Littérature

Brèves

Editorial

Agenda

Exocet

Agora

Itinéraires

Poema/Prosa

Nous/We

Hyperliens

Contact

Diversité culturelle

Eurocan

Vidéodc

 

 

 

 

 

 

 

L’autofiction et la question du plagiat

22 janvier 2010

Une fois n’est pas coutume, nous n’allons pas parler de livres, mais d’écrivains. De leurs rapports tendus, de leurs perceptions souvent biaisées, de leur attachement parfois malsain à la figure paternelle de l’éditeur.

Les faits sont effroyablement simples. En 1995, Camille Laurens publiait chez P.O.L. Philippe dans lequel elle racontait la mort de son enfant. En 2007, Marie Darieussecq publie chez le même éditeur Tom est mort, un roman à la première personne décrivant le même type d’expérience traumatisante. Fureur de la mère du sujet, désespoir de se voir spolier du produit de ses entrailles, qu’elles soient physiologiques ou imaginaires, accusation de copie. L’affaire ne va pas devant les tribunaux ; étalée dans les revues et le Tout-Paris de la pensée, elle se clôt par l’éviction de Camille Laurens de la maison d’édition P.O.L.

Tout pourrait finir, et tout commence alors. Car les deux protagonistes n’ont pas terminé le voyage de la conscience, le voyage de l’absolue énonciation : elles n’ont pas fini de se parler, à travers la question du texte. La question inconsciente de tout texte qui a pour vocation de justement rédiger sous l’emprise de la conscience. La Littérature est-elle écrite dans le marbre ? Et si oui, autorise-t-elle le procédé de lithographie, de reproduction à l’identique, procédé valorisé et valorisant dans le cadre d’une oeuvre d’art, stigmatisé et couvert de boue dans le cadre d’une œuvre littéraire, marqué alors du terme infamant de plagiat ?

Ces questions sont au cœur de deux ouvrages qui paraissent simultanément, Rapport de police, un essai de Marie Darieussecq sur l’imitation en littérature, et Romance nerveuse de Camille Laurens, un livre qui raconte « la suite », qui raconte ce qui s’est passé après l’affaire de 2007 et son renvoi déchirant du paradis éditorial. Ces textes constituent en quelque sorte des droits de réponse, dans une histoire où, au-delà du dialogue, ne subsistent plus que des coïncidences. La première d’entre elles étant justement cette inquiétante concomitance des parutions, dont il faudra interroger la raison éditoriale ou économique. Celles-ci ayant d’ailleurs de plus en plus une fâcheuse tendance à se subsumer l’une l’autre, comme un couple de serpents lubriques.

Quoi qu’il en soit, ces deux textes posent également la question de la douleur, douleur vécue pour Camille Laurens, douleur morale ressentie pour Marie Darrieussecq devant l’accusation de vol d’histoire.

Il ne s’agit pas ici de déterminer si un récit peut donner lieu à un roman, et ce à partir de la même structure dramatique, mais plutôt de comprendre comment la douleur peut devenir un critère de légitimité. Or, nous savons, au moins depuis Boris Vian et son terrible Arrache-cœur que la souffrance ne justifie jamais la possession, que la souffrance n’autorise pas à régenter l’autre, à mettre un terme à sa liberté. Et la souffrance ici invoquée en termes de colère légitime, provient-elle de la mort réelle de Tom ou de son accaparement dans un autre projet littéraire ? Car, pour qu’il y ait plagiat, la similitude des histoires et des formes ne suffit pas, encore faut-il une connaissance de l’œuvre a priori (et dans ce cas, on peut le présupposer de deux romancières travaillant dans la même maison d’édition). Il faut également une volonté consciente de s’en inspirer, de reprendre une histoire et un ton à moindre frais. Et ce point est bien plus difficile à déterminer. Camille Laurens dénonce un « plagiat psychique », mais ce terme maladroit ne désigne au mieux que la décision certainement consciente de Marie Darrieussecq d’écrire à partir d’une expérience, ou plus exactement d’une tragédie théorique et en la faisant basculer dès lors du particulier dans l’universel.

C’est tout le problème de l’autofiction que d’évoluer à la frontière du virtuel, dans le scénario d’un autrui qui fatalement se reconnaît et s’identifie, dans la fiction d’un masque qui ne recouvre personne, et surtout pas l’écrivain. Ce qui constitue une brisure de la convention de littérature puisque si les écrivains écrivent pour les autres, ils n’écrivent pas inversement pour leurs lecteurs en tant que commanditaires identifiés d’un message, d’un récit, d’un poème. Par convention, la littérature est affaire d’inconnus. Une affaire d’indépendance également, à la limite du mépris. Les livres sont des bouteilles jetées à la mer et qui n’atteindront peut-être jamais un quelconque rivage. Le drame de l’autofictionnaire est de laisser la bouteille transporter sa propre vie. Camille Laurens porte ce drame au summum, en découvrant que sa vie est devenue objet d’une autre lecture. En découvrant qu’elle ne peut pas exiger de copyright sur l’originalité de son épreuve, aussi intolérable soit-elle.

Or, est-ce bien cette douleur-là, cette essence même de la finitude éprouvée dans l’expérience limite de la mort de l’enfant, qui a été recomposée par la plagiaire dans une vision esthétique et dématérialisée ? De même, est-ce bien de cette douleur que parle encore Camille Laurens, ou bien de la plus symbolique perte du père, cet éditeur qui aime ses auteurs (« Je ne publie que ce que j’aime vraiment ») ?

L’objet du délit, propre à toute enquête pénale, se délite donc davantage dans ces textes, à la manière du dialogue des deux amis fâchés dans une très belle pièce de Nathalie Sarraute. Les mots viennent, mots du cœur, mots du cerveau, mais le pathos subsiste, il prolifère et envahit la sphère de la conscience. Pour tous ceux que ces questions pourraient titiller, les réponses se trouvent dans ces livres. Peut-être.

Okuba Kentaro

Le Monde des Livres, Drame passionnel autour d’un éditeur, vendredi 8 janvier 2010, pp. 1 et 5

Marie Darrieussecq, Rapport de police, P.O.L., 324 p., 19,50 €

Camile Laurens, Romance nerveuse, Gallimard, 218 p., 16,90 €

Répondre à cet article


Les autres articles de la rubrique Littérature :

 

10 août 2011 :

Du texte clos à la menace infinie
Kentaro Okuba

 

28 février 2011 :

Le jeu de l’ange
Kentaro Okuba

 

9 janvier 2011 :

L’homme qui tombe
Kentaro Okuba

 

20 mai 2010 :

Démon de midi
Fulvio Caccia

 

9 mai 2010 :

Le vin et le loup, une diversité d’acceptions
Zoé Minet

 

3 juin 2009 :

Tout est sous contrôle
Kentaro Okuba

 

7 mai 2009 :

Service de littérature utile
Kentaro Okuba

 

7 mai 2009 :

L’enfance dans tous ses états
Giancarlo Calciolari

 

9 avril 2009 :

Chale vie, Chalom
Kentaro Okuba

 

1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 |>

Littérature

Cinéma

Musique et Arts de la scène

Musique

 
Qui sommes-nous ?  | Contact  | Les auteurs  |  Hyperliens  |  Publication