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Service de littérature utile

7 mai 2009

L’escroquerie est née avec la littérature. Le livre est l’un des rares produits (avec le cd sous blister et la femme sous doudoune matelassée) dont on ne peut savoir, avant de l’acheter, s’il va nous convenir. Le lecteur se construit donc à l’aventure un goût plus ou moins subtil, issu de nombreux navets et de rares et sublimes délices.

Même si depuis une dizaine d’années environ le prix des livres n’est plus rédhibitoire, je pense qu’il est utile pour mes amis lecteurs d’avoir quelques avertissements circonstanciés pour leur éviter d’investir dans des ouvrages ratés. Non pas qu’ils soient dramatiquement nuls, les navets en effet se remarquent instantanément, mais au contraire parce qu’ils donnent une bonne impression de départ et ne tiennent pas la distance.

J’instaure donc aujourd’hui un système relativement simple de listage des livres récemment parus qui ne méritent pas selon moi, et avec quelques phrases d’explication, d’être achetés. On pourrait intituler le présent service de littérature utile « les livres que le libraire peut se garder » ou « sonate en scie sauteuse pour textes sciants », mais faute d’un intitulé plus stylé (le concours est ouvert et je serai attentif à toutes vos propositions), je préfère conserver pour l’instant une appellation incontrôlée.

Voici pour la première livraison 4 titres à éviter, même si l’on est dans un aéroport et qu’on a lu tous les journaux.

La dernière enquête du chevalier Dupin : on espère bien !

La collection grands détectives est un gage de qualité. Edité dans cette collection prestigieuse, le présent ouvrage semble alléchant dans son principe. Mettre en scène le chevalier Dupin, l’ancêtre des détective-stories proprement dit - si l’on excepte certaines trouvailles de Zadig pour repérer physiquement les voleurs-, créé par Edgar Allan Poe. Or, le résultat est très décevant. On ne retrouve en aucun endroit le style « idiosyncrasique » du grand écrivain américain, fait de grands moments de logique, d’ironie tonique et de soudaines et lourdes bouffées d’angoisse absurde. Par ailleurs, l’intrigue (pompée gaillardement à Poe lui-même pour William Wilson, à Musset pour sa nuit de décembre « un étranger vêtu de noir qui me ressemblait comme un frère », à Nerval pour Aurélia, etc…) prouve qu’à défaut d’invention originale, Frabrice Bourland possède un Lagarde et Michard. Deux points positifs tout de même pour ce livre : le récit est court et il nous propose un plan du vieux Paris. D’où le nouvel axiome du lecteur. La collection grands détectives est un gage de qualité, en général. Et une question : pourquoi publier de telles faiblesses alors que les œuvres du génial Colin Dexter ne sont plus rééditées dans la même collection.

Fabrice Bourland, La dernière enquête du chevalier Dupin, Editions 10x18, 2009, 6,5 €

La secte des égoïstes : exercice de style

Eric-Emmanuel Schmitt a réinventé l’art du théâtre classique, avec des succès indéniables (le Visiteur, notamment). Il a trouvé dans la littérature une voie royale, moins par la qualité de ses livres eux-mêmes qui ne s’élèvent pas hélas à la hauteur des chefs d’œuvres attendus, que par la petite musique de son style, élégant, charmeur, délicatement didactique. Ce Jean d’Ormesson relooké propose ici une recherche, ou plutôt une quête philosophique sur un penseur oublié, Gaspard Languenhaert, célèbre pour avoir soutenu que la réalité procédait de sa seule existence, pour avoir expliqué que son ego fondait donc le monde. Ce pourrait être un fil rouge vers le délire et l’incertitude de l’être (Condillac et Berkeley, des philosophes ayant réellement existé eux, n’étaient pas loin de soutenir un tel dogme, mais en conférant à Dieu le soin de rêver le monde), mais ce n’est qu’une promenade convenue dans les bibliothèques et les manuscrits introuvables. Une lecture poussive, poussiéreuse, et stérile. Un texte bien écrit mais raté, qui fait penser au ratage des géniaux Fruttero et Lucentini dans leur lamentable « La signification de l’existence ».

Eric-Emmanuel Schmitt, La secte des égoïstes, Albin-Michel, 2008, 3€

Un homme accidentel : un livre accidenté

Depuis le succès de Brokeback mountain, la littérature redécouvre le personnage ambigu de l’homosexuel latent, qui avait fait les grands succès des auteurs du milieu du vingtième siècle (Sartre, Mishima, Drieu la Rochelle…). Philippe Besson s’inscrit donc dans une solide lignée, et il choisit la forme du polar pour conter l’histoire d’un flic tombant soudainement amoureux d’un suspect. Le problème général du livre tient au fait que le résumé est le livre lui-même. Rien n’arrive d’imprévu, rien ne nous surprend, rien ne nous ravît. Rien ne se passe. Le personnage principal s’observe observer son cœur qui se sent observé, etc. dans une perspective ultra-tautologique, à la Robbe-Grillet. Par chance, le style est bien meilleur, voire agréable. Mais il n’est pas mis au service d’une véritable intrigue, et fait plonger l’ensemble dans une démonstration inutile.

Philippe Besson, un homme accidentel, Julliard, 2008, 19 €

Dans la bibliothèque privée d’Hitler : Rien à voir

Le premier trucage de ce livre, c’est son bandeau en première page : « élu meilleur livre de l’année par le Washington Post ». Le second, c’est la quatrième de couverture qui parle d’un ouvrage d’historien. A l’intérieur, il n’y a qu’une coquille vide. Sur les 16 600 livres qu’aurait contenus la bibliothèque du Führer, seuls 1300 ont été retrouvés, archivés, et réellement étudiés par l’auteur, soit moins de dix pour cent de l’ensemble. A partir d’une base statistique aussi indigente, Timothy W. Ryback use d’une méthode d’analyse tellement scientifique que l’on en reste ébaubi. Il part d’un texte de Walter Benjamin exprimant l’idée que la bibliothèque d’un homme est son véritable portrait, et il en tire une grille de relecture de la construction mentale d’Adolf Hitler. Le résultat est non seulement indigent, mais surtout décevant.

Timothy W. Ryback, Dans la bibliothèque privée d’Hitler, Le Cherche-Midi, 2009, 21 €

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