{"id":553,"date":"2014-02-25T16:29:36","date_gmt":"2014-02-25T14:29:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/?p=553"},"modified":"2014-05-05T16:04:36","modified_gmt":"2014-05-05T14:04:36","slug":"eloge-de-claude-levi-strauss","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/eloge-de-claude-levi-strauss\/","title":{"rendered":"Eloge de Claude L\u00e9vi-Strauss"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Amin.jpeg\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-558 alignleft\" title=\"Amin  Maalouf\" src=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Amin-219x300.jpg\" alt=\"\" width=\"219\" height=\"300\" srcset=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Amin-219x300.jpg 219w, http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-content\/uploads\/2012\/08\/Amin.jpeg 233w\" sizes=\"(max-width: 219px) 100vw, 219px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Romancier et essayiste \u00a0d&rsquo;origine libanaise, \u00a0M. Amin MAALOUF, a \u00e9t\u00e9 \u00a0\u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u00e0 la place laiss\u00e9e vacante par la mort de M. Claude L\u00c9VI-STRAUSS. Voici l&rsquo; \u00e9loge du nouvel acad\u00e9micien sur son pr\u00e9d\u00e9cesseur \u00a0prononc\u00e9 \u00a0le jeudi 14 juin 2012.<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mesdames et Messieurs de l\u2019Acad\u00e9mie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a vingt-cinq ans, je suis entr\u00e9 sous cette Coupole pour la premi\u00e8re fois. Je venais de publier un roman, vous m\u2019aviez d\u00e9cern\u00e9 un prix et invit\u00e9, comme d\u2019autres laur\u00e9ats, \u00e0 la s\u00e9ance publique annuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle \u00e9tait pr\u00e9sid\u00e9e par Claude L\u00e9vi-Strauss. En tant qu\u2019\u00e9tudiant en sociologie, \u00e0 Beyrouth dans les ann\u00e9es soixante, j\u2019avais lu <em>Du miel aux cendres, <\/em>soigneusement annot\u00e9 <em>La Pens\u00e9e<\/em><em> sauvage, <\/em>et particip\u00e9 \u00e0 des d\u00e9bats autour de <em>Race et Histoire<\/em>. Votre confr\u00e8re \u00e9tait pour moi, comme pour toute ma g\u00e9n\u00e9ration, un auteur embl\u00e9matique ; et \u00e0 l\u2019entendre mentionner mon nom, puis le titre de mon roman, j\u2019\u00e9tais sur un nuage. Je n\u2019attendais pas grand-chose de plus. Et certainement pas de me retrouver un jour au milieu de vous, pour prononcer son \u00e9loge, dans cette solennit\u00e9, en faisant r\u00e9sonner mon accent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s les roulements de tambours, les roulements de langue !\u00a0Cet accent, vous ne l\u2019entendez pas souvent dans cette enceinte. Ou, pour \u00eatre pr\u00e9cis, vous ne l\u2019entendez plus. Car, vous le savez, ce l\u00e9ger roulement qui, dans la France d\u2019aujourd\u2019hui, tend \u00e0 dispara\u00eetre a longtemps \u00e9t\u00e9 la norme. N\u2019est-ce pas ainsi que s\u2019exprimaient La Bruy\u00e8re, Racine et Richelieu, Louis XIII et Louis XIV, Mazarin bien s\u00fbr, et avant eux, avant l\u2019Acad\u00e9mie, Rabelais, Ronsard et Rutebeuf ? Ce roulement ne vous vient donc pas du Liban, il vous en revient. Mes anc\u00eatres ne l\u2019ont pas invent\u00e9, ils l\u2019ont seulement conserv\u00e9, pour l\u2019avoir entendu de la bouche de vos anc\u00eatres, et quelquefois aussi sur la langue de vos pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Qui furent nombreux \u00e0 nous rendre visite \u2212 Volney, Lamartine ou Barr\u00e8s ; nombreux \u00e0 consacrer des livres \u00e0 nos ch\u00e2telaines, \u00e0 nos belles \u00e9tendues sous les c\u00e8dres. Permettez-moi de m\u2019arr\u00eater un instant sur l\u2019un de ces Libanais de coeur : Ernest Renan. Renan qui \u00e9crivit sa <em>Vie de J\u00e9sus <\/em>au pied du mont Liban, en six semaines, d\u2019une traite. Renan qui, dans une lettre, avait souhait\u00e9 qu\u2019on l\u2019enterr\u00e2t l\u00e0-bas, pr\u00e8s de Byblos, dans le caveau o\u00f9 repose Henriette, sa soeur bien-aim\u00e9e. Renan qui fut \u00e9lu en 1878 au 29e fauteuil, fauteuil qui allait \u00eatre, cent ans plus tard, celui de L\u00e9vi-Strauss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Souvent l\u2019on associe le rayonnement de la langue fran\u00e7aise \u00e0 l\u2019empire colonial. Pour le Liban, ce ne fut pas le cas. Si la France a bien \u00e9t\u00e9 puissance mandataire au nom de la Soci\u00e9t\u00e9 des Nations, ce ne fut qu\u2019une br\u00e8ve parenth\u00e8se, de 1918 \u00e0 1943, tout juste vingt-cinq ans. Ce n\u2019est pas beaucoup, dans une idylle plusieurs fois centenaire. L\u2019histoire d\u2019amour entre ma terre natale et ma terre adoptive ne doit pas grand-chose \u00e0 la conqu\u00eate militaire ni \u00e0 la S.D.N. Elle doit beaucoup, en revanche, \u00e0 la diplomatie habile de Fran\u00e7ois 1er.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce fut lui qui obtint du sultan ottoman le droit de s\u2019int\u00e9resser au destin des populations levantines. Afin de prot\u00e9ger les chr\u00e9tiens d\u2019Orient ? Telle \u00e9tait la version officielle. La v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est que le roi de France, en conflit avec les Habsbourg qui dominaient l\u2019essentiel de l\u2019Europe et encerclaient son royaume, cherchait \u00e0 desserrer l\u2019\u00e9tau, co\u00fbte que co\u00fbte. Il s\u2019\u00e9tait donc r\u00e9solu \u00e0 conclure une alliance avec le monarque ottoman, consid\u00e9r\u00e9 pourtant comme l\u2019ennemi traditionnel de la chr\u00e9tient\u00e9. On parle souvent du si\u00e8ge de Vienne par Soliman le Magnifique en 1529. On ne dit pas toujours que Fran\u00e7ois Ier l\u2019avait incit\u00e9 \u00e0 l\u2019entreprendre, pour mettre en difficult\u00e9 la maison d\u2019Autriche. &#8211; 3 &#8211;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce temps, le pape adressait au roi de France missive sur missive, l\u2019exhortant \u00e0 conduire une croisade contre les infid\u00e8les, et lui demandant des explications sur ces ambassades successives qu\u2019il d\u00e9p\u00eachait \u00e0 Constantinople. Et le roi catholique de r\u00e9pondre que s\u2019il prenait langue avec la Sublime Porte, c\u2019\u00e9tait uniquement parce qu\u2019il avait \u00e0 coeur le sort des chr\u00e9tiens d\u2019Orient. Et d\u2019exhiber, \u00e0 l\u2019appui de ses dires, les \u00ab capitulations \u00bb sign\u00e9es par le sultan.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bel alibi ! Mais c\u2019est un peu gr\u00e2ce \u00e0 cet alibi que nous sommes rassembl\u00e9s aujourd\u2019hui en ce lieu prestigieux. Par la vertu d\u2019un trait\u00e9 ambigu est n\u00e9e une amiti\u00e9 durable. Elle a eu, au cours des si\u00e8cles, des ramifications \u00e9conomiques, diplomatiques, administratives et militaires, mais elle a surtout \u00e9t\u00e9 culturelle. Ce sont les \u00e9coles qui ont tiss\u00e9 les liens. Et c\u2019est la langue qui les a maintenus depuis un demi-mill\u00e9naire. Je ne ferai pas au grand roi l\u2019affront de supposer que cet aspect des choses lui importait peu. Ai-je besoin de rappeler que ce fut le m\u00eame Fran\u00e7ois Ier qui \u00e9tablit, par l\u2019ordonnance de Villers-Cotter\u00eats, la primaut\u00e9 de la langue fran\u00e7aise dans son royaume, ouvrant ainsi la voie \u00e0 la fondation, par le cardinal de Richelieu, de votre Compagnie ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre histoire d\u2019amour se poursuit donc depuis le seizi\u00e8me si\u00e8cle\u2026 En v\u00e9rit\u00e9, ses origines remontent bien plus loin encore. Jacqueline de Romilly froncerait les sourcils si j\u2019omettais de dire que les choses ont commenc\u00e9 avec la Gr\u00e8ce antique ; quand Zeus, d\u00e9guis\u00e9 en taureau, s\u2019en fut enlever sur la c\u00f4te