{"id":326,"date":"2012-01-05T22:32:03","date_gmt":"2012-01-05T20:32:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/?p=326"},"modified":"2024-03-23T13:16:02","modified_gmt":"2024-03-23T11:16:02","slug":"limmigrant-et-la-memoire-de-la-frontiere","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/limmigrant-et-la-memoire-de-la-frontiere\/","title":{"rendered":"L\u2019immigrant et la m\u00e9moire de la fronti\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>L&rsquo;immigration italienne \u00a0vu par un historien <\/em><br \/>\n<em>1er octobre 2010<\/em><\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/spip.php?auteur108\">Philippe Hanus<\/a><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Il n\u2019est gu\u00e8re ais\u00e9 de faire conna\u00eetre et reconna\u00eetre comme bien commun l\u2019\u00ab\u00a0empreinte visible\u00a0\u00bb de celles et ceux qui, originaires du proche ou du lointain ailleurs, se sont fondus dans le \u00ab\u00a0creuset fran\u00e7ais\u00a0\u00bb . Pourtant ce patrimoine de l\u2019immigration, ou plut\u00f4t les migrations , concerne non seulement les diff\u00e9rentes populations immigr\u00e9es et leurs descendants, mais \u00e9galement l\u2019ensemble de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Cet article est paru initialement dans Ecarts d\u2019Identit\u00e9, n\u00b0114, juin 2009.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Nous proposons donc ici une d\u00e9couverte de quelques objets patrimoniaux renvoyant, mais ce de mani\u00e8re non exclusive, au parcours migratoire des Transalpins et tout particuli\u00e8rement \u00e0 celui des ouvriers forestiers de Lombardie et du Veneto qui rejoignaient aux beaux jours les massifs montagneux fran\u00e7ais dans les premi\u00e8res d\u00e9cennies du XXe si\u00e8cle. Ce faisant nous aborderons sommairement les conditions du d\u00e9part, le franchissement de la fronti\u00e8re, ainsi que les modalit\u00e9s d\u2019inscription dans la r\u00e9gion d\u2019adoption. Notons enfin que ce patrimoine nous renseigne sur les dispositifs institutionnels d\u2019encadrement des migrations internationales qui se concr\u00e9tisent dans la diversit\u00e9 des lieux de passage, d\u2019accueil, de contr\u00f4le, sans oublier les lieux de rassemblement, voire d\u2019enfermement qui, la plupart du temps, sont devenus autant de \u00ab\u00a0non lieux de m\u00e9moire\u00a0\u00bb .<\/p>\n<p><strong>En partance pour la France<\/strong><\/p>\n<p>Au moment du d\u00e9part, le b\u00fbcheron bergamasque se fait b\u00e9nir au sanctuaire de Cornabusa dominant la vall\u00e9e Imagna. Il remplit alors sa poche d\u2019un peu de terre pr\u00e9lev\u00e9e sur place afin qu\u2019elle le prot\u00e8ge durant son p\u00e9riple. Le porche de cette grotte sainte est recouvert d\u2019ex-voto parmi lesquels figurent des t\u00e9moignages de reconnaissance \u00e0 la Madone provenant d\u2019immigr\u00e9s miraculeusement gu\u00e9ris d\u2019un accident \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Ceci pourrait donc signifier que, m\u00eame \u00e0 distance, l\u2019attachement symbolique \u00e0 ce haut lieu de l\u2019\u00e9migration perdure . Durant le voyage les migrants sont encadr\u00e9s moralement par diff\u00e9rentes institutions et \u0153uvres de bienfaisance italiennes. Parmi celles-ci figure la Soci\u00e9t\u00e9 Dante Alighieri qui joue un r\u00f4le essentiel pour maintenir vivaces les liens entre la m\u00e8re-patrie et les noyaux de population diss\u00e9min\u00e9s \u00e0 travers le monde. R\u00e9pondant \u00e0 cette mission, la section de San Pellegrino (val Brembana) \u00e9dite ainsi en 1911 un Vademecum dell\u2019Emigrante, comprenant divers conseils pratiques pour bien vivre son s\u00e9jour \u00e0 l\u2019\u00e9tranger.