{"id":956,"date":"2013-06-26T16:18:24","date_gmt":"2013-06-26T14:18:24","guid":{"rendered":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/?p=956"},"modified":"2014-05-05T13:00:53","modified_gmt":"2014-05-05T11:00:53","slug":"mabruc-un-somalien-en-italie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/mabruc-un-somalien-en-italie\/","title":{"rendered":"Mabruc, un Somalien en Italie"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\"><em>Olivier Favier, un de nos adh\u00e9rents, anime l&rsquo;un des meilleurs sites sur l&rsquo;Afrique coloniale et les postcolonialismes.\u00a0Voici l&rsquo;une de ses contributions.<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2011, d\u00e9concert\u00e9 par le peu d\u2019informations qui parvenait en France de la famine en Somalie, j\u2019ai choisi de faire quelques recherches sur la Corne de l\u2019Afrique. Le continent dans son ensemble me demeurait pratiquement inconnu, je n\u2019y avais pour ainsi dire jamais voyag\u00e9.\u00a0 <\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je ne l\u2019ai pas fait depuis, mais sur cette r\u00e9gion pr\u00e9cise les sources italiennes sont nombreuses, du fait d\u2019un long pass\u00e9 colonial. Je me suis pris de curiosit\u00e9 pour la ville de Mogadiscio, une ville frapp\u00e9e d\u2019invisibilit\u00e9 pendant plus de vingt ans, longtemps objet de visions fantasmatiques et dont le nom est demeur\u00e9 incertain selon les \u00e9poques, les voyageurs et leur langue d\u2019origine. Le premier texte \u00e0 m\u2019avoir intrigu\u00e9 \u00e9tait l\u2019\u0153uvre de Luigi Robecchi Bricchetti. Je l\u2019ai trouv\u00e9 dans la belle anthologie r\u00e9alis\u00e9e par le p\u00e8re des \u00e9tudes postcoloniales italiennes, Angelo del Boca. L\u2019ouvrage porte un titre ironique, La nostra Africa (1), \u00ab notre Afrique \u00bb. J\u2019en ai choisi un passage, l\u2019ai traduit, publi\u00e9 sur ce site, avant qu\u2019il ne soit repris par un m\u00e9dia de masse, succ\u00e8s plut\u00f4t inattendu.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Luigi Robecchi Bricchetti, n\u00e9 \u00e0 Pavie en 1855, est un de ces explorateurs qui ont ouvert la voie \u00e0 la colonisation. Un commer\u00e7ant qu\u2019Angelo del Boca nous d\u00e9crit \u00e9rudit, probablement le plus fin connaisseur europ\u00e9en de la r\u00e9gion \u00e0 cette \u00e9poque, collectionneur et \u00e9crivain mais aussi, pass\u00e9 un premier temps d\u2019indiff\u00e9rence, un ardent opposant \u00e0 l\u2019esclavage. On sait combien cette ing\u00e9rence humaniste a pu servir de caution morale \u00e0 de nombreuses conqu\u00eates tout au long de l\u2019histoire coloniale, celle de l\u2019\u00c9thiopie comprise, pour laquelle le fascisme a us\u00e9 tant\u00f4t de valeurs \u00e9mancipatrices, tant\u00f4t d\u2019un nietzsch\u00e9isme de pacotille. Cela \u00e9tant dit, il entrait chez les abolitionnistes sinc\u00e8res un m\u00e9lange d\u2019indignation et de condescendance sans doute ind\u00e9m\u00ealables.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Cerner pareil personnage est complexe, surtout pour une \u00e9poque, la n\u00f4tre, qui n\u2019aime rien mieux que les d\u00e9finitions: \u00e9gyptologue sauvage en qui l\u2019on verrait aujourd\u2019hui un odieux pilleur de tombes, entomologiste, anthropologue et g\u00e9ographe passionn\u00e9, aventurier m\u00e9galomane, ma\u00eetre du reportage litt\u00e9raire, trafiquant ambigu, philanthrope. Mais aussi un amoureux d\u2019un continent qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 faire son dernier voyage seul, en 1896, dans des zones quasi inexplor\u00e9es, avant de rentrer en Italie. J\u2019en oublie sans doute, mais cela doit suffire \u00e0 dessiner en creux le portrait d\u2019une figure inclassable, ou si l\u2019on veut d\u2019un inadapt\u00e9. Comme lui, nombre d\u2019Europ\u00e9ens ont fait, pour des raisons diverses, plus ou moins avouables, estimables ou conscientes, le choix curieux d\u2019aller tenter leur chance en Afrique ou ont \u00e9t\u00e9 contraints d\u2019y continuer leur vie. Ainsi, dire qu\u2019en cette fin du dix-neuvi\u00e8me si\u00e8cle l\u2019Afrique a rencontr\u00e9 l\u2019Europe serait doublement faux. En plus de subir des arm\u00e9es d\u2019occupants et d\u2019exploiteurs de toute esp\u00e8ce, l\u2019Afrique a d\u00fb pr\u00e9cis\u00e9ment traiter avec tout ce que l\u2019Europe n\u2019acceptait pas d\u2019elle-m\u00eame: des militaires en mal d\u2019autorit\u00e9, des exil\u00e9s politiques, des \u00e9migrants sans travail, des utopistes jouant aux apprentis sorciers, pour ne rien dire d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre po\u00e8te en rupture de ban.