ph\u00e9nicienne, quelque part entre Sidon et Tyr, la princesse Europe, qui allait donner son nom au continent o\u00f9 nous sommes. Le mythe dit aussi que le fr\u00e8re d\u2019Europe, Cadmus, partit \u00e0 sa recherche, apportant avec lui l\u2019alphabet ph\u00e9nicien, qui devait engendrer l\u2019alphabet grec, de m\u00eame que les alphabets latin, cyrillique, arabe, h\u00e9breu, syriaque et tant d\u2019autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les mythes nous racontent ce dont l\u2019Histoire ne se souvient plus. Celui de l\u2019enl\u00e8vement d\u2019Europe repr\u00e9sente, \u00e0 sa mani\u00e8re, une reconnaissance de dette \u2212 la dette culturelle de la Gr\u00e8ce antique envers l\u2019antique Ph\u00e9nicie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Cadmus \u00bb, dit le po\u00e8te, \u00ab Cadmus, le civilisateur, avait sem\u00e9 les dents du dragon. Sur une terre \u00e9corch\u00e9e et br\u00fbl\u00e9e par le souffle du monstre, on attendait de voir pousser les hommes. \u00bb &#8211; 4 &#8211;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le po\u00e8te que je viens de citer n\u2019est autre que L\u00e9vi-Strauss, dans <em>Tristes tropiques<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Votre illustre confr\u00e8re \u00e9tait n\u00e9 le 28 novembre 1908. \u00c0 Bruxelles, parce que son p\u00e8re, qui \u00e9tait peintre portraitiste, recevait de moins en moins de commandes en France, et que des amis lui en avaient promis quelques-unes en Belgique. En ces ann\u00e9es-l\u00e0, les notables et les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s, client\u00e8le habituelle des portraitistes, avaient renonc\u00e9 \u00e0 se faire peindre, pr\u00e9f\u00e9rant se faire photographier. Une tradition v\u00e9n\u00e9rable, qui nous avait valu tant de chefs-d\u2019oeuvre \u00e0 travers les \u00e2ges, \u00e9tait en train de devenir obsol\u00e8te, victime d\u2019une invention ing\u00e9nieuse, victime du progr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant toute l\u2019enfance et l\u2019adolescence de Claude L\u00e9vi-Strauss, et m\u00eame bien au-del\u00e0, ses parents conna\u00eetront la g\u00eane. \u00ab Je me souviens des angoisses qui pouvaient na\u00eetre quand il n\u2019y avait plus de commandes \u00bb, racontera-t-il \u00e0 quatre-vingts ans. \u00ab Mon p\u00e8re, qui \u00e9tait un grand bricoleur, inventait toutes sortes de petits m\u00e9tiers. Pendant un temps, on se lan\u00e7a \u00e0 la maison dans des impressions de tissus. J\u2019ai m\u00eame cr\u00e9\u00e9 des mod\u00e8les ! Il y eut une autre p\u00e9riode o\u00f9 mon p\u00e8re fabriquait des petites tables en imitation laque, de style chinois&#8230; Tout \u00e9tait bon pour assurer les fins de mois. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette exp\u00e9rience marquera L\u00e9vi-Strauss et contribuera \u00e0 former son regard sur le monde. Toujours il sera attentif aux effets secondaires qui peuvent r\u00e9sulter du progr\u00e8s. Quand d\u2019autres s\u2019enflammeront pour les id\u00e9es nouvelles, il demeurera circonspect. Qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019art abstrait, des navettes spatiales, de la r\u00e9volution informatique, ou de l\u2019entr\u00e9e des femmes \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une jeunesse difficile, donc ? Pas vraiment. Des fins de mois difficiles, oui, mais une jeunesse plut\u00f4t heureuse. Des parents d\u2019une grande tendresse, qui aimaient jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adoration leur enfant unique, et qui s\u2019aimaient aussi. Ils \u00e9taient cousins, d\u2019ailleurs, ce qui a fait dire \u00e0 leur fils qu\u2019il n\u2019avait pas deux familles, l\u2019une paternelle et l\u2019autre maternelle, mais une seule. Son p\u00e8re, qui s\u2019appelait \u00e0 la naissance Raymond L\u00e9vi, avait lui-m\u00eame d\u00e9cid\u00e9 d\u2019adjoindre \u00e0 son patronyme celui de sa m\u00e8re, &#8211; 5 &#8211;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Strauss, estimant que L\u00e9vi-Strauss ferait une belle signature au bas de ses tableaux. Son \u00e9pouse et cousine s\u2019appelait Emma L\u00e9vy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle \u00e9tait la fille du grand rabbin de Versailles, mais la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9, parmi les anc\u00eatres, \u00e9tait ind\u00e9niablement Isaac Strauss, arri\u00e8re-grand-p\u00e8re de Claude. Compositeur et chef d\u2019orchestre, il fut extr\u00eamement populaire dans le Paris de Napol\u00e9on III ; il collabora \u00e9troitement avec Offenbach, pour lequel il \u00e9crivit le quadrille d\u2019<em>Orph\u00e9e aux Enfers, <\/em>qui demeure la musique la plus repr\u00e9sentative de ce qu\u2019on appelle, partout dans le monde, le french cancan. La famille vivra longtemps dans la nostalgie du Second Empire, et fr\u00e9quentera les milieux bonapartistes. Votre confr\u00e8re lui-m\u00eame se souvenait d\u2019avoir vu, enfant, \u00ab de mes yeux vu \u00bb, disait-il, l\u2019imp\u00e9ratrice Eug\u00e9nie. Il est vrai que la veuve de l\u2019empereur surv\u00e9cut un demi-si\u00e8cle \u00e0 l\u2019abdication de son \u00e9poux, pour ne s\u2019\u00e9teindre qu\u2019en 1920.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019illustre a\u00efeul, la musique \u00e9tait omnipr\u00e9sente chez les L\u00e9vi-Strauss. On connaissait par coeur tout Offenbach, et \u00e0 Wagner on vouait un v\u00e9ritable culte. On s\u2019int\u00e9ressait \u00e9galement \u00e0 la peinture, puisqu\u2019en plus du p\u00e8re, deux des oncles en avaient fait leur profession. On parlait tout aussi souvent de litt\u00e9rature ; l\u2019enfant lisait d\u00e9j\u00e0 Dosto\u00efevski, Conrad ou Cervant\u00e8s. Et on allait au th\u00e9\u00e2tre comme \u00e0 l\u2019op\u00e9ra d\u00e8s qu\u2019on pouvait se procurer des billets bon march\u00e9 \u2212 ce qui exigeait parfois de faire la queue d\u00e8s l\u2019aube, et pour obtenir des places d\u2019o\u00f9 l\u2019on ne voyait m\u00eame pas la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le jeune Claude, qui partageait les passions artistiques de son p\u00e8re, \u00e9tait profond\u00e9ment affect\u00e9 par la souffrance qu\u2019il percevait chez lui. Que cet homme cultiv\u00e9, talentueux, honn\u00eate, travailleur d\u00fbt peiner ainsi pour nourrir sa famille, n\u2019y avait-il pas l\u00e0 une injustice, et m\u00eame un dysfonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 ? Il n\u2019est pas \u00e9tonnant que votre futur confr\u00e8re ait caress\u00e9 alors des r\u00eaves d\u2019\u00e9galit\u00e9. Son premier texte, publi\u00e9 \u00e0 dix-sept ans dans une revue socialiste bruxelloise, s\u2019intitulait : <em>Gracchus Babeuf et le communisme<\/em>. Il n\u2019a jamais voulu le republier, mais il en parlait volontiers. La lecture de ces trente-sept pages ne r\u00e9v\u00e8le rien, d\u2019ailleurs, dont il e\u00fbt pu rougir. Ce n\u2019est pas le cri de r\u00e9volte d\u2019un adolescent, c\u2019est une \u00e9valuation raisonn\u00e9e du babouvisme \u2212 \u00e9rudite, subtile, \u00e0 la fois affectueuse et critique. Fort bien \u00e9crite, du reste, et t\u00e9moignant d\u00e9j\u00e0 de l\u2019admiration qu\u2019il vouera sa vie enti\u00e8re \u00e0 Jean-Jacques Rousseau, dont il\u00a0cite dans cet article quelques passages \u00e9loquents : \u00ab Il est manifestement contre les lois de la Nature qu\u2019une poign\u00e9e de gens regorgent de superfluit\u00e9s, tandis que la multitude affam\u00e9e manque du n\u00e9cessaire. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si L\u00e9vi-Strauss ne s\u2019est jamais senti babouviste ni communiste, il a incontestablement \u00e9t\u00e9 dans sa jeunesse un militant de gauche. \u00ab Je me voyais tr\u00e8s bien devenir le philosophe du parti socialiste, admettra-t-il au soir de sa vie. L\u2019id\u00e9e de jeter un pont entre la grande tradition philosophique \u2212 Descartes, Leibniz, Kant \u2212 et la pens\u00e9e politique telle que Marx l\u2019incarnait, \u00e9tait tr\u00e8s s\u00e9duisante. M\u00eame aujourd\u2019hui, je comprends que j\u2019aie pu y r\u00eaver. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ces ann\u00e9es-l\u00e0, la tentation de la politique active ne se limite pas chez lui au domaine de la philosophie. \u00c0 vingt ans, il devient secr\u00e9taire parlementaire d\u2019un d\u00e9put\u00e9 socialiste. Tout en poursuivant ses \u00e9tudes, il fr\u00e9quente la Chambre, formule des questions au gouvernement, r\u00e9dige des comptes rendus et des argumentaires ; il plaide, par exemple, pour la cr\u00e9ation d\u2019un Office du bl\u00e9 visant \u00e0 prot\u00e9ger les paysans des fluctuations du march\u00e9 \u2212 un projet qui sera repris tel quel par le gouvernement du Front populaire\u2026 Votre futur confr\u00e8re ne suspend son activit\u00e9 militante que lorsqu\u2019il doit se consacrer \u00e0 son agr\u00e9gation de philosophie, qu\u2019il obtient en 1931.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussit\u00f4t apr\u00e8s, il effectue son service militaire ; \u00e9pouse sa premi\u00e8re femme, Dina Dreyfus ; et, en guise de voyage de noces, part avec elle pour Mont-de-Marsan, o\u00f9 il vient d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 professeur. \u00c0 peine arriv\u00e9 dans les Landes, il prend contact avec la section locale de la S.F.I.O. et se porte candidat aux \u00e9lections cantonales. Mais sa carri\u00e8re politique s\u2019interrompt abruptement quand, parti faire campagne au volant d\u2019une cinq-chevaux d\u2019occasion qu\u2019il conduit sans permis, il quitte la route et finit sa course dans un foss\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sa carri\u00e8re de professeur de philosophie ne sera pas beaucoup plus longue. Au d\u00e9but, il trouve du plaisir \u00e0 enseigner le programme ; il pr\u00e9pare m\u00eame, en marge de ses cours, une s\u00e9rie de conf\u00e9rences pour initier ses auditeurs \u00e0 la litt\u00e9rature fran\u00e7aise contemporaine \u2212 Claudel, Mac Orlan, Gide, Morand, Cocteau et les surr\u00e9alistes. Mais, d\u00e8s la rentr\u00e9e suivante, lorsqu\u2019il prend conscience du fait qu\u2019il devra redonner le m\u00eame cours une ann\u00e9e apr\u00e8s l\u2019autre, il en \u00e9prouve de l\u2019ennui et de l\u2019impatience.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il a vingt-cinq ans. Il r\u00eave de ciels d\u2019azur, de terres chaudes, de peuplades lointaines. Et bient\u00f4t, son voeu est exauc\u00e9. \u00ab Ma carri\u00e8re s\u2019est jou\u00e9e un dimanche de l\u2019automne 1934, sur un coup de t\u00e9l\u00e9phone. \u00bb \u00c0 l\u2019autre bout du fil, l\u2019un de ses anciens ma\u00eetres, C\u00e9lestin Bougl\u00e9, alors directeur de l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. L\u00e9vi-Strauss lui avait parl\u00e9, quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, de certaines envies secr\u00e8tes. \u00ab Avez-vous toujours le d\u00e9sir de faire de l\u2019ethnographie ? Alors posez votre candidature comme professeur de sociologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de S\u00e3o Paulo. Les faubourgs sont remplis d\u2019Indiens, vous leur consacrerez vos week-ends. Mais il faut que vous donniez votre r\u00e9ponse d\u00e9finitive avant midi. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il dira oui, et s\u2019embarquera pour le Br\u00e9sil. Mais il ne se contentera pas d\u2019\u00eatre l\u2019un de ces ethnographes du dimanche qui observent avec condescendance les coutumes \u00e9tranges et les accoutrements exotiques. D\u2019ailleurs, lesdits \u00ab Indiens \u00bb ne se trouvent plus dans les faubourgs, les constructions les ont chass\u00e9s de plus en plus loin, vers l\u2019int\u00e9rieur des terres. Il devra partir sur leurs traces.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ces populations \u2212 les Caduveo, les Bororo, les Nambikwara, les Tupi-Kawahib \u2212, communaut\u00e9s fr\u00eales, apeur\u00e9es, manifestement en voie d\u2019extinction, il parlera toujours avec tendresse. Et de sa propre civilisation, avec s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 : \u00ab Les soci\u00e9t\u00e9s dites arri\u00e9r\u00e9es ou sous-d\u00e9velopp\u00e9es, telles qu\u2019elles sont apparues quand nous avons nou\u00e9 des contacts avec elles au XIXe si\u00e8cle, n\u2019\u00e9taient plus que des survivances, des vestiges mutil\u00e9s \u00e0 la suite des bouleversements que nous-m\u00eames avons directement ou indirectement provoqu\u00e9s. Car c\u2019est l\u2019exploitation avide des contr\u00e9es exotiques et de leurs populations qui permit au monde occidental de prendre son essor. \u00bb Aux touristes qui seraient tent\u00e9s de s\u2019aventurer sur ces territoires vierges, il lancera : \u00ab Abstenez-vous. R\u00e9servez aux derniers sites d\u2019Europe vos papiers gras, vos flacons indestructibles et vos bo\u00eetes de conserve \u00e9ventr\u00e9es. Respectez les torrents fouett\u00e9s d\u2019une jeune \u00e9cume, qui d\u00e9valent en bondissant les gradins creus\u00e9s aux flancs violets des basaltes. Ne foulez pas les mousses volcaniques\u2026 \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On lui reprochera ces propos, et d\u2019autres encore qui semblaient dire que les Occidentaux \u00e9taient responsables des malheurs du monde, et qu\u2019ils avaient tort de placer leur civilisation au-dessus des autres. Une pol\u00e9mique m\u00e9morable aura lieu, dans les ann\u00e9es cinquante, entre lui et un autre futur membre de votre Acad\u00e9mie : Roger Caillois. Dans un article de la <em>Nouvelle Revue<\/em><em> fran\u00e7aise, <\/em>celui-ci se moquera des universitaires europ\u00e9ens qui, \u00e0 l\u2019instar de Claude L\u00e9vi-Strauss, \u00ab ont fait choix de l\u2019ethnographie parce qu\u2019un besoin irr\u00e9sistible de d\u00e9fi les poussait \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la plastique primitive au portail de Chartres, le jazz \u00e0 Mozart et les spasmes de la possession par les esprits, auxquels ils ne croient pas, au culte d\u2019un dieu auquel ils ne croient pas davantage, mais qui a le tort d\u2019\u00eatre celui de leurs p\u00e8res et celui auquel ils ont honte d\u2019avoir cru \u00bb. L\u00e9vi-Strauss lui r\u00e9pondra sans m\u00e9nagement : \u00ab Diog\u00e8ne prouvait le mouvement en marchant, M. Caillois se couche pour ne pas le voir. Il esp\u00e8re ainsi prot\u00e9ger contre toute menace sa contemplation b\u00e9ate d\u2019une civilisation \u2212 la sienne \u2212 \u00e0 laquelle sa conscience n\u2019a rien \u00e0 reprocher. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si L\u00e9vi-Strauss avait, quant \u00e0 lui, quelques reproches \u00e0 faire \u00e0 cette m\u00eame civilisation, il n\u2019\u00e9tait pas pour autant dans le d\u00e9nigrement de soi. Il v\u00e9n\u00e9rait la culture de l\u2019Occident, de Wagner \u00e0 Stravinski, de D\u00fcrer \u00e0 Poussin, et de Montaigne \u00e0 Ferdinand de Saussure \u2212 sans m\u00eame exclure Gobineau. Surtout, il avait une d\u00e9votion constante pour son pays, la France, et pour sa langue, la langue de Chateaubriand, qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait \u00e0 toute autre. Cependant il proclamait l\u2019\u00e9gale dignit\u00e9 de toutes les civilisations humaines. L\u2019\u00e9galit\u00e9 n\u2019est jamais autre chose qu\u2019une p\u00e9tition de principe ; il va de soi que tous les hommes ne sont pas n\u00e9s \u00e9gaux et que toutes les civilisations ne sont pas \u00e9gales ; mais \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on renonce \u00e0 cette p\u00e9tition de principe, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 on l\u00e9gitime l\u2019in\u00e9galit\u00e9, on s\u2019engage sur la voie de la barbarie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question n\u2019est pas de savoir si l\u2019art pictural des Bororo est comparable ou pas \u00e0 celui des Italiens de la Renaissance. Sur ce point, vous et moi et Roger Caillois et Claude L\u00e9vi-Strauss serions probablement tomb\u00e9s d\u2019accord. La question n\u2019est pas non plus celle de savoir si l\u2019apport de l\u2019Occident \u00e0 la civilisation humaine a \u00e9t\u00e9 plus ou moins significatif que celui des tribus amazoniennes. L\u2019histoire des cinq derniers si\u00e8cles ne nous laisse pas beaucoup de doute \u00e0 ce sujet. Mais l\u2019Histoire nous apprend aussi que ceux qui proclament avec le plus de\u00a0virulence la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019Occident sont parfois ceux qui trahissent de la pire mani\u00e8re les valeurs essentielles de sa civilisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour un homme comme L\u00e9vi-Strauss, qui avait trente ans lors de la Nuit de cristal, il \u00e9tait difficile de croire que la fronti\u00e8re entre la civilisation et la barbarie \u00e9tait celle qui s\u00e9parait les Europ\u00e9ens des Nambikwara. S\u2019il y a primaut\u00e9 de l\u2019Occident, nous dit-il, elle doit s\u2019exercer dans la d\u00e9cence, et dans le respect des plus faibles. Ce qui n\u2019exclut ni la libert\u00e9 de critique, ni le discernement. Il n\u2019\u00e9tait pas dans le politiquement correct. Pour certaines traditions, il \u00e9prouvait de la sympathie ; pour d\u2019autres, beaucoup moins. Comme il ne cherchait pas \u00e0 plaire, il ne se g\u00eanait pas pour exprimer ce qu\u2019il pensait et ce qu\u2019il ressentait, laissant aux autres le soin d\u2019interpr\u00e9ter ; il se fera attaquer \u00e0 sa droite pour avoir dit qu\u2019il fallait s\u2019ouvrir \u00e0 la diversit\u00e9 du monde ; et il se fera attaquer \u00e0 sa gauche pour avoir dit qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9sireuse de pr\u00e9server sa particularit\u00e9 devait parfois se montrer imperm\u00e9able aux influences venues d\u2019ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au retour d\u2019une mission effectu\u00e9e au Pakistan \u00e0 la demande de l\u2019UNESCO, il aura des paroles tr\u00e8s dures pour \u00ab ces musulmans qui se vantent de professer les valeurs universelles de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de tol\u00e9rance, et qui perdent aussit\u00f4t tout leur cr\u00e9dit en affirmant qu\u2019ils sont les seuls \u00e0 les pratiquer \u00bb. Avant d\u2019ajouter : \u00ab Ce malaise ressenti au voisinage de l\u2019Islam, je n\u2019en connais que trop les raisons : je retrouve en lui l\u2019univers d\u2019o\u00f9 je viens ; l\u2019Islam, c\u2019est l\u2019Occident de l\u2019Orient\u2026 Vis-\u00e0-vis des peuples et des cultures encore plac\u00e9s sous notre d\u00e9pendance, nous sommes prisonniers de la m\u00eame contradiction dont souffre l\u2019Islam en pr\u00e9sence de ses prot\u00e9g\u00e9s et du reste du monde. Nous ne concevons pas que des principes qui furent f\u00e9conds pour assurer notre propre \u00e9panouissement ne soient pas v\u00e9n\u00e9r\u00e9s par les autres\u2026 \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous comprendrez qu\u2019avec de tels propos, votre illustre confr\u00e8re se soit fait quelques ennemis. Tant en Occident que dans le monde musulman. Il s\u2019en fera aussi dans le monde juif lorsqu\u2019il r\u00e9pondra \u00e0 un journaliste : \u00ab Je me sens concern\u00e9 par le sort d\u2019Isra\u00ebl de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019un Parisien conscient de ses origines bretonnes pourrait se sentir concern\u00e9 par ce qui se passe en Irlande : ce sont des cousins \u00e9loign\u00e9s&#8230; \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e9vi-Strauss, rapporte l\u2019un de ses anciens \u00e9tudiants, \u00ab se refusait syst\u00e9matiquement \u00e0 parler au nom de qui que ce soit\u2026 sinon quelquefois de l\u2019esp\u00e8ce humaine \u00bb. Il ne fallait pas tenter de l\u2019enfermer dans les limites d\u2019une nation, d\u2019une communaut\u00e9, d\u2019une civilisation. Ni d\u2019une doctrine, f\u00fbt-elle issue de ses propres travaux. Ni d\u2019une discipline.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Anthropologue ? Oui, sans doute. \u00c0 condition de pr\u00e9ciser que l\u2019objet de sa recherche, ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019homme \u00ab primitif \u00bb, c\u2019\u00e9tait tout simplement l\u2019homme. Il est extr\u00eamement difficile, disait-il, pour l\u2019anthropologue d\u2019appeler un mythe un mythe quand il le rencontre dans sa propre soci\u00e9t\u00e9, alors qu\u2019il n\u2019a aucun mal \u00e0 l\u2019identifier quand il l\u2019observe chez des tribus \u00e9tranges. Il a donc besoin de ce miroir lointain pour contempler sa propre soci\u00e9t\u00e9 telle qu\u2019elle est, et telle qu\u2019elle ne voudrait pas qu\u2019on la voie. Nous qui vivons dans des pays d\u00e9velopp\u00e9s, ne sommes-nous pas persuad\u00e9s que notre vision du pass\u00e9 est r\u00e9gie par la connaissance historique, alors que chez les peuplades primitives, elle est r\u00e9gie par les mythes ? L\u00e9vi-Strauss nous invitait \u00e0 plus de modestie : \u00ab Ce que les mythes font pour les soci\u00e9t\u00e9s sans \u00e9criture : l\u00e9gitimer un ordre social et une conception du monde, expliquer ce que les choses sont par ce qu\u2019elles furent, tel est aussi le r\u00f4le que nos civilisations pr\u00eatent \u00e0 l\u2019Histoire. \u00bb Et il se plaisait \u00e0 ajouter que \u00ab rien ne ressemble autant \u00e0 la pens\u00e9e mythique que l\u2019id\u00e9ologie politique \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son observation de l\u2019\u00eatre humain, votre confr\u00e8re ne voulait pas la fonder seulement sur des id\u00e9aux, mais sur une d\u00e9marche scientifique. Quand on parle de sciences humaines ou de sciences sociales, c\u2019est une imposture, disait-il parfois, avec son sens de la provocation tranquille. Son ambition \u00e9tait justement de jeter les bases d\u2019une science de l\u2019homme qui soit une v\u00e9ritable science du vivant, au m\u00eame titre que la biologie ou la botanique, avec une fiabilit\u00e9 comparable. Par quel moyen ? Au commencement de sa carri\u00e8re, il ne trouvait pas la solution. Il y avait bien chez lui quelques intuitions, certainement aussi une disposition d\u2019esprit ; mais il ne voyait pas encore comment s\u2019y prendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 1939, une page de sa vie se tourne. Il quitte d\u00e9finitivement le Br\u00e9sil, et se s\u00e9pare de sa premi\u00e8re femme, Dina. Peu apr\u00e8s son retour en France, il est nomm\u00e9 professeur au prestigieux lyc\u00e9e Henri-IV. Mais \u00e0 la rentr\u00e9e de septembre, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la guerre ; il est appel\u00e9 sous les drapeaux et envoy\u00e9 au front, sur la ligne Maginot. Il conna\u00eet alors l\u2019\u00e9preuve douloureuse que vivent tous les Fran\u00e7ais de sa g\u00e9n\u00e9ration : l\u2019attente, la confusion, la d\u00e9b\u00e2cle, l\u2019humiliation. Apr\u00e8s de longues semaines d\u2019errance, son r\u00e9giment s\u2019\u00e9choue \u00e0 Montpellier. On est en ao\u00fbt 1940. Le soldat L\u00e9vi-Strauss fait le mur pour aller demander \u00e0 l\u2019administration la permission de rejoindre le lyc\u00e9e parisien o\u00f9 il avait \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9. Le fonctionnaire qui le re\u00e7oit le d\u00e9visage avec incr\u00e9dulit\u00e9. Vu le nom que vous portez, lui dit-il, je ne prendrai pas la responsabilit\u00e9 de vous envoyer \u00e0 Paris. \u00ab Jusque-l\u00e0, admettra votre confr\u00e8re quelques ann\u00e9es plus tard, je n\u2019avais aucune conscience du danger. \u00bb \u00c0 vrai dire, il n\u2019avait rien pr\u00e9vu de tout cela. Ni la guerre, ni la d\u00e9b\u00e2cle, ni les pers\u00e9cutions \u00e0 venir. Tout ce qui arrivait le surprenait, et il jugera tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8rement son absence de perspicacit\u00e9. \u00ab Quand on s\u2019est tromp\u00e9 si gravement, dira-t-il, il n\u2019y a qu\u2019une conclusion \u00e0 tirer : c\u2019est qu\u2019on n\u2019a pas la t\u00eate politique. On ne se m\u00eale plus de donner des le\u00e7ons. \u00bb De fait, il renoncera du jour au lendemain \u00e0 toute activit\u00e9 militante. Et si la pr\u00e9occupation politique ne quittera jamais son esprit, elle s\u2019exprimera d\u00e9sormais par d\u2019autres voies.