<\/p>\n<p><strong>Patrimoine des migrations en pays frontalier<\/strong><\/p>\n<p>A l\u2019aube du XXe si\u00e8cle, les voyageurs se d\u00e9placent dans un monde d\u00e9coup\u00e9 en territoires strictement d\u00e9limit\u00e9s par des fronti\u00e8res et soumis aux lois d\u2019un Etat national souverain. Le sommet du Chaberton dominant le Montgen\u00e8vre -aras\u00e9 par les Italiens entre 1900 et 1914 afin d\u2019y installer des fortifications- est embl\u00e9matique de cette fronti\u00e8re entre \u00e9tats-nations, mat\u00e9rialis\u00e9e par des bornes, barbel\u00e9s et autres gu\u00e9rites. Celle-ci t\u00e9moigne bel et bien du gel politique d\u2019espaces parcourus de longue date par les populations riveraines du Pi\u00e9mont, du Brian\u00e7onnais et de la Maurienne. Le fonctionnement concret des postes fronti\u00e8res du Mont Cenis et du petit Saint Bernard est ainsi d\u00e9crit en juin 1932 par un officier de gendarmerie\u00a0: \u00ab\u00a0deux casernements ont \u00e9t\u00e9 sp\u00e9cialement construits pour loger trois militaires\u2026 le contr\u00f4le au point de passage des routes nationales n\u00b0\u00a090 et n\u00b06, aux cols du petit Saint Bernard et du Mont Cenis est effectu\u00e9 en permanence de jour par un planton\u00a0; par intermittence de nuit par des patrouilles circulant en tout temps dans la zone qui est attribu\u00e9e \u00e0 chaque poste. Pendant la nuit il passerait tr\u00e8s peu de voyageurs \u00e9trangers aux cols fronti\u00e8res qui sont d\u2019ailleurs ferm\u00e9s du c\u00f4t\u00e9 italien et par une cha\u00eene au Mont Cenis c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais\u00a0\u00bb . Depuis la mise en place de l\u2019espace Schengen, on peut apercevoir ces \u00e9difices abandonn\u00e9s .<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Modane, stazione di Modane\u00a0!\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p>Le percement du tunnel ferroviaire du Fr\u00e9jus, inaugur\u00e9 en 1871, sonne le glas de la pr\u00e9\u00e9minence de la route du Mont Cenis, pour le trafic r\u00e9gulier. Le chemin de fer transporte dor\u00e9navant la majorit\u00e9 des migrants italiens en partance pour les chantiers agricoles et forestiers ou les bassins industriels fran\u00e7ais, mais aussi pour l\u2019Am\u00e9rique, via les ports de Bordeaux et du Havre . La gare internationale de Modane h\u00e9berge d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les bureaux fran\u00e7ais du PLM et de l\u2019autre ceux des chemins de fer et des administrations italiennes\u00a0: douanes, postes, police, v\u00e9t\u00e9rinaire. Alentour est am\u00e9nag\u00e9 un quartier d\u2019affaires dans lequel fleurissent des commerces franco-italiens, des banques et des h\u00f4tels. La ville conna\u00eetra pendant de longues d\u00e9cennies une incessante circulation de marchandises organis\u00e9e par les transitaires en douane fran\u00e7ais ou italiens\u00a0: riz, tissus, fromages, dentelles, volailles venant d\u2019Italie et ferrailles, sable, ciment issus du territoire fran\u00e7ais.