{"id":224,"date":"2011-11-12T16:28:38","date_gmt":"2011-11-12T14:28:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/?p=224"},"modified":"2024-03-23T13:16:02","modified_gmt":"2024-03-23T11:16:02","slug":"lamour-a-t-il-un-genre","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/lamour-a-t-il-un-genre\/","title":{"rendered":"L&rsquo;amour a-t-il un genre?"},"content":{"rendered":"<div>\n<div dir=\"ltr\">\n<p>MICHEL MESSU<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<div>\n<div dir=\"ltr\">\n<p>Le masculin\/f\u00e9minin, la compr\u00e9hension de leur nature biologico-sociale, la mani\u00e8re de dire l\u2019un et l\u2019autre&#8230; bref, le sens anthropologique du dimorphisme sexuel -ce qu\u2019aujourd\u2019hui on appelle le \u00ab\u00a0genre\u00a0\u00bb (gender)- fait l\u2019objet d\u2019une production litt\u00e9raire et cin\u00e9matographique soutenue. Les sciences sociales ne sont d\u2019ailleurs pas en reste quand historiens, sociologues, anthropologues, ethnologues et autres multiplient les \u00e9tudes et th\u00e9orisations afin de fournir des principes d\u2019analyse autrement fond\u00e9s que les vieux pr\u00e9ceptes \u00e9thico-religieux des trait\u00e9s de savoir-vivre.<\/p>\n<p>Quoique poursuivant parfois les m\u00eames fins sociales que les sciences idoines, la production litt\u00e9raire et cin\u00e9matographique n\u2019arrive pas toujours \u00e0 consacrer sa rupture avec le fond \u00e9thico-religieux. Cela, m\u00eame lorsqu\u2019elle se propose d\u2019en ruiner la pertinence ou d\u2019en condamner les effets psychologiques et moraux subis tant par les individus que v\u00e9cus collectivement &#8211; notamment par les femmes.<\/p>\n<p>La litt\u00e9rature fourmille de textes qui sous couvert de t\u00e9moignages, de fictions biographiques ou de constructions romanesques entendent livrer les ressorts d\u2019une sexualit\u00e9 et d\u2019une affectivit\u00e9 proprement f\u00e9minine. My secret life, vue de l\u2019autre point de vue. Que ce soit<em> Baise-moi<\/em> de Virginie Despentes, <em>La vie sexuelle de Catherine M.<\/em> de Catherine Millet, <em>J\u2019ai joui de Sarah<\/em>, et bien d\u2019autres, tous sont des textes qui entendent retracer une sorte de voyage int\u00e9rieur de la jeune femme qui se d\u00e9couvre et qui, se d\u00e9couvrant, bouleverse l\u2019ordre du monde. Au point de pouvoir proclamer, \u00e0 l\u2019instar de Sarah, \u00ab\u00a0maintenant que je suis moi-m\u00eame, que les hommes ne m\u2019impressionnent plus, que je n\u2019attends plus des gar\u00e7ons qu\u2019ils me renvoient une image valorisante de moi, j\u2019avancerai tranquille et forte dans la vie, la mienne et celle des autres.\u00a0\u00bb En somme, un parcours tout \u00e0 la fois initiatique, r\u00e9v\u00e9lateur et \u00e9mancipateur. En tout cas, et pour le moins, du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019h\u00e9ro\u00efne et de celles et ceux qui accepteront de la suivre. Mais aussi, et pour chacun, un parcours qui offre un nouveau monde \u00e0 d\u00e9couvrir, \u00e0 contempler et s\u00fbrement \u00e0 comprendre diff\u00e9remment.<\/p>\n<p>Le film de Catherine Breillat, <em>Romance<\/em>, s\u2019engage lui aussi dans cette voie. Il se donne \u00e0 voir comme une nouvelle version introjet\u00e9e de ce th\u00e8me social et sociologique de la singularit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience amoureuse et \u00e9rotique f\u00e9minine. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment encore, il entend explorer une sorte de f\u00e9minin singulier sous la forme d\u2019un discours indig\u00e8ne sur la sexualit\u00e9 sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine. En d\u2019autres termes, au-del\u00e0 des clich\u00e9s masculins dominants, et partant \u00e9cul\u00e9s, l\u2019\u0153uvre cin\u00e9matographique de Catherine Breillat se propose, lui aussi, de nous entretenir substantiellement, et \u00e0 la premi\u00e8re personne, du rapport que la femme, toute femme donc, entretient ou est susceptible d\u2019entretenir avec sa propre sexualit\u00e9.<\/p>\n<p>La critique cin\u00e9matographique ne s\u2019y est pas tromp\u00e9e quand, dans une trop pr\u00e9visible dialectique du pour et du contre, elle loue ou condamne l\u2019audace de la femme crue. Celle qui entend faire r\u00e9v\u00e9lation du substrat f\u00e9minin de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine et qu\u2019on est port\u00e9 \u00e0 croire versus l\u2019impudente qui sans pudeur putassie la femme, d\u2019aucuns auraient m\u00eame pu dire l\u2019\u00e9ternel f\u00e9minin. R\u00e9v\u00e9lation et t\u00e9moignage d\u2019un c\u00f4t\u00e9, scandale et d\u00e9rision de l\u2019autre. Tous les ingr\u00e9dients d\u2019une pol\u00e9mique somme toute bien superficielle eu \u00e9gard \u00e0 ce que livre finalement \u00e0 la compr\u00e9hension le film incrimin\u00e9.<\/p>\n<p>Ce qui se trouve en jeu dans le film de Catherine Breillat et qui, ce faisant, vient faire probl\u00e8me, est moins la singularit\u00e9 de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, le v\u00e9cu sp\u00e9cifique de cette sexualit\u00e9, ou encore l\u2019identit\u00e9 sexuelle de la femme &#8211; qu\u2019importe d\u2019ailleurs la d\u00e9signation &#8211; que la valeur ou la charge explicative conf\u00e9r\u00e9e \u00e0 cette sexualit\u00e9. Pour le dire dans un langage sociologiquement plus convenu, quid de la puissance conceptuelle du genre (gender) dans cette romance\u00a0?<\/p>\n<p>Nous chercherons, ici, \u00e0 \u00e9tablir que loin de fournir de quelque mani\u00e8re que ce soit un fondement th\u00e9orique \u00e0 l\u2019op\u00e9rativit\u00e9 du genre (gender) dans la compr\u00e9hension des comportements sexuels des individus &#8211; en l\u2019occurrence ceux d\u2019une jeune femme et, accessoirement, de trois hommes\u00a0-, le film r\u00e9active sur diff\u00e9rents plans une vision st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e certes, mais surtout profond\u00e9ment ancr\u00e9e dans les arch\u00e9types sociaux et moraux de nos soci\u00e9t\u00e9s. Ceux qui puisent et dans la mythologie philosophique platonicienne et dans les pr\u00e9ceptes moraux jud\u00e9o-chr\u00e9tiens les fondements des dualismes m\u00e9taphysico-comportementalistes de la s\u00e9paration du corps et de l\u2019\u00e2me dont ils se nourrissent.<\/p>\n<p>En premi\u00e8re analyse le film de Catherine Breillat narre les d\u00e9convenues et, cons\u00e9quemment, les d\u00e9couvertes, d\u2019aucuns diraient les d\u00e9rives, sexuelles, affectives et sentimentales d\u2019une jeune femme qui aspire \u00e0 s\u2019\u00e9panouir pleinement en toutes ces dimensions de la vie personnelle. En un sens, une jeune femme ordinaire dont l\u2019auteur &#8211; l\u2019auteur(e)\u00a0? &#8211; nous fait suivre le cheminement r\u00e9actif et r\u00e9flexif qui la m\u00e8ne, de d\u00e9ception en d\u00e9pit, au d\u00e9fi puis au d\u00e9ni. Le r\u00e9cit, en quelques grands tableaux aliment\u00e9s de diverses s\u00e9quences dont certaines doubl\u00e9es d\u2019une voix off, nous livre la maturation d\u2019un d\u00e9sir f\u00e9minin frustr\u00e9 vers sa r\u00e9alisation n\u00e9antisation. Trois hommes donc balisent ce parcours. Paul, p\u00e9dant mannequin qui cultive sadiquement une impuissance sexuelle et un art consomm\u00e9 de la parade amoureuse dans les bo\u00eetes branch\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 de la Bastille. Paolo, \u00e9ph\u00e9m\u00e8re m\u00e2le de