{"id":287,"date":"2005-02-04T20:06:51","date_gmt":"2005-02-04T18:06:51","guid":{"rendered":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/?p=287"},"modified":"2024-03-23T13:16:06","modified_gmt":"2024-03-23T11:16:06","slug":"sentinelle","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/sentinelle\/","title":{"rendered":"Sentinelle"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Aujourd\u2019hui, pour que des centaines de millions vivent, sinon dans le luxe, du moins dans le gaspillage, des milliards d\u2019autres triment, s\u2019usent, se bradent, se prostituent.<\/strong><\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>Pour qu\u2019une voiture ou une boisson non alcolis\u00e9e prennent valeurs de concept artistique, combien mourront de civilisations et de savoir-faires ancestraux, tous broy\u00e9s dans le grand melting-pot uniformisant de la culture Mac Donald\u00a0?<\/p>\n<p>Curieusement, ces id\u00e9es traversent quotidiennement notre esprit et n\u2019y trouvent jamais le repos. Nous sommes nous-m\u00eames si obsolescents et soucieux de plaire encore et encore, de plaire et de ne point d\u00e9plaire, de jouer le jeu jusqu\u2019au bout, m\u00eame pour rien. Ces id\u00e9es circulent en nous et ne signifient rien tant qu\u2019elles ne se sont pas une fois mat\u00e9rialis\u00e9es lors d\u2019une rencontre funeste. D\u2019une prise de conscience \u00e9pidermique. Sinon elles glissent sur le tube cathodique de notre conscience. Dans le meilleur des cas, elles provoquent un discours-type de rejet. A la mani\u00e8re de Flaubert et de son d\u00e9licieux dictionnaire des id\u00e9es re\u00e7ues. D\u00e9localisation\u00a0: tonner contre. Pas besoin d\u2019\u00eatre intelligent pour r\u00e9pondre au stimulus minimal de l\u2019indignation. On peut avec peu de moyens appara\u00eetre aux yeux de tous les autres conformistes comme un individu de caract\u00e8re.<\/p>\n<p>Tout ceci explique pourquoi l\u2019on parle de d\u00e9localisation avec le m\u00eame d\u00e9sint\u00e9r\u00eat de bon aloi autrefois accord\u00e9 \u00e0 la complainte des b\u00e9b\u00e9s phoques ou \u00e0 la rustine introuvable du trou d\u2019ozone. Le processus de mondialisation est somme toute insidieux et surtout\u00a0il intervient au moment o\u00f9 part \u00e0 la retraite l\u2019une des derni\u00e8res g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 avoir connu (et parfois appr\u00e9ci\u00e9) le sens du mot travail. Il est donc difficile de se sentir particuli\u00e8rement concern\u00e9. Mais on pourrait dire la m\u00eame chose de tout ph\u00e9nom\u00e8ne de masse. Lorsque les chiffres se comptent en milliards, la majorit\u00e9 des cerveaux humains d\u00e9faille. R\u00e9p\u00e9ter absurdement une id\u00e9e re\u00e7ue suffit alors \u00e0 masquer sa propre incapacit\u00e9, non seulement \u00e0 r\u00e9agir, mais surtout \u00e0 comprendre. Baudelaire se disait ivre des foules\u00a0: pourrait-il pour autant s\u2019intoxiquer aujourd\u2019hui avec le m\u00eame bonheur\u00a0? Trouverait-il dans les rassemblements moutonniers le m\u00eame sentiment d\u2019exaltation\u00a0?<\/p>\n<p>J\u2019en doute un peu. La masse est par trop synonyme du totalitarisme, et il semble impossible d\u2019\u00e9chapper \u00e0 cette perversion du multiple. Notamment la capacit\u00e9 collective \u00e0 colporter la haine et l\u2019injustice. Facilement. Comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une figure impos\u00e9e du Mal. Pour ma part, j\u2019ai rencontr\u00e9 le Mal.<\/p>\n<p>Le Mal a soixante ans, porte un pull ras du cou Lacoste et s\u2019exprime avec une voix ferme et un ton doux. M\u00e9lange inqui\u00e9tant de courtoisie et de puissance affirm\u00e9e. Il n\u2019a rien d\u2019un Tartuffe. Il est fier de lui et recherche l\u2019adoration. Mieux, il voudrait enseigner, pr\u00eacher au monde la v\u00e9ritable parole. D\u2019habitude, il p\u00e9rore, cigare aux l\u00e8vres, dans les fins de banquet, le frac entrouvert, la langue \u00e0 peine p\u00e2teuse, les grandes id\u00e9es de la mondialisation roulant entre ses m\u00e2choires comme des pignons bien huil\u00e9s. Les Temps modernes de Chaplin \u00e9taient bien annonciateurs des broiements post-industriels. Le Mal parle pour vaincre\u00a0: il \u00e9nonce ce qui advient inexorablement.