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Le Sentier Lumineux

23 mai 2009

Andria Costa, dont on avait déjà remarqué un très beau récit, approfondit dans Le Sentier Lumineux une vision désenchantée d’une île en fin de cycle. Son message triste tient du faire-part de deuil qui devrait toucher l’humanité, et que l’on retrouve au petit matin, chiffonné, jeté dans un caniveau, livré au destin commun des ordures et des existences. Pour l’auteur en effet, l’histoire se termine toujours dans les poubelles. Avec les idéaux et les rêves d’une humanité fraternelle.

Voici un roman clôturé par la haine et la suspicion, où les personnages en nombre réduit (un flic à la retraite, un éboueur, un couple de bergers, Samuel et Jade) parcourent les mêmes lieux comme des autistes sur une estrade, se croisant sans se parler, s’épiant sans se reconnaître. Samuel est un ex-militant nationaliste dégoûté de la politique « un vaudeville pathétique où les masques menaient le bal et où les militants les plus naïfs du mouvement national payaient seuls les pots cassés ». Cet homme sans espérance, arrivé en fin de jeunesse car il ne croit plus au renouveau des jours, prépare et rumine sa fin, qui coïncide avec la fin de son aventure avec Jade, son dernier amour. Revenu à Imiza, l’endroit où il a sa maison et ses racines, Samuel tente de retrouver les souvenirs du bonheur, mais en vain. Jade, une femme mariée, n’a pu se libérer des chaînes conjugales, elle ne lui a laissé, dérisoire signe de présence, ou preuve irréfutable de l’absence, un numéro de téléphone portable qui ne répond plus.

Alors qu’il erre comme une âme en peine sur les chemins désolés d’un village qui meurt, au bord d’une marine du cap-Corse, des regards haineux suivent Samuel, le traquent, le décryptent comme un autre message que lui-même, le manipulent pour un autre destin. Certains font de lui un détonateur vivant, le chef d’une insurrection prochaine. La logique du soupçon fonde ici la police des consciences, la disparition programmée des rapports humains et leur remplacement par les procès-verbaux. On peut vouloir suivre le sentier lumineux qui conduit à la sérénité, mais l’obscurité est d’autant plus prégnante et souveraine, chez tous ces êtres qui sont nos frères, eux que nous ne pouvons plus sauver, et qui ne veulent pas notre joie. S’il y a une certaine logique de l’absurde dans ce texte magnifique, elle tient moins à la disparition du sens qu’à la mort des sentiments.

Au lieu d’un énième roman policier, Andria Costa raconte un finistère abandonné, comme un cargo à la dérive sur un océan vide. Un lieu sans vie, car dénué de chaleur. Pourtant, la mort n’est pas exclusive de l’amour. L’amour est sans doute la mort extrême, celle qui ferme définitivement et inexorablement les portes du bonheur. En lui, une certaine nostalgie du futur se dessine, une tristesse préventive. N’est-il pas l’annonce d’une fin derrière chaque promesse de recommencement ? Il n’est donc pas infini, et le sentiment n’est pas capable de sauver la vie. Alors que l’acte d’étreindre s’épuise et perd son sens, la tenaille glacée de la faucheuse se resserre toujours plus jusqu’à l’asphyxie.

Dans cette Corse noire, dans une collection Nera qui n’a jamais si bien porté son nom, le récit étouffant d’Andria Costa raconte un monde où les mots ne peuvent plus surgir et s’exprimer dans une éclatante liberté. Un monde où l’on attend la fin, bourrelé d’inquiétude, vide de plaisir. Un monde contemporain. « La logique eut voulu qu’il se retirât de cette scène absurde mais il se trouvait dans la disposition d’esprit d’un vieil acteur qui aurait fini par se confondre avec son personnage ».

Okuba Kentaro

Andria Costa, Le sentier lumineux, Albiana, Ajaccio, 240 p., 12 €, 2008 De cet auteur rare, on notera aussi Les cercles du silence, in Nouvelles de Corse, éditions Magellan & Cie, Paris, 2008, 134 p., 12 €

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