substitution. Robert, paternel initiateur aux pratiques \u00ab\u00a0SM\u00a0\u00bb et \u00e9mouvant accompagnateur de la maternit\u00e9 salvatrice de l\u2019h\u00e9ro\u00efne. De Paul, superbe matador de pacotille des premi\u00e8res images, \u00e0 feu Paul, des derni\u00e8res, se joue l\u2019\u00e9laboration d\u2019une th\u00e9orie empirique et sp\u00e9culative du d\u00e9sir sexuel f\u00e9minin et de sa satisfaction. Satisfaction \u00e0 laquelle contribuent, chacun dans son registre, les deux autres hommes. Les situations dans lesquelles se trouve plac\u00e9e Marie, l\u2019h\u00e9ro\u00efne, sugg\u00e8rent en effet que ce sont les contingences de sa vie \u00e9rotico-amoureuse qui provoquent en elle la qu\u00eate d\u2019exp\u00e9riences nouvelles et leur rationalisation via l\u2019adoption d\u2019une philosophie de la s\u00e9paration de l\u2019\u00e2me et du corps amoureux. Au point d\u2019ailleurs de renouer, in fine, avec une des plus anciennes all\u00e9gories de l\u2019accomplissement du destin \u00e9lectif de la femme, celle de la maternit\u00e9. Fut-elle, comme ici, duplicative et d\u00e9saffili\u00e9e. Sur fond de culture chr\u00e9tienne, on n\u2019est pas Marie pour rien. L\u2019exp\u00e9rience mariale, vue par Catherine Breillat, \u00e9largit cependant la palette des couleurs l\u00e9gu\u00e9e par la tradition chr\u00e9tienne.<\/p>\n<p>En seconde analyse, en effet, et sur le plan symbolique, Romance admet diff\u00e9rentes p\u00e9riodes coloristes. On passe d\u2019une p\u00e9riode blanche \u00e0 une p\u00e9riode rouge, puis \u00e0 une p\u00e9riode noire. Pour le dire autrement, on glisse d\u2019une accroche virginale, car tout est blanc chez Marie, de sa v\u00eature au sweet home qu\u2019elle partage avec son Paul, on glisse donc d\u2019abord vers les \u00e9blouissements rh\u00e9toriques et orgasmiques des \u00ab\u00a0perversions\u00a0\u00bb. Qu\u2019elles soient seulement extra-conjugales ou savoureusement masochistes, dans tous les cas vient chatoyer le rouge de l\u2019habit dont on affuble ordinairement Lucifer. Puis on glisse, apr\u00e8s la r\u00e9demption temporaire d\u2019une nativit\u00e9, vers une figure du deuil, fataliste peut-\u00eatre, en tout cas recueilli et apais\u00e9 quoique \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un tableau \u00e0 la Luis Bu\u00f1uel. En somme, on glisse de la Vierge Marie \u00e0 la Maria dolorosa en passant par une Marie couche-toi l\u00e0. La symbolique des couleurs est explicite et jamais d\u00e9mentie par la lettre de la rh\u00e9torique breillatienne.<\/p>\n<p>Ladite rh\u00e9torique, toute la critique l\u2019a not\u00e9, est plus que pr\u00e9sente, elle est, par sa puissance m\u00eame, envahissante et se veut \u00e9difiante. Elle propulse le film dans l\u2019au-del\u00e0 des narrations au premier degr\u00e9, singuli\u00e8res et exemplaires. Gr\u00e2ce \u00e0 cet \u00e9tayage langagier une d\u00e9monstration sociologique peut \u00eatre soutenue. C\u2019est d\u2019ailleurs ici que la pol\u00e9mique s\u2019est le plus souvent install\u00e9e, mais, disons-le d\u2019embl\u00e9e, de mani\u00e8re superficielle, convenue et seulement inscrite dans des enjeux de type id\u00e9ologique, de croyance sociale ou de conviction personnelle. Il ne semble pas, en effet, qu\u2019il faille limiter la signification des sc\u00e8nes que nous propose Catherine Breillat, leur progression dramatique et leur sur-r\u00e9alisme \u00e0 la simple confrontation de la diff\u00e9rence anthropologique entre l\u2019homme et la femme. Ni m\u00eame \u00e0 la reconnaissance ou \u00e0 l\u2019expression d\u2019un point de vue f\u00e9minin m\u00e9connu, socialement refoul\u00e9 et disqualifi\u00e9. Encore moins \u00e0 la seule \u00e9nonciation d\u2019une sp\u00e9cificit\u00e9 de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine. L\u2019enjeu intellectuel ne rel\u00e8ve pas de la pol\u00e9mique sexiste, il est proprement conceptuel puisque l\u2019auteur nous instille au fil de sa Romance une conception de l\u2019amour somme toute bien connue.