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son erreur \u00e9tait celle de nombreux intellectuels de gauche, que la Premi\u00e8re Guerre mondiale avait traumatis\u00e9s. Ils ne s\u2019\u00e9taient pas consol\u00e9s de voir les prol\u00e9taires de tous les pays s\u2019entretuer au lieu de s\u2019unir, et ils avaient envie de croire que les peuples d\u2019Europe allaient \u00e9viter une seconde h\u00e9catombe. Une attitude sans doute g\u00e9n\u00e9reuse, mais qui les avait conduits \u00e0 sous-estimer les nouveaux p\u00e9rils, et \u00e0 r\u00e9agir aux \u00e9v\u00e8nements avec un temps de retard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si L\u00e9vi-Strauss se r\u00e9signe \u00e0 ne pas regagner Paris, il se refuse encore \u00e0 quitter la France. Il insiste pour \u00eatre affect\u00e9 \u00e0 un lyc\u00e9e de la zone dite \u00ab libre \u00bb. Et c\u2019est seulement en octobre 1940, quand le gouvernement de Vichy d\u00e9cide d\u2019exclure tous les Juifs de l\u2019\u00c9ducation nationale, qu\u2019il envisage de s\u2019expatrier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ces ann\u00e9es sombres, la fondation Rockefeller \u00e9tait en train de mettre sur pied un plan pour le sauvetage d\u2019une centaine de savants europ\u00e9ens menac\u00e9s par l\u2019expansion du nazisme. Deux coll\u00e8gues de L\u00e9vi-Strauss, Alfred M\u00e9traux et Robert Lowie, r\u00e9ussissent \u00e0 le faire inclure dans la liste ; et l\u2019une des ses tantes maternelles, qui vit aux \u00c9tats-Unis, l\u2019aide \u00e0 obtenir un visa. Il finit par embarquer \u00e0 Marseille, en f\u00e9vrier 1941, sur un paquebot o\u00f9 se trouve \u00e9galement Andr\u00e9 Breton \u2212 qu\u2019il reconna\u00eetra lors d\u2019une escale au Maroc, et qui deviendra un ami.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est d\u2019ailleurs par l\u2019interm\u00e9diaire des surr\u00e9alistes qu\u2019il parvient \u00e0 louer un studio \u00e0 Greenwich Village. Puis d\u2019autres exil\u00e9s lui obtiennent un poste d\u2019enseignant \u00e0 la New School of Social Research, dont la direction lui conseille vivement de se faire appeler <em>Claude L. Strauss, <\/em>pour \u00e9viter toute confusion avec une certaine marque de pantalons bleus\u2026 Bien des ann\u00e9es plus tard, votre confr\u00e8re, devenu c\u00e9l\u00e8bre, se rendra en visite aux \u00c9tats-Unis. Ayant fait une r\u00e9servation sous son vrai nom dans un restaurant de Californie, il s\u2019entendra demander : <em>\u00ab The books or the pants ? \u00bb <\/em>Et il trouvera plut\u00f4t flatteur qu\u2019un serveur nord-am\u00e9ricain puisse d\u00e9sormais conna\u00eetre l\u2019auteur des livres, pas seulement le fabriquant de <em>jeans<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lors de son premier s\u00e9jour \u00e0 New York, la chose e\u00fbt \u00e9t\u00e9 impensable. Claude L\u00e9vi-Strauss \u00e9tait encore totalement inconnu en dehors d\u2019un tout petit cercle. Mais ces ann\u00e9es d\u2019expatriation forc\u00e9e allaient lui permettre de c\u00f4toyer des chercheurs de haut niveau, venus de toute l\u2019Europe, et appartenant \u00e0 diverses disciplines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 que commencera \u00e0 prendre forme la m\u00e9thode qui marquera son itin\u00e9raire scientifique et qui fera sa renomm\u00e9e. Gr\u00e2ce \u00e0 ses compagnons d\u2019exil, et plus particuli\u00e8rement \u00e0 deux d\u2019entre eux, l\u2019ethnologue allemand Franz Boas et le linguiste russe Roman Jakobson, L\u00e9vi-Strauss aura ce qu\u2019il faut bien appeler une r\u00e9v\u00e9lation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lui qui avait toujours caress\u00e9 le r\u00eave de relier les sciences humaines aux sciences exactes, il d\u00e9couvre, au fil des lectures et des conversations, qu\u2019entre ces deux domaines de la connaissance, il existe d\u00e9j\u00e0 une passerelle : le langage. Celui-ci n\u2019est-il pas \u00e0 la base de toute pens\u00e9e, de toute expression, de toute culture, comme de toute vie sociale ? Or, les recherches modernes en linguistique tendent \u00e0 d\u00e9montrer que les lois du langage fonctionnent au niveau inconscient, en dehors du contr\u00f4le des sujets parlants. Et qu\u2019on pourrait, de ce fait, les soumettre \u00e0 une \u00e9tude scientifique rigoureuse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Est-ce que les lois qui r\u00e9gissent les liens de parent\u00e9 ne seraient pas fond\u00e9es, elles aussi, sur des pr\u00e9dispositions mentales inn\u00e9es \u00e0 l\u2019homme, et ant\u00e9rieures \u00e0 toute soci\u00e9t\u00e9 particuli\u00e8re, comme \u00e0 toute civilisation ? Et les mythes, se demande-t-il ? Est-ce l\u2019homme qui les propage, ou bien est-il seulement le vecteur involontaire de leur propagation ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La piste est s\u00e9duisante, L\u00e9vi-Strauss s\u2019y engage ; avec audace et ing\u00e9niosit\u00e9, avec pers\u00e9v\u00e9rance. Son outil d\u2019investigation, il l\u2019\u00e9labore, lui aussi, \u00e0 partir de la linguistique moderne. Dans une langue, un son n\u2019a pas de signification par lui-m\u00eame. C\u2019est en combinant les sons, en les juxtaposant, et surtout en les opposant les uns aux autres, suivant le syst\u00e8me \u2212 ou la structure \u2212 de chaque langue, que l\u2019on obtient une signification ; ce qui permet de construire, avec un nombre limit\u00e9 de sons, une infinit\u00e9 de mots, et d\u2019innombrables langues. L\u00e9vi-Strauss se demande, l\u00e0 encore, si on ne pourrait pas appliquer cette approche \u00e0 d\u2019autres domaines, en rempla\u00e7ant les sons par d\u2019autres \u00e9l\u00e9ments, plus complexes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Son ambition va loin. \u00ab L\u2019ensemble des coutumes d\u2019un peuple forment des syst\u00e8mes, \u00e9crira-t-il. Je suis persuad\u00e9 que les soci\u00e9t\u00e9s humaines, comme les individus \u2212 dans leurs jeux, leurs r\u00eaves ou leurs d\u00e9lires \u2212 ne cr\u00e9ent jamais de fa\u00e7on absolue, mais se bornent \u00e0 choisir certaines combinaisons dans un r\u00e9pertoire id\u00e9al qu\u2019il serait possible de reconstituer. \u00bb En faisant l\u2019inventaire de toutes les coutumes observ\u00e9es, de toutes celles imagin\u00e9es dans les mythes, \u00ab on parviendrait \u00e0 dresser une sorte de tableau p\u00e9riodique comme celui des \u00e9l\u00e9ments chimiques, o\u00f9 toutes les coutumes r\u00e9elles ou simplement possibles appara\u00eetraient group\u00e9es en familles, et o\u00f9 nous n\u2019aurions plus qu\u2019\u00e0 reconna\u00eetre celles que les soci\u00e9t\u00e9s ont effectivement adopt\u00e9es \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019entreprise est titanesque, mais elle ne l\u2019effraie pas. Il va s\u2019y atteler jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. Comme Darwin. Ou comme cet autre savant hors du commun qui se trouvait parmi vous au dix-huiti\u00e8me si\u00e8cle \u2212 Buffon ; mais en s\u2019attaquant \u00e0 des objets d\u2019\u00e9tude bien plus insaisissables. Au lieu des esp\u00e8ces animales, des volatiles ou des min\u00e9raux, L\u00e9vi-Strauss va r\u00e9pertorier et classifier les mythes, les masques, les symboles, les pratiques alimentaires, les comportements sociaux. En commen\u00e7ant par les lois qui gouvernent le mariage ; apr\u00e8s les avoir \u00e9tudi\u00e9es sur le terrain, au Br\u00e9sil, il approfondit et \u00e9largit consid\u00e9rablement sa recherche gr\u00e2ce aux innombrables documents qu\u2019il trouve dans les biblioth\u00e8ques am\u00e9ricaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien que passionn\u00e9 par ses travaux, il souffre d\u2019\u00eatre en exil, son pays lui manque. D\u00e8s que lui parviennent les nouvelles du\u00a0D\u00e9barquement en Normandie, il demande \u00e0 \u00eatre rapatri\u00e9. Il traverse l\u2019Atlantique dans un convoi de la marine alli\u00e9e, et rejoint Paris en janvier 1945 \u00e0 bord d\u2019un camion militaire. Il retrouve ses parents dans leur appartement du XVIe arrondissement, rue Poussin. On leur a tout vol\u00e9, m\u00eame leur lit, et la sant\u00e9 de son p\u00e8re s\u2019est d\u00e9t\u00e9rior\u00e9e \u00e0 cause des privations. C\u2019est un miracle qu\u2019ils soient encore en vie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019intention de votre confr\u00e8re est de demeurer en France et de chercher un poste dans l\u2019enseignement, mais l\u2019un de ses meilleurs amis lui fait changer d\u2019avis. Ce serait dommage, lui dit-il, qu\u2019il interrompe ses recherches avant d\u2019avoir termin\u00e9 son travail si prometteur sur les syst\u00e8mes de parent\u00e9. Il le persuade de repartir aussit\u00f4t pour New York et r\u00e9ussit \u00e0 le faire nommer conseiller culturel aupr\u00e8s de l\u2019ambassade de France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si L\u00e9vi-Strauss retraverse l\u2019Atlantique avec un pincement au coeur, jamais il ne regrettera de s\u2019\u00eatre ralli\u00e9 \u00e0 l\u2019opinion judicieuse de son ami.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet ami, je m\u2019en voudrais de ne pas mentionner son nom. Parce que son intervention a \u00e9t\u00e9 essentielle dans l\u2019itin\u00e9raire de votre confr\u00e8re. Mais \u00e9galement, je l\u2019avoue, pour une autre raison. Il se fait que ce fid\u00e8le ami de L\u00e9vi-Strauss \u00e9tait aussi un fid\u00e8le ami du Liban. Henri Seyrig. En France, il est un peu oubli\u00e9 de nos jours. On se souvient mieux de sa fille, l\u2019\u00e9mouvante h\u00e9ro\u00efne des films d\u2019Alain Resnais et de Fran\u00e7ois Truffaut, Delphine Seyrig, n\u00e9e \u00e0 Beyrouth en 1932, et disparue pr\u00e9matur\u00e9ment en 1990. Henri, son p\u00e8re, \u00e9minent arch\u00e9ologue, membre de l\u2019Institut, avait fait pratiquement toute sa carri\u00e8re au Liban, son pays adoptif. D\u00e8s 1929, il s\u2019y \u00e9tait \u00e9tabli, pour diriger le service des Antiquit\u00e9s cr\u00e9\u00e9 par la puissance mandataire ; il l\u2019avait quitt\u00e9 pendant la guerre, pour se mettre au service du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, qui l\u2019avait charg\u00e9 de diverses missions en Am\u00e9rique latine et lui avait demand\u00e9 de s\u2019occuper des services culturels de la France combattante aux \u00c9tats-Unis ; \u00e0 la fin de la guerre, Seyrig \u00e9tait impatient de retrouver le Liban, qui avait entre-temps proclam\u00e9 son ind\u00e9pendance. D\u00e8s qu\u2019il r\u00e9ussit \u00e0 persuader L\u00e9vi-Strauss de le remplacer \u00e0 New York, il partit fonder \u00e0 Beyrouth l\u2019Institut fran\u00e7ais d\u2019arch\u00e9ologie, qu\u2019il allait diriger pendant plus de vingt ans. M\u00eame quand Andr\u00e9 Malraux le nommera en 1960\u00a0directeur des Mus\u00e9es de France, il refusera d\u2019abandonner son autre poste, faisant constamment la navette entre les deux pays qu\u2019il aimait.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Henri Seyrig demeure dans la m\u00e9moire des Libanais \u2212 et m\u00eame, incidemment, dans celle de mes proches \u2212 comme l\u2019arch\u00e9type de ce qu\u2019il y a de plus noble et de plus g\u00e9n\u00e9reux en France.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u00e9vi-Strauss retourne donc \u00e0 New York au lendemain de la Lib\u00e9ration. Peu apr\u00e8s, il \u00e9pouse Rose-Marie Ullmo, qui sera la m\u00e8re de son premier fils, Laurent. Il s\u2019acquitte consciencieusement des t\u00e2ches qu\u2019exigent ses fonctions ; mais, en vertu d\u2019un accord tacite avec le quai d\u2019Orsay, il consacre ses apr\u00e8s-midi \u00e0 ses recherches. D\u00e8s que celles-ci sont achev\u00e9es, il met fin sans regret \u00e0 sa br\u00e8ve carri\u00e8re diplomatique comme \u00e0 son expatriation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Rentr\u00e9 \u00e0 Paris fin 1947, il se fait \u00e9lire \u00e0 l\u2019\u00c9cole pratique des hautes \u00e9tudes dans une chaire intitul\u00e9e : \u00ab Religions des peuples non civilis\u00e9s \u00bb, dont il changera bient\u00f4t le nom en \u00ab Religions compar\u00e9es des peuples sans \u00e9criture \u00bb. Puis il publie enfin le grand livre sur lequel il travaillait depuis tant d\u2019ann\u00e9es. Intitul\u00e9 <em>Les Structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9, <\/em>il contient une analyse des coutumes matrimoniales dans diverses soci\u00e9t\u00e9s, \u00e9nonce quelques principes \u00e0 port\u00e9e universelle, ou en tout cas \u00e0 large port\u00e9e, et pose les fondements de sa m\u00e9thode structuraliste ; l\u2019ouvrage est salu\u00e9 par Simone de Beauvoir dans <em>Les Temps modernes <\/em>comme un \u00e9v\u00e8nement majeur de la vie intellectuelle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fait, cette notion de \u00ab structure \u00bb contenue dans le titre conna\u00eetra, dans les d\u00e9cennies suivantes, une ind\u00e9niable fortune. Elle appara\u00eetra sous la plume des penseurs les plus \u00e9minents, et dans les domaines les plus divers \u2212 non seulement la linguistique ou l\u2019anthropologie, mais \u00e9galement l\u2019histoire, la psychanalyse, la philosophie\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour ma g\u00e9n\u00e9ration, il ne fait pas de doute qu\u2019il y eut, dans l\u2019histoire intellectuelle du XXe si\u00e8cle, une phase structuraliste, partie de Paris, et dont l\u2019influence allait se faire sentir bien au-del\u00e0.