<\/p>\n<p><strong>Les centres de recrutement de l\u2019Office National d\u2019Immigration<\/strong><\/p>\n<p>Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les autorit\u00e9s fran\u00e7aises ont recours \u00e0 une immigration massive pour les n\u00e9cessit\u00e9s de la reconstruction. L\u2019Office National d\u2019Immigration, cr\u00e9\u00e9 en novembre 1945, encadre d\u00e9sormais minutieusement l\u2019arriv\u00e9e en France des travailleurs s\u00e9lectionn\u00e9s. Le demandeur d\u2019emploi se rend pr\u00e9alablement au bureau de la main d\u2019oeuvre de sa ville. Il est ensuite convoqu\u00e9 au centre de l\u2019ONI de Turin ou de Milan, pour y subir un contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 et une visite m\u00e9dicale . A l\u2019issu de ces formalit\u00e9s, on lui remet un billet de train \u00e0 destination de Modane. A proximit\u00e9 de la gare on aper\u00e7oit un vaste b\u00e2timent, aujourd\u2019hui abandonn\u00e9\u00a0: les bureaux de l\u2019ONI, compos\u00e9s notamment d\u2019un cabinet m\u00e9dical, d\u2019un service d\u2019intendance et d\u2019un petit r\u00e9fectoire. A. D., \u00e9tudiant modanais, y a travaill\u00e9, entre 1960 et 1962, \u00e0 la fin de l\u2019\u00e9t\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0des convois de 400 \u00e0 500 personnes en partance pour les champs de betteraves du Nord ou pour les vendanges dans le midi arrivaient plusieurs fois par jour. La plupart \u00e9taient des Calabrais et Siciliens, originaires des m\u00eames villages, rassembl\u00e9s sous la responsabilit\u00e9 d\u2019un convoyeur de la m\u00eame r\u00e9gion. Ils avaient chacun une carte de travail que l\u2019on compl\u00e9tait en leur donnant l\u2019adresse de leur lieu d\u2019affectation. On travaillait en \u00e9quipe avec la SNCF qui d\u00e9livrait les titres de transport, la douane et la police qui v\u00e9rifiaient les identit\u00e9s. On leur fournissait \u00e9galement le repas. Lorsqu\u2019ils arrivaient on entendait toutes sortes de sonorit\u00e9s et de dialectes. Ce n\u2019\u00e9tait pas notre italien scolaire qui pouvait nous d\u00e9panner.\u00a0\u00bb Les migrants sans contrat de travail sont transf\u00e9r\u00e9s au centre de placement de Montm\u00e9lian o\u00f9 ils peuvent r\u00e9pondre aux sollicitations des entreprises fran\u00e7aises. D\u2019aucuns se souviennent d\u2019un accueil plut\u00f4t spartiate\u00a0: \u00ab\u00a0nous sommes parqu\u00e9s entre hommes dans une caserne d\u00e9saffect\u00e9e. On est une soixantaine, originaires de toute l\u2019Italie. On subit une visite m\u00e9dicale s\u00e9v\u00e8re et nos affaires sont d\u00e9sinfect\u00e9es. Seule consigne\u00a0: il faut attendre ici que les patrons viennent vous chercher. On n\u2019a aucune info sur le m\u00e9tier qu\u2019on va exercer. On attend trois ou quatre jours avant qu\u2019un employeur se manifeste.\u00a0\u00bb (A. B. ouvrier, Pont-en-Royans) Ce passage oblig\u00e9 par les centres de recrutement est v\u00e9cu par les personnes en migration comme une \u00e9preuve humiliante, offrant un curieux contraste avec la propagande des Actualit\u00e9s fran\u00e7aises du 5 d\u00e9cembre 1946\u00a0: \u00ab\u00a0Par les sentiers de la montagne enneig\u00e9e, ils \u00e9taient nombreux les Italiens qui abandonnaient leur pays pour aller chercher en France \u00e0 la fois du travail et leur pain de chaque jour. Parall\u00e8lement \u00e0 l\u2019immigration organis\u00e9e les clandestins se pr\u00e9sentaient \u00e0 la fronti\u00e8re en si grand nombre qu\u2019un centre d\u2019accueil avait du \u00eatre cr\u00e9\u00e9 \u00e0 Montm\u00e9lian. L\u00e0 l\u2019immigrant trouvait, pour