<\/p>\n<p>Cherchons \u00e0 l\u2019\u00e9tablir en reprenant les arguments filmiques d\u00e9velopp\u00e9s par Catherine Breillat.<\/p>\n<p>Qu\u2019il y ait un discours f\u00e9minin \u00e0 construire sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine pour dire combien celle-ci est diff\u00e9rente de la sexualit\u00e9 masculine, pour affirmer que son caract\u00e8re sp\u00e9cifique a besoin d\u2019\u00eatre reconnu \u00e0 l\u2019encontre des visions machistes s\u00e9culaires, pour faire reconna\u00eetre que sur bien des points &#8211; peut-\u00eatre m\u00eame fondamentaux d\u2019un point de vue masculin &#8211; il puisse y avoir de sensibles \u00e9carts de valence, etc., c\u2019est l\u00e0 ce qui, en premier lieu, se trouve d\u00e9velopp\u00e9 dans le film. C\u2019est m\u00eame l\u00e0 la fonction premi\u00e8re de la logorrh\u00e9ique voix off qui ass\u00e8ne sur un mode que certains critiques ont per\u00e7u comme provocateur, d\u2019autres comme prosa\u00efque, quelques-unes des \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s\u00a0\u00bb breillatiennes faites de ce mixte bien contemporain &#8211; on le retrouve chez Virginie Despentes, mais aussi chez Annie Ernaux &#8211; qui dans un m\u00eame mouvement livre tendresse et obsc\u00e9nit\u00e9, aspiration romanesque et mots crus pour dire la chose, qu\u00eate \u00e9th\u00e9r\u00e9e du bonheur et violence du d\u00e9sir, apaisement de l\u2019\u00e2me et trouble organique, bref une confusion permanente. C\u2019est que le th\u00e8me de la confusion, th\u00e9matique centrale de la plupart des morales sexuelles comme d\u2019ailleurs de la psychanalyse, pourrait bien \u00eatre le support de la vision f\u00e9minine (re)trouv\u00e9e du corps amoureux. Ce th\u00e8me est finalement l\u2019argument majeur du film et laisse ainsi augurer d\u2019un possible renouvellement, par la gr\u00e2ce d\u2019une approche f\u00e9minine de l\u2019amour, de l\u2019\u00e9rotisme humain.<\/p>\n<p>H\u00e9las, assez conventionnellement, la confusion s\u2019interpr\u00e8te comme un \u00ab\u00a0cauchemar grotesque\u00a0\u00bb, selon les termes m\u00eames de la r\u00e9alisatrice. La dualit\u00e9 corps\/\u00e2me revient sur le devant de la sc\u00e8ne et re\u00e7oit dans le film de Catherine Breillat un traitement onirique digne d\u2019un triptyque de J\u00e9r\u00f4me Bosch. Comment mieux assurer que le hiatus conjugal initial des personnages centraux n\u2019a d\u2019autre fondement que la disjonction des sources spirituelle et corporelle de l\u2019amour. Qu\u2019il n\u2019y a jamais, pour les uns et les autres, rien d\u2019autre que des mani\u00e8res compulsives de la r\u00e9it\u00e9rer. Que ce soit, pour l\u2019h\u00e9ro\u00efne, avec un amant de passage ou dans le raffinement d\u2019une sexualit\u00e9 alternative sado-masochiste, voire dans l\u2019enfantement. Quoique sur ce dernier point le film autorise une double lecture. La premi\u00e8re, inclut la maternit\u00e9 dans l\u2019impossible qu\u00eate de l\u2019unit\u00e9 &#8211; c\u2019est, disons, sa version freudo-bu\u00f1uelesque\u00a0-, la seconde, a contrario, va l\u2019exclure, c\u2019est, sa version chr\u00e9tienne, celle de l\u2019exception de la nativit\u00e9. En derni\u00e8re analyse, la femme n\u2019est pas mieux lotie que l\u2019homme, l\u2019amour (con)fusionnel leur reste inaccessible. Partant, la densit\u00e9 s\u00e9mantique du discours off, la diversit\u00e9 des ingr\u00e9dients filmiques concourant \u00e0 la transmutation onirico-symbolique des sc\u00e8nes de la vie quotidienne, telle la p\u00e9riodisation coloriste, etc., toute la mati\u00e8re du film tend donc \u00e0 imposer cette conclusion.