<\/p>\n<p>Le Mal n\u2019a pas de pays\u00a0; il ne r\u00e9side plus en France, pouss\u00e9 \u00e0 la d\u00e9localisation par les \u00ab\u00a0erreurs chiraquiennes\u00a0\u00bb (sic), le Mal est un patron mal aim\u00e9 comme notre cher pays en d\u00e9truit tant et tant, ann\u00e9es apr\u00e8s ann\u00e9es. Le Mal souffre, il est errant. Il subsiste quelque part entre Malm\u00f6, Monaco, Londres et Bangkok, ou Sumatra, ou Dhaka ou Yang-tcheou&#8230; Sa qu\u00eate est infinie. Il recherche des pays pauvres pour leur donner du travail. Mais rien n\u2019est plus instable que la mis\u00e8re. Prenez un pouilleux \u00e9tranger, placez-le sur un m\u00e9tier \u00e0 tisser, des heures et des heures, avec juste quelques piastres, roupies, dinars, yuans&#8230;T\u00f4t ou tard, et au m\u00e9pris de toute orthodoxie marxiste, le mis\u00e9rable profitera de sa force de travail pour faire du lard, il glissera, lui ou son fr\u00e8re, ou ses amis, celui qui survivra en tout cas passera du r\u00e9gime de la famine \u00e0 celui de la simple indigence, voire au niveau confortable du basique. Ce qui bien entendu ira \u00e0 l\u2019encontre des objectifs du Mal. Tout \u00e0 recommencer. L\u2019enfer, c\u2019est le progr\u00e8s humain et cette insupportable manie des hommes \u00e0 vouloir la dignit\u00e9.<\/p>\n<p>Le Mal en est tout marri avec son d\u00e9sir d\u2019entraide, sa philanthropie active, le bonheur par le travail, c\u2019est une si belle formule lorsque d\u2019autres la pratiquent de mani\u00e8re intensive. Le travail des enfants, non, non, quand m\u00eame, pas moins de 12 ans, je travaille pour des marques connues, pour des clients \u00e9thiques, ce n\u2019est pas possible moralement. Plus maintenant&#8230; L\u2019\u00e9thique est chez les patrons errants ce qui remplace le c\u0153ur. Le Mal a donc une morale qu\u2019il paraphe dans une charte \u00e0 d\u00e9faut de la r\u00e9v\u00e9rer quotidiennement, dans un rapport \u00e9quitable aux autres. Signer une charte \u00e9thique, c\u2019est ce qui distingue v\u00e9ritablement l\u2019ultra-lib\u00e9ral du vulgaire esclavagiste. Se pr\u00e9senter en ic\u00f4ne de la rescousse et en engranger les b\u00e9n\u00e9fices moraux et copyright\u00e9s.\u00a0<em>J\u2019ai d\u00een\u00e9 avec le Mal. Avec une longue cuill\u00e8re.<\/em> Et une grande gueule. Lorsqu\u2019il a \u00e9voqu\u00e9 la Shoah en termes de devinette malsaine\u00a0: \u00ab\u00a0vous ne trouvez pas \u00e9trange, vous, ces photos qui montrent un millier de juifs gard\u00e9s par trois SS pas plus inhumains que d\u2019autres\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas trouv\u00e9 \u00e9trange. Je l\u2019ai dit, et j\u2019ai rompu par l\u00e0 bien plus que la toute b\u00e9n\u00e9volente image du Mal, j\u2019ai rompu les conventions de silence qui enferment la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise. Aujourd\u2019hui, dans des d\u00eeners \u00e0 la bonne franquette, il est d\u00e9sormais possible, il est quasiment probable d\u2019entendre des discours r\u00e9visionnistes. Ils s\u2019affirment, ils se pr\u00e9sentent et toisent les bien-pensants. Ils prennent pied dans la bonne mythologie fran\u00e7aise, comme une opinion de plus, comme une id\u00e9e pas b\u00eate, comme une v\u00e9rit\u00e9 trop longtemps voil\u00e9e. Ils reviennent.<\/p>\n<p>Comme si rien, rien, rien ne pouvait jamais faire advenir l\u2019homme, comme si les valeurs universelles de l\u2019humanisme devaient \u00eatre constamment viol\u00e9es et mises \u00e0 mal, bafou\u00e9es, \u00e9cras\u00e9es. Comme si la b\u00eate devait toujours rena\u00eetre renforc\u00e9e et visant d\u00e9sormais \u00e0 la respectabilit\u00e9.<\/p>\n<p>Je n\u2019appr\u00e9cie pas toujours les opinions de Georges-Marc Benhamou, m\u00eame si nous pieds-noirs avons \u00e9prouv\u00e9 tout particuli\u00e8rement, et dans tous les sens du terme, les ravages de l\u2019ostracisme, mais je lui reconnais cette vigueur dans la parole juste, dans le devoir de parole juste, de parole libre. F\u00fbt-elle briseuse de soir\u00e9es, de m\u00e9nages ou d\u2019amiti\u00e9s. Georges-Marc Benhamou crache contre le nazisme. Vox clamanti in deserto\u00a0? Peut-\u00eatre, mais ce n\u2019est pas une raison pour jamais cesser de crier le droit des hommes \u00e0 la dignit\u00e9.<\/p>\n<p>Elie Wiesel a dit un jour, je crois, qu\u2019\u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre un gardien, il faut au moins \u00eatre une sentinelle. La personne seule dans la nuit et qui crie halte \u00e0 l\u2019ennemi.<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 ce d\u00eener, je n\u2019\u00e9tais qu\u2019un d\u00e9mocrate enfonc\u00e9 dans son petit coin de bonheur et de certitudes. Je ne me sentais pas assez concern\u00e9, je croyais encore \u00e0 l\u2019esprit de raison. Et \u00e0 sa logique diss\u00e9mination. Apr\u00e8s ce repas maudit, ce repas o\u00f9 des valeurs fondamentales ont \u00e9t\u00e9 souill\u00e9es dans un mauvais silence de mauvais aloi, je me sens directement impliqu\u00e9. Les voies du Mal sont bien imp\u00e9n\u00e9trables, je ne faillirai pas \u00e0 les d\u00e9noncer. Apprenez-vous aussi \u00e0 dire halte, c\u2019est une question de survie.<\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0Pietr\u2019Anto Scolca<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui, pour que des centaines de millions vivent, sinon dans le luxe, du moins dans le gaspillage, des milliards d\u2019autres triment, s\u2019usent, se bradent, se prostituent. 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