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La mer 3 mars 2010 La mer. Jamais amicale. Tout au plus, recouverte de ses habits de pute, on peut admirer son petit cul. Jamais y mettre la main. Jamais monter. Toi et moi, ce ne sera jamais une histoire d’amour. On se regarde en chiens de faïence, de loin. Je veux bien aimer ton odeur. A en défaillir. Quand les algues pourrissantes se changent en madeleine de Proust, et qu’on sent monter les larmes comme montent les marées. A en suffoquer. Vite, allumer une cigarette dans le vent, pour ne pas sombrer. Les gens du bocage se laissaient mourir de faim plutôt que manger des anguilles et la pêche aux berniques sur les rochers découverts, c’était en jupe, en surveillant les enfants : "n’allez pas trop loin, elle remonte". Aller à la mer, c’était tremper ses pieds sur le bord, le long des bulles mourantes. D’ailleurs, de l’eau aux genoux mon père devenait bleu. "Robert", disait ma mère, "tu as les lèvres violettes. Sors" ! Mon père sortait et ne revenait plus, attablé devant son pineau, près du parking. Mangeuse d’hommes. Les noyés arrivent sur la plage, gros ventre et orbites creuses. Ils étaient sur leurs bateaux de pêche. Mer agitée, vent force 4 Beaufort. "Allez les gars, on y va". Cirés jaune pâle. Yeux merveilleusement bleus sur peaux hâlées. Bien campés, jambes écartées à remonter le chenal, avec des noms conjuratoires sur le flanc des chaluts. Leurs noms sont inscrits sur une plaque près du Prieuré Saint-Nicolas. Avec des dates. Des Joseph et des Louis pour les années d’avant-guerre. Des Romain et des Sébastien pour la fin du siècle passé. ça sape et ça mine la mer. ça fracasse et ça casse. Je n’arrive pas à t’aimer, la mer, même quand tu te mets du bleu aux paupières, même quand tu laisses flotter tes cheveux verts, même quand tu mets tes fringues d’argent et de paillettes, même quand tu montres tes jambes à découvert, lisses et chaudes, qu’on a envie d’étreindre, là, allongés, ventres nus et palpitants, et si chaudes et si chaudes sous la main, qu’on te ferait bien l’amour, la mer, l’amour à mort, la mer. On a remonté de ton ventre les statues brisées des peuples antiques. Tous ces symboles de gloire, fièrement dressés aux colonnes des temples, tu n’en as fait qu’une bouchée, la mer. Trop contente de montrer combien tu nous aimes et de nous coucher dans tes tombeaux de coquillages. Le joli repos que tu nous offres, la mer, chant des sirènes en haut des falaises où il est si facile, si tentant, de prendre son envol. Vertige offert à nos pauvres désespoirs. Se fracasser sur les rochers comme la mer s’y fracasse. Membres épars, cervelle suintant du crâne, lavée par l’écume. Comme tu aimes le propre, la mer, tu lèches et tu lèches encore, et les petits filaments rosâtres nourriront les êtres microscopiques aux noms imprononçables que tu portes à tes flancs. Tu es patiente, la mer. Tu le sais bien. C’est toi qui gagneras. Tu prends ton temps. Tu as tout ton temps, la mer. Tu te souviens bien, tu as la mémoire longue, quand tu étais maîtresse du monde. Et puis les hommes sont venus. Et tu les as laissé faire. En rigolant en douce. Tu t’es prêtée à leurs jeux, tu t’es faite chienne, tu as ronronné sous leurs doigts, tu t’es cambrée sous leurs caresses, longtemps, longtemps, la mer. Quand le temps est arrivé, le temps où tu as décidé de remettre les choses à leur place, tu t’es libérée de tes chaînes, la mer, sans efforts ; alors qu’on te croyait domptée, tu t’es dressée dans toute ta splendeur d’être sauvage, et d’un seul puissant coup de rein, la mer, tu t’es jetée sur les rivages, tu as englouti les fières métropoles qui croyaient grimper au ciel, d’un seul coup de griffes tu as jeté à bas tout ce qui bougeait, respirait à la surface de la terre et tu as tout nettoyé, bien, dans les moindres recoins et quand enfin plus aucune poussière n’est restée, tu t’es retirée, satisfaite et comblée, repue. Et tu as attendu, sereine, que tout recommence, déjà impatiente de savoir quelle petite vie allait se mettre un jour à se poser sur le rivage et à entamer, douloureusement, le premier pas vers l’humanité. Répondre à cet article
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