le pr\u00e9server des louches combinaisons d\u2019embauche, un office qui se chargeait de r\u00e9partir les travailleurs. Heureuse initiative qui assurait \u00e0 l\u2019immigrant, comme \u00e0 son employeur, une plus exacte s\u00e9curit\u00e9. Le centre de Montm\u00e9lian a maintenant v\u00e9cu. Un nouveau projet d\u2019accord est intervenu, entre les gouvernements italiens et fran\u00e7ais, qui permettra \u00e0 200 000 travailleurs italiens de se rendre en France. Mais Montm\u00e9lian aura \u00e9t\u00e9, dans une p\u00e9riode brumeuse, le geste fraternel d\u2019un grand pays \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ceux que la mis\u00e8re des temps condamne \u00e0 chercher leur pain dans l\u2019exil\u00a0\u00bb . Concernant le fonctionnement de cet \u00e9tablissement l\u2019information \u00e0 notre disposition est plut\u00f4t maigre. Ceci nous rappelle que les syst\u00e8mes de gestion des populations migrantes n\u2019ont la plupart du temps laiss\u00e9 aucune trace morphologique dans l\u2019espace&#8230; et gu\u00e8re plus dans la m\u00e9moire collective . Des migrants clandestins \u00e0 travers la montagne Les conditions du d\u00e9placement varient \u00e9norm\u00e9ment selon le statut du migrant. Ceux qui ont un contrat de travail voyagent avec une relative s\u00e9curit\u00e9 par la voie ferroviaire. En revanche, nombre de saisonniers, que d\u00e9sesp\u00e8re la lenteur des formalit\u00e9s administratives, quittent les convois de train \u00e0 Suza ou Bardonecchia pour franchir clandestinement la fronti\u00e8re. Pour parvenir \u00e0 leurs fins tous les moyens sont bons\u00a0: grimper \u00e0 la sauvette sur un train de marchandise, ou traverser le tunnel du Fr\u00e9jus \u00e0 pied en suivant la voix ferr\u00e9e sur une distance d\u2019environ 12 km. Ceux qui franchissent les cols alpins se fient \u00e0 leur instinct, mettent \u00e0 profit les conseils de leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs ou encore confient leur sort \u00e0 des passeurs peu scrupuleux . Sur ce chemin sem\u00e9 d\u2019emb\u00fbches il n\u2019est pas rare de croiser des patrouilles de gardes-fronti\u00e8res\u00a0: \u00ab\u00a0-Halte\u00a0! O\u00f9 allez vous\u00a0?- On se prom\u00e8ne en montagne\u2026 -Par ce temps et avec ces chaussures\u00a0? Ne racontez pas d\u2019histoires, vous passez en France\u00a0! \u2013Oui, pour travailler et nourrir la famille. -On vous a compris, bon passez, il faudra aller \u00e0 Modane faire le visa de passage et apr\u00e8s \u00e0 Montm\u00e9lian pour la visite m\u00e9dicale\u00a0\u00bb. Ils promettent, les gendarmes les mettent sur le bon chemin . Le sauf conduit obtenu, ils prennent le train jusqu\u2019\u00e0 la gare de Rive\u00a0: \u00ab\u00a0On n\u2019est pas all\u00e9 \u00e0 Montm\u00e9lian, car il aurait fallu produire un contrat d\u2019embauche. Ce sera pour plus tard\u00a0\u00bb .<\/p>\n<p><strong>Le b\u00fbcheron italien et la diffusion d\u2019un patrimoine technique<\/strong><\/p>\n<p>Les travailleurs transalpins sont sp\u00e9cialis\u00e9s de longue date dans l\u2019exploitation des for\u00eats de montagne. Ces \u00ab\u00a0hommes du bois\u00a0\u00bb ont en effet beaucoup appris aux gens du pays dans l\u2019art de l\u2019abattage et surtout de l\u2019extraction des arbres dans les fortes pentes. On leur attribue notamment l\u2019introduction de la rise, sorte de toboggan fait de grumes destin\u00e9 \u00e0 faciliter le glissage des f\u00fbts d\u2019\u00e9pic\u00e9as, le