\u00a0Certains chercheront m\u00eame \u00e0 \u00e9riger le structuralisme en \u00c9glise, avec L\u00e9vi-Strauss dans le r\u00f4le de pape. Il n\u2019en voudra jamais. Pour lui, le structuralisme ne sera qu\u2019une approche, une m\u00e9thode, une grille de lecture. C\u2019est sans doute gr\u00e2ce \u00e0 ce d\u00e9tachement que l\u2019\u00e9toile de L\u00e9vi-Strauss continuera \u00e0 briller bien apr\u00e8s que celle du structuralisme eut quitt\u00e9 le firmament des modes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette renomm\u00e9e, votre confr\u00e8re commence d\u00e9j\u00e0 \u00e0 la conna\u00eetre en 1949. Mais elle est encore toute relative, et elle s\u2019accompagne de certaines d\u00e9convenues. Des professeurs de sa connaissance l\u2019ayant persuad\u00e9 de se porter candidat pour une chaire au Coll\u00e8ge de France, il essuie un \u00e9chec. Bien qu\u2019ulc\u00e9r\u00e9, il se laisse convaincre de se pr\u00e9senter de nouveau quelques mois plus tard. Et il est battu une seconde fois. C\u2019en est trop. Il en tire la conclusion qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019avenir dans cet univers-l\u00e0. Ni au Coll\u00e8ge de France, ni dans l\u2019ensemble du monde acad\u00e9mique parisien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En cette p\u00e9riode de doute, il re\u00e7oit des propositions all\u00e9chantes pour aller enseigner aux \u00c9tats-Unis, mais il n\u2019a plus aucune envie de s\u2019expatrier. C\u2019est d\u2019une tout autre mani\u00e8re qu\u2019il r\u00e9agira au rejet dont il est victime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis des ann\u00e9es, cet amoureux de la litt\u00e9rature \u00e9prouvait l\u2019envie d\u2019\u00e9crire un roman. Il en avait m\u00eame choisi le titre : <em>Tristes Tropiques<\/em>. Le moment n\u2019\u00e9tait-il pas venu de s\u2019y lancer ? Il fut encourag\u00e9 dans cette voie par Monique Roman, sa troisi\u00e8me femme, qu\u2019il avait rencontr\u00e9e en 1949, qui sera la m\u00e8re de son second fils, Matthieu, et qui demeurera \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 son dernier jour \u2212 soixante ans plus tard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019ouvrage, tel qu\u2019il parut en 1955, n\u2019\u00e9tait pas, \u00e0 proprement parler, un roman ; mais l\u2019intention en \u00e9tait ind\u00e9niablement litt\u00e9raire. Certains coll\u00e8gues de l\u2019auteur accepteront mal sa libert\u00e9 de ton. \u00ab Jamais je n\u2019aurais os\u00e9 publier un tel livre si j\u2019esp\u00e9rais encore une position universitaire \u00bb, reconna\u00eetra-t-il. N\u2019attendant plus rien de tel, il s\u2019\u00e9tait l\u00e2ch\u00e9. D\u00e8s la toute premi\u00e8re phrase : \u00ab Je hais les voyages et les explorateurs. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Soudain la France d\u00e9couvrait avec ravissement qu\u2019elle avait un grand \u00e9crivain de plus, \u00e0 la voix singuli\u00e8re. <em>Tristes Tropiques <\/em>n\u2019\u00e9tait ni un r\u00e9cit d\u2019aventure, ni un journal de bord, ni un document ethnographique, ni un rapport sur l\u2019\u00e9tat de la plan\u00e8te \u2212 mais il \u00e9tait tout cela \u00e0 la fois. L\u2019impression produite par l\u2019ouvrage fut telle que l\u2019acad\u00e9mie Goncourt s\u2019estima oblig\u00e9e de publier un communiqu\u00e9 pour expliquer qu\u2019elle ne pouvait, h\u00e9las, le couronner puisqu\u2019il ne s\u2019agissait pas d\u2019un roman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c9crit par L\u00e9vi-Strauss \u00e0 un moment o\u00f9 l\u2019horizon lui semblait bouch\u00e9, ce livre de sainte col\u00e8re allait, paradoxalement, lui ouvrir toutes les portes. \u00c0 commencer par celles du Coll\u00e8ge de France. Parrain\u00e9 par Maurice Merleau-Ponty, il y entre enfin en 1959 pour fonder le \u00ab Laboratoire d\u2019anthropologie sociale \u00bb \u2212 une appellation qui refl\u00e8te clairement l\u2019ambition scientifique qu\u2019il a toujours nourrie pour sa discipline.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un peu aussi ce livre qui lui ouvre les portes de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise, o\u00f9 il est \u00e9lu, le 24 mai 1973, au fauteuil d\u2019Henry de Montherlant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques-uns de vos confr\u00e8res lui disaient depuis des ann\u00e9es qu\u2019il devrait les rejoindre. Tel Andr\u00e9 Chamson, qui \u00e9tait un ami de jeunesse ; ou Wladimir d\u2019Ormesson, qui l\u2019avait connu lors de son bref passage au quai d\u2019Orsay, et qui \u00e9tait persuad\u00e9 qu\u2019une institution comme la v\u00f4tre devait accueillir un homme comme lui. C\u2019\u00e9tait \u00e9galement l\u2019opinion de son neveu, Jean d\u2019Ormesson, qui avait connu L\u00e9vi-Strauss \u00e0 l\u2019UNESCO dans les ann\u00e9es cinquante. Il n\u2019\u00e9tait pas encore \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, mais ce fut lui qui le pr\u00e9senta \u00e0 Maurice Druon, qui l\u2019encouragea fortement \u00e0 se porter candidat et entreprit de recueillir des votes en sa faveur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant la p\u00e9riode pr\u00e9c\u00e9dant le scrutin, votre futur confr\u00e8re avait fait part, \u00e0 ceux qui le soutenaient, d\u2019une certaine appr\u00e9hension quant \u00e0 l\u2019attitude d\u2019un homme qui avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lu deux ans plus t\u00f4t : Roger Caillois. Lorsqu\u2019on lui apprit que celui-ci, en d\u00e9pit de la querelle retentissante qui les avait oppos\u00e9s, se montrait favorable \u00e0 sa candidature, il en fut si touch\u00e9 qu\u2019il exprima le d\u00e9sir que ce soit son\u00a0ancien adversaire qui le re\u00e7oive lui-m\u00eame sous la Coupole au nom de votre Compagnie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les paroles de bienvenue qui lui furent adress\u00e9es ce jour-l\u00e0 \u00e9taient \u00e9logieuses, certes, mais L\u00e9vi-Strauss \u00e9prouva, en les \u00e9coutant, des sentiments mitig\u00e9s. Il s\u2019attendait forc\u00e9ment \u00e0 ce que Caillois \u00e9voqu\u00e2t leur pol\u00e9mique pass\u00e9e, ne serait-ce que pour dire qu\u2019elle \u00e9tait d\u00e9sormais derri\u00e8re eux. C\u2019est probablement ce que son confr\u00e8re avait l\u2019intention de faire. Mais au moment o\u00f9 il se mit \u00e0 en parler, et qu\u2019il entreprit d\u2019expliquer \u00e0 son auditoire ce qui avait \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de leur querelle, ce fut comme si l\u2019envie de d\u00e9battre s\u2019emparait \u00e0 nouveau de lui. Au point qu\u2019il lan\u00e7a \u00e0 celui qu\u2019il accueillait : \u00ab Les ethnographes s\u2019affairent \u00e0 pr\u00e9server ce qui peut \u00eatre sauv\u00e9 des mythes et des moeurs, des structures familiales et sociales. Mais oublient-ils qu\u2019ils descendent de sauvages, eux aussi ? Qu\u2019auraient dit, \u00e0 l\u2019\u00e9poque romaine, les anc\u00eatres de ces savants g\u00e9n\u00e9reux, qui appartenaient peut-\u00eatre aux tribus les plus rudes des Gaules et de la Germanie, si des ethnographes de l\u2019\u00e9poque avaient exig\u00e9 qu\u2019on les confin\u00e2t dans leurs singularit\u00e9s remarquables, qu\u2019on pr\u00eet les mesures n\u00e9cessaires pour que ne f\u00fbt ni d\u00e9truite ni saccag\u00e9e l\u2019originalit\u00e9 de leur culture, qu\u2019on les ret\u00eent de s\u2019initier aux nouveaut\u00e9s apport\u00e9es par l\u2019envahisseur, afin qu\u2019ils ne se r\u00e9veillent pas absorb\u00e9s dans une civilisation uniforme, utilitaire et sans \u00e2me ? S\u2019il en avait \u00e9t\u00e9 ainsi, Monsieur, o\u00f9 serions-nous ? \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais s\u2019il y eut de la g\u00eane, elle fut passag\u00e8re. Pour L\u00e9vi-Strauss, ce fut, jusqu\u2019\u00e0 son dernier jour, un grand bonheur d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Et plusieurs d\u2019entre vous ont eu l\u2019occasion de dire \u00e0 quel point ils \u00e9taient honor\u00e9s de se trouver en sa compagnie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant trente-cinq ans, il participa \u00e0 vos activit\u00e9s. Vos s\u00e9ances du jeudi le consolaient quelque peu du spectacle d\u2019un monde dont l\u2019\u00e9volution n\u2019a jamais cess\u00e9 de l\u2019inqui\u00e9ter. \u00ab L\u2019humanit\u00e9 s\u2019installe dans la monoculture, \u00e9crivait-il d\u00e9j\u00e0 dans <em>Tristes Tropiques <\/em>; elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et \u00e0 la fin de <em>L\u2019Homme nu, <\/em>en 1970 : \u00ab Il incombe \u00e0 l\u2019homme de vivre et lutter, penser et croire, garder surtout courage, sans que jamais le quitte la certitude inverse qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9sent autrefois sur terre et qu\u2019il ne le sera pas toujours, et qu\u2019avec sa disparition in\u00e9luctable de la surface d\u2019une plan\u00e8te