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Motel Blues 15 décembre 2009 Traverser les Etats Unis à la recherche de la ville idéale, vous savez celle des films des années cinquante, aux jardins parfaitement entretenus, aux trottoirs larges et ensoleillés. Il y a toujours le petit chien malicieux qui traverse la chaussée, devant les bâtiments publics aux belles façades blanches. Ne pas oublier dans ce décor le drugstore et sa machine à soda. Non, ce n’est pas le pitch de Retour vers le futur, mais le sens premier de Motel blues, la raison de son processus locomoteur. Une ballade pour une Corvette à travers le grand pays. Muni d’une casquette de base-ball, riche de ses souvenirs d’enfance, débarrassé de sa famille restée à Londres, Bill Bryson est fin prêt. Les kilomètres se déroulent et les plaisanteries s’enfilent, au rythme du diésel, avec facilité et ronronnement. La plume est ironique, le regard aiguisé, d’où un grand plaisir de lecture. J’avais dit ailleurs [1] que Bryson se tenait dans un registre classique, celui en France de notre Pierre Daninos bien injustement oublié, celui dans les pays anglo-saxons de Georges Mikes et Georges Thurber. Ici, l’influence de Jerome K. Jerome est nettement plus dominante. La construction de Motel Blues mêlant description géographique, mésaventure locale et souvenir, parfois très évasif, de personnages historiques, reprend celle de Trois hommes dans un bateau. En moins grandiose cependant. Cela tient sans doute à l’objet caché du parcours, à son esprit critique plus affirmé. Bryson ajoute à son périple une inquiétude fondamentale qui touche à l’essence même de son pays : l’auteur rencontre très peu de beauté, affronte très peu d’intelligence. Surtout, il est taraudé par une question sociopolitique, touchant à l’intégration ratée des noirs dans la culture américaine. Cette dernière ne semble pouvoir se construire en-dehors de l’ostracisme et de l’hyperviolence. Dans Bowling For Columbine, Michael Moore essayait de comprendre pourquoi il y a tant de meurtres et d’homicides aux USA, alors que l’histoire de ce pays est toute aussi violente, sinon moins, que celle des autres grandes nations occidentales ? A force de conduire sur des routes désolées, de bourgade en bourgade, dans une ambiance de décrépitude générale et de clinquant commercial, Bill Bryson découvre une réponse géographique à la grande question du réalisateur : aucune société à taille humaine ne peut s’implanter dans l’immensité des paysages. L’échelle est trop grande pour permettre aux habitants de se sentir enracinés dans un lieu, et dès lors, la société américaine ne peut jamais s’agglomérer, jouer son rôle de confinement des pulsions et d’affrontement des psychologies. La grégarité toujours disloquée, l’absence de limite des infinis offrent alors au tueur fou un terrain d’opération parfait. Derrière la liberté prônée par le mythe, Bryson découvre la faillite d’un système, un monde perdu (the lost continent est le titre original du livre), qui n’a pas tenu ses promesses et qui vit dans l’illusion de sa grandeur. Ainsi du grand rêve américain, il ne subsiste qu’un road-book décalé, au parfum de poussière et de petit-déjeuner brûlé : sic transit gloria mundi. Okuba kentaro Bill Bryson, Motel Blues, traduction de Christiane et David Ellis, Petite Bilbliothèque Payot, Paris, 2003, 398 p., 9 € [1] à propos d’American rigolos, essayez de suivre Bon Dieu ! Répondre à cet article
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