c\u00e2ble quatre fils m\u00fb par la pesanteur ainsi que le sapi, un levier qui facilite la manutention des billes de bois . Les \u00e9quipes de b\u00fbcherons exportent divers autres outils fabriqu\u00e9s dans les nombreuses taillanderies de la province de Bergame. Ces petites entreprises familiales, sp\u00e9cialis\u00e9es dans la fabrication de haches et autres serpes de qualit\u00e9, ont acquis depuis une solide r\u00e9putation internationale, puisqu\u2019elles exportent encore de nos jours \u00e0 Lucerne (Suisse) et Pontarlier (Doubs). Le bon b\u00fbcheron est un ouvrier complet capable d\u2019abattre les arbres marqu\u00e9s, de les \u00e9corcer, d\u2019orienter la vidange, et d\u2019amener les pi\u00e8ces de bois \u00ab\u00a0\u00e0 port de c\u00e2ble\u00a0\u00bb. Dresser et cuire une meule de charbon de bois n\u00e9cessite \u00e9galement un solide bagage technique. Son architecture varie suivant les contraintes du milieu et la qualit\u00e9 des produits que l\u2019on veut obtenir. Elle s\u2019inspire n\u00e9anmoins d\u2019un principe commun qui consiste \u00e0 isoler le bois de l\u2019air atmosph\u00e9rique par un rev\u00eatement \u00e9tanche, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur duquel on favorise le tirage, par un jeu d\u2019\u00e9vents ouverts dans la paroi. Les gaz chauds d\u00e9gag\u00e9s circulent dans les interstices entre les bois empil\u00e9s et portent ceux-ci \u00e0 une temp\u00e9rature suffisamment \u00e9lev\u00e9e pour provoquer la carbonisation. Le charbonnier sait lire la fum\u00e9e et poss\u00e8de la ma\u00eetrise de ce foyer. Ces exemples montrent que la prise en consid\u00e9ration de l\u2019intelligence technique des ouvriers forestiers italiens permet de tordre le cou \u00e0 certains topo\u00ef d\u00e9pr\u00e9ciatifs qui pr\u00e9sentent habituellement le migrant comme un mis\u00e9rable, disposant de sa seule \u00ab\u00a0force de travail\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>Patrimoine culturel et spirituel des Italiens de France<\/strong><\/p>\n<p>Concernant la diffusion par les migrants de certains traits de la culture et des pratiques religieuses italiennes, on pourrait d\u2019abord \u00e9voquer les f\u00eates votives ou patronales comme celle de la Saint-Antoine de Padoue, extr\u00eamement importante pour les habitants du haut Veneto, qui se trouve transpos\u00e9e et r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9e en Dauphin\u00e9 du fait de la situation d\u2019expatriation v\u00e9cue par la population native de Solagna install\u00e9e en Vercors . Pour ce qui est de l\u2019alimentation, il semble bien que ce soit les b\u00fbcherons qui ont transmis certaines pratiques de cueillette -notamment les asperges sauvages &#8211; et popularis\u00e9 la polenta dans toutes les Alpes fran\u00e7aises . Ce serait \u00e9galement le cas des ravioles, si l\u2019on en croit certains fabricants\u00a0: \u00ab\u00a0des b\u00fbcherons Pi\u00e9montais (sic) venus chercher du travail comme charbonniers, en Royans au pied du Vercors, qui, priv\u00e9s de leur nourriture habituelle, les raviolis, auraient remplac\u00e9 une farce \u00e0 base de viande par une farce \u00e0 base de fromage, de persil et de feuille de raves\u00a0\u00bb. Notons toutefois que l\u2019origine italienne de la raviole n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9montr\u00e9e . Plus s\u00fbrement, certains autres traits de la culture italienne, notamment la pratique du chant polyphonique, de la mandoline et surtout de l\u2019accord\u00e9on -devenu l\u2019instrument embl\u00e9matique des musiques populaires fran\u00e7aises \u2013 ont donn\u00e9 lieu a des formes de rencontres entre immigr\u00e9s et autochtones. Les habitants des Coulmes dans le Vercors se souviennent avec \u00e9motion des repas de f\u00eate anim\u00e9s \u00e0 l\u2019accord\u00e9on par un charbonnier du Veneto, M.