elle aussi vou\u00e9e \u00e0 la mort, ses labeurs, ses peines, -ses joies, ses espoirs et ses oeuvres deviendront comme s\u2019ils n\u2019avaient pas exist\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une vision plut\u00f4t angoissante, mais qui ne l\u2019emp\u00eachait pas d\u2019\u00eatre serein au milieu de ses proches, dans sa vaste propri\u00e9t\u00e9 de Lignerolles, en Bourgogne. C\u2019est le lieu qu\u2019il pr\u00e9f\u00e9rait \u00e0 tout autre, \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019un monde o\u00f9, pourtant, son prestige ne cessait de grandir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand on parle de Claude L\u00e9vi-Strauss, on est tent\u00e9 d\u2019\u00e9voquer tous les intellectuels de renom qu\u2019il a c\u00f4toy\u00e9s, ceux qu\u2019il a influenc\u00e9s, ceux qui furent ses amis, ceux qu\u2019il a critiqu\u00e9s ou qui l\u2019ont critiqu\u00e9, parfois avec virulence \u2212 de Braudel \u00e0 Foucault, et de C\u00e9saire \u00e0 Sartre. Permettez-moi cependant, en cette journ\u00e9e d\u00e9di\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9loge de mon pr\u00e9d\u00e9cesseur et \u00e0 son souvenir, de m\u2019arr\u00eater sur un tout autre aspect de sa personnalit\u00e9 ; je devrais dire sur de tout autres fr\u00e9quentations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En contemplant les photos de son s\u00e9jour au Br\u00e9sil, qui se trouvent aujourd\u2019hui en couverture de nombreux livres qui lui ont \u00e9t\u00e9 consacr\u00e9s, on voit un jeune homme \u00e0 la barbe noire, au visage strict, au regard intense derri\u00e8re ses lunettes de professeur, tenant \u00e0 la main et serrant contre son \u00e9paule un petit singe. L\u00e9vi-Strauss a \u00e9crit que Lucinda \u2212 c\u2019est son nom \u2212 avait la peau mauve et la fourrure grise, qu\u2019il lui donnait du lait dans la journ\u00e9e et un peu de whisky le soir, qu\u2019elle vivait cramponn\u00e9e \u00e0 sa botte gauche, refusant obstin\u00e9ment de la l\u00e2cher, ce qui le for\u00e7ait \u00e0 marcher en claudiquant sur de longues distances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En contemplant d\u2019autres photos embl\u00e9matiques, prises quarante ans plus tard, et que l\u2019on trouve \u00e9galement sur la couverture de nombreux livres et revues, on voit le m\u00eame visage strict, d\u00e9sormais sans barbe, mais avec des lunettes similaires, un regard identique, et sur l\u2019\u00e9paule un choucas, oiseau de la famille du corbeau. Son compagnon ail\u00e9 lui avait \u00e9t\u00e9 offert un jour par un ami qui l\u2019avait recueilli tout petit lors de la r\u00e9fection de la toiture d\u2019une \u00e9glise. Ces volatiles font d\u2019ordinaire leurs nids dans des lieux \u00e9lev\u00e9s, ce qui leur vaut d\u2019\u00eatre nomm\u00e9s \u00ab les choucas des tours \u00bb. L\u00e9vi-Strauss adopta l\u2019oisillon, mais refusa de le mettre en cage. Lorsqu\u2019il le jugea capable de voler, il lui ouvrit la fen\u00eatre pour le laisser partir. D\u00e9sormais, chaque fois qu\u2019il sortait dans le parc de sa maison, il appelait le choucas, qui venait aussit\u00f4t se poser sur son \u00e9paule, et ils faisaient leur promenade ensemble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand il fallut rentrer \u00e0 Paris, \u00e0 la fin de cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, il confia sa veste au jardinier en lui demandant de la porter et de d\u00e9ambuler chaque jour dans les m\u00eames sentiers, dans l\u2019espoir que l\u2019oiseau reprendrait ses habitudes avec lui. Mais le choucas n\u2019est jamais revenu. Ce n\u2019\u00e9tait pas la veste qui l\u2019attirait, c\u2019\u00e9tait L\u00e9vi-Strauss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tel \u00e9tait votre \u00e9minent confr\u00e8re \u2212 un homme qui avait le sourire au coeur plus souvent qu\u2019aux l\u00e8vres. Il est vrai qu\u2019il ne se sentait jamais aussi heureux que lorsqu\u2019il se retrouvait en for\u00eat, loin des foules, entour\u00e9 d\u2019arbres hauts, de blaireaux, de h\u00e9rons, et qu\u2019il se penchait au-dessus d\u2019une colonie de girolles ; mais m\u00eame ici, au milieu de vous, il n\u2019\u00e9tait pas toujours conforme \u00e0 l\u2019image s\u00e9v\u00e8re et sobre qu\u2019on avait de lui, et qu\u2019il avait sans doute contribu\u00e9 \u00e0 peindre. Il pouvait se montrer malicieux, et pratiquait volontiers l\u2019autod\u00e9rision.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, le 10 juin 2004, en sa 96e ann\u00e9e, et alors qu\u2019il occupait les fonctions de chancelier de l\u2019Acad\u00e9mie, il fit porter par l\u2019huissier un billet \u00e0 Jean Dutourd. Qui y d\u00e9couvrit ce quatrain :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Priv\u00e9 de pouvoir \u00e9couter<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lazzis de mon camarade,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je me morfonds sur cette estrade<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">O\u00f9 m\u2019appelle l\u2019anciennet\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9ponse, par la m\u00eame voie, de son complice :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Encore que, pour un moment,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous soyez devenu dieu lare,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il n\u2019est aucun \u00e9loignement,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Camarade, qui nous s\u00e9pare. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le 30 octobre 2009 que Claude L\u00e9vi-Strauss fut s\u00e9par\u00e9 de ses camarades, de sa famille et de tous ceux qui l\u2019aimaient. Un an plus t\u00f4t, on avait c\u00e9l\u00e9br\u00e9, en France et ailleurs, dans la solennit\u00e9, son centi\u00e8me anniversaire. C\u2019\u00e9tait un peu comme s\u2019il entrait au Panth\u00e9on de\u00a0son vivant. Jusque-l\u00e0, aucun de vos confr\u00e8res n\u2019avait taquin\u00e9 l\u2019immortalit\u00e9 d\u2019aussi pr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mesdames et Messieurs de l\u2019Acad\u00e9mie,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand on a le privil\u00e8ge d\u2019\u00eatre re\u00e7u au sein d\u2019une famille comme la v\u00f4tre, on n\u2019arrive pas les mains vides. Et si on est l\u2019invit\u00e9 levantin que je suis, on arrive m\u00eame les bras charg\u00e9s. Par gratitude envers la France comme envers le Liban, j\u2019apporterai avec moi tout ce que mes deux patries m\u2019ont donn\u00e9 : mes origines, mes langues, mon accent, mes convictions, mes doutes, et plus que tout peut-\u00eatre mes r\u00eaves d\u2019harmonie, de progr\u00e8s et de coexistence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces r\u00eaves sont aujourd\u2019hui malmen\u00e9s. Un mur s\u2019\u00e9l\u00e8ve en M\u00e9diterran\u00e9e entre les univers culturels dont je me r\u00e9clame. Ce mur, je n\u2019ai pas l\u2019intention de l\u2019enjamber pour passer d\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre. Ce mur de la d\u00e9testation \u2212 entre Europ\u00e9ens et Africains, entre Occident et Islam, entre Juifs et Arabes \u2212, mon ambition est de le saper, et de contribuer \u00e0 le d\u00e9molir. Telle a toujours \u00e9t\u00e9 ma raison de vivre, ma raison d\u2019\u00e9crire, et je la poursuivrai au sein de votre Compagnie. Sous l\u2019ombre protectrice de nos a\u00een\u00e9s. Sous le regard lucide de L\u00e9vi-Strauss.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Romancier et essayiste \u00a0d&rsquo;origine libanaise, \u00a0M. Amin MAALOUF, a \u00e9t\u00e9 \u00a0\u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u00e0 la place laiss\u00e9e vacante par la mort de M. Claude L\u00c9VI-STRAUSS. 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