<\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_959\" style=\"width: 543px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Robecchi-Bricchetti-0010333-533x399.jpg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-959\" class=\"wp-image-959 size-full\" src=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Robecchi-Bricchetti-0010333-533x399.jpg\" alt=\"Robecchi-Bricchetti-0010333-533x399\" width=\"533\" height=\"399\" srcset=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Robecchi-Bricchetti-0010333-533x399.jpg 533w, http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Robecchi-Bricchetti-0010333-533x399-300x224.jpg 300w, http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Robecchi-Bricchetti-0010333-533x399-260x194.jpg 260w, http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Robecchi-Bricchetti-0010333-533x399-160x119.jpg 160w\" sizes=\"(max-width: 533px) 100vw, 533px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-959\" class=\"wp-caption-text\">Robecchi-Bricchetti. \u00a9Musei civici Pavia.<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">De passage \u00e0 Milan, j\u2019ai pris un train pour me rendre au mus\u00e9e que Robecchi Brichetti a l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la ville de Pavie, apr\u00e8s sa mort en 1926. Il est aujourd\u2019hui en restructuration,mais les employ\u00e9s m\u2019ont permis spontan\u00e9ment d\u2019en faire le tour -le genre d\u2019instant qui me fait oublier les fantaisies ferroviaires, les courriers qui se perdent, les d\u00e9sordres en tout genre qui du reste m\u2019ont toujours fait sourire. \u00c0 la biblioth\u00e8que, on m\u2019a donn\u00e9 acc\u00e8s au fonds photographique. J\u2019y ai d\u00e9couvert un homme attentif \u00e0 son propre personnage, posant classiquement parmi les esclaves lib\u00e9r\u00e9s, ou dans une tente retour d\u2019Afrique plant\u00e9e au bord du Tessin, \u00e0 l\u2019oasis de Jiwa en costume \u00e9gyptien, clich\u00e9s classiques d\u2019un orientalisme d\u00e9couvert sur le tard, propres \u00e0 donner de l\u2019Italie l\u2019image d\u2019une nation conqu\u00e9rante, exploratrice et civilisatrice.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Quelques photographies pourtant donnent un autre \u00e9clairage: celle-ci par exemple, o\u00f9 on le voit de dos, \u00e0 moiti\u00e9 nu, la t\u00eate pench\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule et coiff\u00e9e d\u2019un casque colonial; cette autre, debout dans un sarcophage chang\u00e9 en accessoire de f\u00eate foraine, la barbe taill\u00e9e comme un pharaon d\u2019op\u00e9rette.<\/span><\/p>\n<div style=\"width: 543px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-0010322.jpg\"><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-0010322.jpg\" alt=\"Mabruk-0010322\" width=\"533\" height=\"794\" \/><\/a><p class=\"wp-caption-text\">Robecchi-Bricchetti. \u00a9Musei civici Pavia.<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Je glisserai assez vite sur les images de l\u2019ancien mus\u00e9e, dont l\u2019exotisme tient plus dans l\u2019\u00e9tranget\u00e9 d\u2019une \u00e9poque que dans un monde aujourd\u2019hui familier. Aussi faudrait-il en garder quelques traces, celles d\u2019un regard port\u00e9 par les Europ\u00e9ens sur des contr\u00e9es encore lointaines et pour beaucoup inaccessibles. Qui pourra dans un si\u00e8cle s\u2019imaginer cela? Parmi les pi\u00e8ces expos\u00e9es, il y a les \u00e9l\u00e9ments d\u2019un costume d\u2019enfant, exotique lui aussi, et cette l\u00e9gende: \u00ab Il negretto Mabruc \u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Le \u00ab petit n\u00e8gre Mabruc \u00bb appara\u00eet \u00e0 quatre reprises parmi les clich\u00e9s de la biblioth\u00e8que. Le premier nous le montre affubl\u00e9 des m\u00eames habits, dans le r\u00f4le classique donn\u00e9 aux enfants noirs que certains colons emmenaient avec eux, en Italie comme ailleurs. S\u2019ils ne mouraient pas de quelque maladie europ\u00e9enne dans un monde pratiquement sans vaccin, leur avenir \u00e9tait tout trac\u00e9: une vie de domestique prompte \u00e0 \u00f4ter tout sentiment de g\u00eane \u00e0 leur \u00ab famille adoptive \u00bb, lass\u00e9e de cette proximit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">Une autre image le montre en compagnie de Robecchi Bricchetti, en Italie sans doute, posant aupr\u00e8s de deux grand-bis d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9s de mode, des accessoires sans doute pour les d\u00e9cors du photographe. Sur une troisi\u00e8me, le p\u00e8re et le fils sont sur une plage ind\u00e9termin\u00e9e. Robecchi Bricchetti affecte une pause alti\u00e8re, toute de fiert\u00e9 patriarcale, en costume de bain deux pi\u00e8ces. L\u2019enfant est v\u00eatu d\u2019un seul pagne, les bras autour du cou du grand explorateur. Derri\u00e8re eux, des Italiens les observent, visiblement intrigu\u00e9s. Sur la derni\u00e8re image, Mabruc devra avoir dix ou onze ans, il est v\u00eatu d\u2019un costume europ\u00e9en, il fixe le photographe et ses yeux expriment un s\u00e9rieux insondable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #000000;\">\u00c0 mon retour, j\u2019ai appel\u00e9 la directrice du mus\u00e9e, Gigliola De Martini, absente lors de mon passage \u00e0 Pavie. Luigi Robecchi Bricchetti, m\u2019a-t-elle expliqu\u00e9, avait emmen\u00e9 en Italie la m\u00e8re et le fils. Ce dernier est mort jeune, mais le lien tiss\u00e9 avec l\u2019explorateur \u00e9tait tout diff\u00e9rent de ceux commun\u00e9ment admis. Au cimeti\u00e8re de Pavie, Luigi Robecchi Bricchetti repose au c\u00f4t\u00e9 de la m\u00e8re de Mabruc. Et je crois bien que Mabruc y est aussi, a-t-elle ajout\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-00103291.jpg\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-960 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-00103291.jpg\" alt=\"Mabruk-0010329\" width=\"533\" height=\"711\" srcset=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-00103291.jpg 533w, http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-00103291-224x300.jpg 224w, http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-00103291-260x346.jpg 260w, http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Mabruk-00103291-160x213.jpg 160w\" sizes=\"(max-width: 533px) 100vw, 533px\" \/><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Olivier Favier, un de nos adh\u00e9rents, anime l&rsquo;un des meilleurs sites sur l&rsquo;Afrique coloniale et les postcolonialismes.\u00a0Voici l&rsquo;une de ses contributions. \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 2011, d\u00e9concert\u00e9 par le peu d\u2019informations qui&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/mabruc-un-somalien-en-italie\/\">Lire plus &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":20,"featured_media":963,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[39],"tags":[331,329,332,333,330],"class_list":["post-956","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-essais","tag-histoirepostcoloniale","tag-italie","tag-luigi-robecchi-bricchetti","tag-mabruc","tag-somalie"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/956","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/20"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=956"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/956\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/963"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=956"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=956"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=956"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}