\u00a0Benacchio, dans les ann\u00e9es 1950.<\/p>\n<p><strong>Le caf\u00e9\u00a0: lieu de rencontre des immigr\u00e9s<\/strong><\/p>\n<p>Le caf\u00e9, avec ses murs couverts de gravures des Dolomites, d\u2019images d\u00e9dicac\u00e9es des footballeurs du Calcio ou de l\u2019\u00e9quipe \u00ab\u00a0nationale-locale\u00a0\u00bb, est en quelque sorte un lieu suspendu entre l\u2019Italie et la France\u00a0: les immigr\u00e9s s\u2019y rassemblent, spontan\u00e9ment ou dans le cadre associatif, pour parler, en italien, du pays, des parents ou amis qu\u2019ils y ont laiss\u00e9s, de leur travail ou de politique. C\u2019est aussi le lieu o\u00f9 ils peuvent trouver des offres d\u2019embauche. Vers 1950, \u00e0 Saint Marcellin, les entrepreneurs forestiers recrutent au printemps dans les bistrots leurs \u00e9quipes de b\u00fbcherons\u00a0: \u00ab\u00a0Si tu viens travailler chez moi je vais te donner une bonne coupe avec un prix meilleur, pas trop de pente et de l\u2019eau pas loin&#8230;\u00a0\u00bb (S. M.\u00a0exploitant forestier) Dans ces bars on jouait fr\u00e9quemment \u00e0 la morra, un jeu spectaculaire, dans lequel deux joueurs se montrent simultan\u00e9ment un certain nombre de doigts, tout en annon\u00e7ant la somme pr\u00e9sum\u00e9e de doigts lev\u00e9s. Le gagnant est celui qui a devin\u00e9 ce nombre. Le caf\u00e9 est certes un lieu de retrouvailles entre natifs des m\u00eames petites patries italiennes -la cha\u00eene migratoire conduit des familles d\u2019une m\u00eame zone g\u00e9ographique \u00e0 s\u2019installer dans un m\u00eame lieu en France- mais c\u2019est aussi un lieu d\u2019\u00e9change, o\u00f9 ceux-ci c\u00f4toient des Fran\u00e7ais issus des m\u00eames classes sociales. Le bar a donc son importance dans le maintien de certaines traditions ainsi que dans la d\u00e9couverte de la culture de l\u2019autre. De cet \u00e9change peuvent na\u00eetre de nouvelles solidarit\u00e9s sur le plan politique ou syndical .<\/p>\n<p>Vers une reconnaissance publique des patrimoines de l\u2019immigration\u00a0? La reconnaissance publique des patrimoines de l\u2019immigration s\u2019op\u00e8re dans les expositions des mus\u00e9es de pays consacr\u00e9es d\u00e9sormais aux \u00ab\u00a0citoyens venus d\u2019ailleurs\u00a0\u00bb. Elle se produit dans un registre tr\u00e8s diff\u00e9rent, lors de soir\u00e9es festives \u00ab\u00a0\u00e0 l\u2019italienne\u00a0\u00bb, lesquelles ne sont pas toujours exemptes d\u2019ambigu\u00eft\u00e9 dans la mise en sc\u00e8ne st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e du Transalpin en chanteur de charme\u00a0; l\u2019exotisme \u00e9tant une des figures les plus fortes de cet imaginaire de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 que suscite l\u2019immigration . Il convient \u00e9galement de souligner le r\u00f4le non n\u00e9gligeable de la cr\u00e9ation cin\u00e9matographique, radiophonique ou th\u00e9\u00e2trale dans cette prise en consid\u00e9ration de la pr\u00e9sence des immigr\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9 . Un parcours sur les traces de