dans mes bras. Elle a fini par se lever et s’est lavé le visage à l’eau froide dans la salle de bains. C’est à ce moment-là que j’ai remarqué au pied du lit une écharpe aux jolis tons orangés. Je l’ai ramassée. Ma femme est restée un instant figée en sortant de la salle de bains et puis elle m’a dit d’une toute petite voix pleine de larmes : « c’est tout ce que j’ai pu attraper quand j’ai essayé de la retenir au moment où elle est tombée ». Elle est courageuse ma femme. Répondre à cet article
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