<\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 que Romance livre sa v\u00e9ritable dimension id\u00e9ologique &#8211; au sens plein du terme. Il n\u2019y est finalement question que de renouer avec une vision, d\u2019origine platonicienne, confort\u00e9e par les monoth\u00e9ismes religieux et popularis\u00e9e par les morales ordinaires, selon laquelle il existerait deux sortes d\u2019amour. L\u2019un, noble et m\u00e9ritoire, index\u00e9 sur la sup\u00e9riorit\u00e9 de l\u2019esprit et la puret\u00e9 du sentiment. L\u2019autre, veule et avilissant, marqu\u00e9 du sceau de la mati\u00e8re et du plaisir \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Tandis que le premier ressortit du divin qui loge en chacun de nous, le second, ne sollicite que la b\u00eate qui y habite aussi. D\u2019o\u00f9 l\u2019antagonique tension entre les deux. Tension revendiqu\u00e9e par toutes les ontologies et philosophies morales de l\u2019incompl\u00e9tude, \u00e0 l\u2019occasion d\u00e9pass\u00e9e par les artifices des mysticismes. En tout cas, point d\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9rotique solaire\u00a0\u00bb, comme le dirait Michel Onfray, dans tout cela. Point d\u2019\u00e9thique pragmatique \u00e0 la mani\u00e8re \u00e9picurienne, de qu\u00eate d\u2019une bonne distance entre les \u00eatres et d\u2019un bon dosage entre nos p\u00f4les \u00e9nerg\u00e9tiques, d\u2019eum\u00e9trie empirique, selon la formule du philosophe contemporain. Rien que le d\u00e9sir de combler le manque originel. Que l\u2019on invoque d\u2019ailleurs le mythe de chronos ou le p\u00e9ch\u00e9 originel, l\u2019ontologie platonicienne ou l\u2019all\u00e9gorie biblique, l\u2019\u00e9thique du philosophe ath\u00e9nien ou la morale sexuelle du christianisme &#8211; ce platonisme pour le peuple, selon la formule de Nietzsche\u00a0-, il n\u2019est question que de transcendance formelle de l\u2019Amour, de poursuite d\u2019un immat\u00e9riel altruisme, bref, de condamner Eros au profit d\u2019Agap\u00ea. Le film, \u00e0 sa mani\u00e8re, suit cette trame mill\u00e9naire. Il proc\u00e8de \u00e0 une sorte d\u2019apologie de la qu\u00eate de son compl\u00e9mentaire. Sexuellement, lorsqu\u2019il s\u2019agit de triompher de la frigidit\u00e9 de Paul. Moralement quand le d\u00e9samour de Paul engage Marie \u00e0 penser qu\u2019il ne m\u00e9rite m\u00eame pas qu\u2019elle le trompe. Psychologiquement et socialement, lorsque le d\u00e9sir d\u2019enfant se fait irr\u00e9pressible et r\u00e9active la connivence. Moralement encore, quand il faut mobiliser une figure paternelle lors de l\u2019accouchement de Marie, ce \u00e0 quoi se pr\u00eatera le verbeux ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole sado-masochiste. Et l\u2019on pourrait poursuivre encore. Les entit\u00e9s irr\u00e9conciliables que l\u2019on rencontre aussi bien dans les dialogues platoniciens que dans les morales pratiques jud\u00e9o-chr\u00e9tiennes et leurs avatars la\u00efcis\u00e9s hantent ainsi la r\u00e9flexion breillatienne sur l\u2019amour &#8211; et peut-\u00eatre d\u2019abord le d\u00e9sir d\u2019amour\u00a0-, qui est cens\u00e9 rendre signifiant la sexualit\u00e9 de la femme. Assur\u00e9ment le film de Catherine Breillat op\u00e8re ce retour r\u00e9flexif sur les fondements de nos conceptions de l\u2019amour. Malheureusement, il le fait sous l\u2019\u00e9gide d\u2019un parti pris id\u00e9ologique, historiquement \u00e9labor\u00e9 et singuli\u00e8rement op\u00e9rant dans nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p>C\u2019est