l\u2019immigration italienne a m\u00eame \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 l\u2019occasion des Journ\u00e9es du patrimoine dans le c\u0153ur de Modane en septembre 2009. Au cours de cette d\u00e9ambulation, la parole a circul\u00e9 spontan\u00e9ment entre les animateurs et le public venu de toute la Maurienne, parmi lequel se trouvaient des ouvriers immigr\u00e9s, des cheminots et des douaniers \u00e0 la retraite. L\u2019expos\u00e9 didactique d\u2019un historien devant le b\u00e2timent m\u00eame de l\u2019ONI, a notamment pu \u00eatre compl\u00e9t\u00e9 par le t\u00e9moignage des anciens salari\u00e9s du centre, \u00e9voquant avec force d\u00e9tail l\u2019accueil des italiens entre 1947 et 1969. Enfin, des r\u00e9alisations collectives, comme l\u2019\u00e9dification dans le Vercors d\u2019une charbonni\u00e8re \u00ab\u00a0\u00e0 la bergamasque\u00a0\u00bb (ce qui ne va pas sans susciter du d\u00e9bat avec les V\u00e9n\u00e8tes et Frioulans , \u00e0 propos de la meilleure technique de carbonisation) favorisent cette patrimonialisation \u00e0 visage humain. Cette f\u00eate de la charbonni\u00e8re, au cours de laquelle les anciens professionnels transmettent les secrets du m\u00e9tier aux plus jeunes, se situe \u00e0 mi-chemin entre tradition et invention. Mener \u00e0 son terme une telle exp\u00e9rience implique d\u2019accepter de se rencontrer, puis de collaborer entre anciennement install\u00e9s et nouveaux venus. Tout se passe comme si la charbonni\u00e8re devenait, pour quelque temps, la place du village en pleine nature. C\u2019est donc bien de \u00ab\u00a0vivre ensemble\u00a0\u00bb qu\u2019il est ici question, puisque l\u2019on y entend la voix discr\u00e8te des repr\u00e9sentants de populations immigr\u00e9es g\u00e9n\u00e9ralement silencieuses .<\/p>\n<hr \/>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/squelettes-dist\/puce.gif\" alt=\"-\" width=\"8\" height=\"11\" \/> Hauser .C. la population italienne dans les vall\u00e9es intra-alpines de savoie 1860-1939 these paris 1978 , archives departemantales Savoie<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" src=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/squelettes-dist\/puce.gif\" alt=\"-\" width=\"8\" height=\"11\" \/> Palluel-guillard , Les italiens dans le d\u00e9partement de la Savoie , actes XXX congr\u00e9s societes savantes , 1985 , Savoie identit\u00e9 influences , bourget du lac ADS<\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;immigration italienne \u00a0vu par un historien 1er octobre 2010 Philippe Hanus Il n\u2019est gu\u00e8re ais\u00e9 de faire conna\u00eetre et reconna\u00eetre comme bien commun l\u2019\u00ab\u00a0empreinte visible\u00a0\u00bb de celles et ceux qui,&hellip;<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/limmigrant-et-la-memoire-de-la-frontiere\/\">Lire plus &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[39],"tags":[47],"class_list":["post-326","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-essais","tag-immigration-italienne-en-france-frontiere-savoie-histoire"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/326","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=326"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/326\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=326"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=326"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=326"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}