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Edmond 15 décembre 2009 Edmond a les épaules étroites et les fesses plates. Il porte des lunettes et a les cheveux gras, avec un début de calvitie en forme de tonsure. Il n’a pas quarante ans. A vrai dire, il n’a pas d’âge du tout. Il se sépare rarement de son parapluie, noir, et de sa mallette, noire. Sa mallette a un double fond où il range deux revues pornographiques au cas où sa mère ouvrirait sa mallette. C’est le dimanche à midi qu’il va la voir, apportant les deux tartelettes au citron du dessert. L’après-midi ils jouent au scrabble : c’est toujours lui qui gagne car le soir, chez lui, il apprend par cœur quelques pages du dictionnaire. Il va bientôt arriver à la lettre P. P comme pute qu’il va voir une fois par mois, le vendredi soir. Ce jour là, il quitte plus tôt. Il travaille dans une compagnie d’assurances. Il a réussi à avoir un petit bureau où il est seul. A midi, avec ses chèques-restaurants, il va chez le bougnat, le café de la rue Vicq d’Azir. Il prend le plat du jour et un café. C’est un forfait : plat + café, 12 euros. Il demande toujours une carafe d’eau. Son deux pièces donne sur cour. C’est un peu sombre, mais il n’a pas le bruit de la rue. Quand il rentre, il retire son costume qu’il pend à un cintre et il enfile une robe de chambre à carreaux écossais. Il glisse deux sachets de lavande dans ses chaussures car il lui semble que ses pieds sentent un peu fort. Il n’en est pas sûr et il n’a jamais osé demander à sa mère s’il puait des pieds. Alors, à tout hasard... Ce vendredi il avait beaucoup hésité avant de prendre un taxi. Mais depuis le matin il pleuvait à verse et les autobus s’étaient bêtement mis en grève, sans préavis, parce qu’un conducteur s’était fait agresser. Même pas sur sa ligne, d’ailleurs ! Il avait eu du mal à comprendre en quoi le fait qu’un conducteur de bus de la ligne 48, transporté à Lariboisière dans le coma, avait pour conséquence que les bus de la ligne 170 ne fonctionnaient plus. Il avait calculé que le trajet jusqu’à Saint-Denis allait dépasser les trente euros et que le retour lui en coûterait autant, sinon plus, parce que ce serait le tarif de nuit. Mais c’était son vendredi. C’était son vendredi et il était fin prêt : il s’était coupé les ongles des orteils le matin même, et qu’il l’eut fait pour rien l’énervait beaucoup. Il avait donc hélé un taxi, juste avant la station ce qui lui avait épargné l’inévitable file d’attente des jours de pluie. Il avait bien eu un léger mouvement d’hésitation devant le teint très bronzé du conducteur et son français hésitant quand il lui avait demandé l’adresse, mais il avait déjà ouvert la portière et engagé ses fesses sur la banquette et il lui parut difficile de trouver un prétexte pour en ressortir. C’est donc un peu crispé qu’il posa sa mallette sur ses genoux quand le taxi démarra. Le chauffeur ne suivait pas le trajet du bus. Il en était certain. Mais Edmond ne connaissait pas la banlieue et il lui semblait saugrenu de faire une remarque. Après tout le conducteur connaissait peut-être des raccourcis ? Ou bien au contraire, n’était-il pas en train de rallonger le trajet pour augmenter le prix de la course ? Edmond se sentit nerveux. Il se sentit même très très nerveux quand, arrivé en pleine zone industrielle, le taxi s’arrêta devant un entrepôt. L’autre allait-il lui dire qu’un besoin pressant l’obligeait à faire une petite halte ? Il s’accrocha un moment à cette idée, qu’il oublia très vite devant le canon du revolver pointé sous son nez. "Descend" lui ordonna le chauffeur. Edmond en eut un spasme violent à la vessie, et c’est plutôt par peur de mouiller son pantalon qu’il réussit à ouvrir la portière et à sortir dans un état proche de la crise d’épilepsie imminente. Deux hommes sortirent du hangar et s’approchèrent : "Tes papiers" ! "Mes... mes... pap... papiers". Il sortit son portefeuille qu’ils lui arrachèrent des mains. Sa carte d’identité, sa carte Vitale passèrent dans leurs poches. Ses billets de banque aussi. Les deux hommes remontèrent dans le taxi qui démarra en le laissant planté là, sur le trottoir. Avant de se mettre en route, Edmond s’assit sous l’abri du hangar, ouvrit sa mallette et sortit les deux revues porno : pour ce vendredi, il devrait s’en contenter. Répondre à cet article
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