au moment o\u00f9 ce discours f\u00e9minin sur la sexualit\u00e9 f\u00e9minine se donne pour le plus abouti, qu\u2019il verse purement et simplement dans une vision des plus \u00e9cul\u00e9es de l\u2019amour, et partant dans une conception qui, socialement comme personnellement pour l\u2019h\u00e9ro\u00efne, conduit \u00e0 la frustration du d\u00e9sir f\u00e9minin, voire \u00e0 la frustration f\u00e9minine du d\u00e9sir. A moins que ce ne soit l\u00e0, en derni\u00e8re instance, la le\u00e7on (psychanalytique) du film\u00a0? Quoi qu\u2019il en soit, sa construction repose enti\u00e8rement sur ce glissement s\u00e9mantique et ne re\u00e7oit de validation qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019option id\u00e9ologique pr\u00e9cit\u00e9e.<\/p>\n<p>Pour s\u2019en convaincre, reprenons la progression de l\u2019argument central. Marie, jeune femme banale, irr\u00e9prochable, (hormis une m\u00e8che rebelle qui lui entrave toujours le regard), plong\u00e9e dans un univers virginal, n\u2019\u00e9tait donc son Paul qui, par go\u00fbt et profession, n\u2019a de cesse de s\u2019exhiber publiquement et de s\u2019emmailloter dans le priv\u00e9. Il la d\u00e9shonore en ne l\u2019honorant pas de son sexe. D\u2019embl\u00e9e sont invers\u00e9s les r\u00f4les sexu\u00e9s st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9s. La frigidit\u00e9 est masculine, le d\u00e9sir est f\u00e9minin. Par contre le sens des gestes se trouve confort\u00e9. Ainsi le refus de l\u2019acte, fut-il masculin, reste pervers. Le geste \u00e9rotique, m\u00eame f\u00e9minin, garde de la noblesse puisqu\u2019il op\u00e8re dans le registre de l\u2019exception, et, on le saura plus tard, dans le but de la procr\u00e9ation. Autrement dit, et \u00e0 l\u2019encontre des religions du Livre, la femme n\u2019attire plus la col\u00e8re divine, elle n\u2019a plus \u00e0 \u00eatre poursuivie de la vindicte supr\u00eame. Elle gagne en puret\u00e9. D\u2019o\u00f9 la tonalit\u00e9 virginale des premiers tableaux.<\/p>\n<p>Mais Marie n\u2019est pas vraiment une oie blanche. Si Paul incarne toujours mieux la figure de l\u2019ap\u00f4tre de la d\u00e9testation de soi et des autres &#8211; \u00e0 l\u2019instar de l\u2019\u00e9vang\u00e9liste misogyne, Paul per\u00e7oit la nature peccamineuse de toute relation avec les femmes &#8211; Marie va revendiquer sa part de plaisir. Elle entend r\u00e9cuser la \u00ab\u00a0charia tacite\u00a0\u00bb qui la lie \u00e0 son homme. Et, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle se perd. La tonalit\u00e9 sanguine l\u2019emporte. Le verbe se fait cru. L\u2019image r\u00e9aliste &#8211; les stars consacr\u00e9es du porno y concourent grandement. L\u2019apog\u00e9e et du plaisir et de la perdition s\u2019incruste dans la chair mariale, l\u2019encha\u00eene par et pour un autre ma\u00eetre. Sauveur qui la pr\u00e9cipite loin de son r\u00eave virginal.<\/p>\n<p>A moins que, l\u2019enfant\u00a0? L\u2019annonce faite \u00e0 Paul, r\u00e9tablit, pour un temps seulement, l\u2019\u00e9quilibre. Paul et Marie, tout \u00e9namour\u00e9s de l\u2019enfant futur. Des sc\u00e8nes dignes d\u2019un tableau de cr\u00e8che de No\u00ebl vont nous les pr\u00e9senter ainsi, l\u2019obst\u00e9tricien et le mat\u00e9riel \u00e9chographique rempla\u00e7ant le b\u0153uf et l\u2019\u00e2ne. Ce faisant, c\u2019est l\u2019\u00e9quilibre biblique qui vient ainsi d\u2019\u00eatre r\u00e9tabli. Mieux, c\u2019est l\u2019\u00e9quilibre paulinien qui va l\u2019emporter. La femme enferm\u00e9e dans sa grossesse. L\u2019homme \u00e9parpill\u00e9 en ses repr\u00e9sentations publiques. L\u2019humain fractionn\u00e9 en un bas et un haut. Un sexe qu\u2019on brutalise, un c\u0153ur et une \u00e2me qu\u2019on couve avec chaleur. Entre les deux se trouve \u00e9rig\u00e9 l\u2019infranchissable, l\u2019irr\u00e9m\u00e9diable, le lieu o\u00f9 se joue l\u2019enjeu supr\u00eame, la c\u00e9sure ontologique. Dans le film, le r\u00eave de Marie en femme tron\u00e7onn\u00e9e, tronqu\u00e9e, tronch\u00e9e et finalement tromp\u00e9e, l\u2019\u00e9nonce na\u00efvement. Le conflit est donc permanent entre le corps et l\u2019\u00e2me et la confrontation sans issue. Sauf, all\u00e9goriquement, en propulsant dans le monde des vivants l\u2019alter ego de celui qui, sourd \u00e0 tout amour, s\u2019en est trouv\u00e9 \u00e0 jamais \u00e9cart\u00e9. Paul est mort\u00a0! Vive Paul\u00a0!<\/p>\n<p>Le film de Catherine Breillat ne propose rien d\u2019autre qu\u2019une sorte de r\u00e9manence de l\u2019\u00e9conomie de l\u2019\u00e9change amoureux pr\u00e9conis\u00e9e, sur fond de philosophie platonicienne, par les trois grandes religions abrahamiques. Rien d\u2019autre que la poursuite des hostilit\u00e9s entre la \u00ab\u00a0loi\u00a0\u00bb et la \u00ab\u00a0chair\u00a0\u00bb, comme l\u2019avait formul\u00e9 saint Paul. Est-ce par d\u00e9faut de th\u00e9orie amoureuse alternative, d\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9rotique solaire\u00a0\u00bb possible\u00a0? Par d\u00e9pit de pouvoir faire triompher la vision f\u00e9minine du d\u00e9sir f\u00e9minin\u00a0? Reconnaissons \u00e0 Catherine Breillat le pouvoir de ne point le dire. Mais reconnaissons aussi que Romance ruine la tentative de construction d\u2019une conception de l\u2019amour sur la diff\u00e9rence anthropologique du masculin et du f\u00e9minin. La cat\u00e9gorisation sociologique du genre se r\u00e9v\u00e8le donc impropre \u00e0 fonder autrement que dans les termes r\u00e9activ\u00e9s de la n\u00e9vrose obsessionnelle paulinienne\u00a0: m\u00e9prisons le corps, surtout celui de la femme. Pour produire une autre vision de l\u2019amour, du d\u00e9sir et de la sexualit\u00e9, il faut s\u00fbrement d\u2019abord se gu\u00e9rir de l\u2019atavique n\u00e9vrose. Et pour ce faire, tenter de comprendre sur de tout autres bases th\u00e9oriques les ressorts historico-id\u00e9ologiques de la fabrication des identit\u00e9s sexu\u00e9es.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>The masculine\/feminine, knowledge about their biological and social natures, the many ways of thinking and speaking of the one and the other in short, the meaning of the anthropological dimorphism of sexuality &#8211; what today is called \u00ab Gender \u00bb -has become the subject matter of a number literary and cinematic works. The social sciences are not to be left behind when historians, sociologists, anthropologists, ethnologists (etc.) are churning out theories and studies in an attempt to discover new analytical tools to supersede the old ethical and religious precepts that were once the bread and butter of books on good manners.<\/p>\n<p class=\"more-link-p\"><a class=\"more-link\" href=\"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/lamour-a-t-il-un-genre\/\">Lire plus &rarr;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[35],"tags":[29,28,27,26],"class_list":["post-224","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-debats","tag-catherine-breillat","tag-cinema-2","tag-genre","tag-sexualite"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=224"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/224\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=224"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=224"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.combats-magazine.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=224"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}